Ephéméride | 24 Kislev 5779 (2 décembre 2018) Première bougie de Khanike [2 Décembre]

24 Kislev 5779 (2 décembre 2018)

Première bougie de Khanike

 

Les enfants, où êtes-vous tous? Mendl, Avreml, Bashke, où vous êtes-vous tous égarés? – La voix aiguë de maman se fait entendre depuis la boutique. – Où peut-on courir ainsi pendant des jours entiers? Venez, papa attend avec les bougies de Hanoucca!

– Où pourrions-nous être? Nous nous tenons près du poêle pour nous réchauffer. Bientôt, la journée sera finie. Il se fait sombre. Alors, nous attendons donc que la boutique ferme. Comme une coupable, maman sort en courant de la boutique, en se justifiant à voix basse:
– C’est quand même un peu une fête aujourd’hui et je suis toujours coincée à la boutique. Réunissons au moins les enfants et bénissons les lumières de Hanoucca.
Nous entrons tous ensemble dans la grande pièce où papa nous attend.
La pièce, bien que grande, n’a qu’une seule petite fenêtre. Papa se tient dos à la fenêtre de sorte que le peu de lumière du dehors est caché aussi.
Nous restons donc tous dans l’obscurité, attendant que la petite bougie s’allume.
La tête de papa est penchée au-dessus de la lampe de Hanoucca.
Sur le mur sombre, virevolte l’ombre de papa, comme si un autre papa errait et cherchait quelque chose sur le mur. Quand sa tête se tourne de côté, l’argent sombre de la lampe de lampe de Hanoucca se met à luire. Elle se découvre comme une lune endormie, du coin où on l’avait cachée, dissimulée aux yeux de tous.

La lampe de Hanoucca est petite, presque comme un jouet. Mais combien de sujets sont gravés sur sa minuscule paroi d’argent!
Au centre – deux lions à la tête fougueuse, gueule ouverte, soutiennent de leurs pattes levées les tables étalées de la Loi. Les tables sont vierges, sans la moindre lettre, mais il en sort une lumière comme si elle débordait de sagesse sacrée. Autour des lions, des plantes. Elles fleurissent comme dans un véritable paradis. Des vignes chargées de raisins et des fruits familiers tombés des arbres. Quelques oiseaux guettent dans les branches. Et même un grand serpent y rampe.
De part et d’autre du paradis, se tiennent, comme montant la garde, deux pichets d’argent, minuscules aussi, mais aux gros ventres bien garnis, afin qu’on ne manque pas d’huile au paradis. Et pour réjouir les yeux des lions et des oiseaux, repose à leurs pieds un petit pont divisé en huit petits gobelets qui attendent seulement qu’il en jaillisse enfin une petite flamme.
Les mains blanches de papa s’affairent entre les gobelets. De l’un – papa commence par le premier – il fait sortir une mèche minuscule, incline le pichet et verse une goutte d’huile dans le gobelet. La mèche trempée, s’imbibe d’huile, devient douce et blanche, presque comme une bougie.
Papa prononce une bénédiction et allume la mèche. Une seule bougie. Les autres gobelets, il ne les touche même pas.
Ils restent là tous les sept comme inutiles, vides et froids.

Ce n’est pas du tout festif avec une seule bougie allumée. Le cœur se serre, comme si, Dieu nous en préserve, brûlait une bougie de deuil.
Sa flamme si petite qu’on pourrait l’éteindre d’un seul souffle. Aucun rai de lumière n’en tombe sur le sol sombre. Même le mur du paradis n’est pas beaucoup éclairé. Des deux lions, un seul a reçu un peu de chaleur d’en bas, l’autre ne s’est même pas aperçu que quelque chose brûlait près de lui.
Mes parents et mes frères sont partis. Alors, je m’approche de la bougie, veux l’étaler, étirer sa mèche, peut-être sa flamme va-t-elle s’aviver. Mais il n’y a rien que je puisse saisir de la main. Je me brûle les doigts.

La petite flamme se pâme, scintille, tremblote. Voilà qu’elle va s’éteindre. Elle fait un effort pour s’élever au moins encore une fois, pour lécher un raisin sur le mur d’argent ou réchauffer une patte du lion sculpté. Et soudain, les unes après les autres, des gouttes d’huile épaisse commencent à tomber de la bougie, obstruent la petite ouverture du gobelet et étouffent encore davantage la petite flamme. La bougie commence à fumer et enduit de fumée le bois de la fenêtre. Une nouvelle macule grise s’étale sur les taches qui sont restées sur la fenêtre depuis déjà la Hanoucca de l’année dernière. Toutes ces taches luisent au-dessus de la tête de la bougie orpheline, luisent presque plus que la bougie elle-même.

Et quand on allume le grand lustre, il étouffe de tout son éclat le dernier souffle de la bougie de Hanoucca.
Pourquoi les bougies du Shabbat de maman sont-elles si hautes et si grandes? Et pourquoi la bougie de Hanoucca que bénit mon grand papa est-elle si petite?

Bella Chagall, « Brenendike likht », traduit du yiddish par Charles Yisroel Goldszlagier.

Illustration: Marc Chagall, « Trois chandelles ». (1938-40)