Ephéméride | Début de l’insurrection polonaise contre l’occupation russe [29 Novembre]

29 novembre 1830

Début de l’insurrection polonaise contre l’occupation russe. Peu savent que des Juifs, soucieux d’intégration, y ont participé… pour guère de reconnaissance.

Lorsque, sous l’influence de la révolution de juillet à Paris, « l’insurrection de novembre » de 1830 éclata à Varsovie, elle mit à rude épreuve la partie de la communauté juive polonaise qui espérait améliorer le sort des Juifs par son ardeur patriotique.
Au mois de décembre, l’un des « fidèles de l’Ancien Testament », Stanislav Hernish, s’adressa au dictateur polonais Khlopitzki, au nom d’un groupe de jeunes Juifs, en l’assurant de leur empressement à former un détachement spécial de volontaires pour aider à la tâche commune de la libération de leur patrie.
Le dictateur répondit que, dans la mesure où les Juifs n’avaient pas de droits civils, ils ne pouvaient pas être autorisés à servir dans l’armée. Le ministre de la Guerre Moravski se livra à cette occasion à la déclaration caractéristique suivante: « Nous ne pouvons permettre que le sang juif se mêle au sang noble des Polonais. Que dira l’Europe quand elle apprendra que, dans notre lutte pour notre liberté, nous n’avons pas été capable de nous en sortir sans aide juive? « 

Ce refus insultant n’apaisa pas les ardeurs des patriotes juifs. Joseph Berkovitch, fils de Berek Yoselovitch, qui avait donné sa vie pour la cause polonaise, décida de répéter la démarche de son père et publia une proclamation aux Juifs les appelant à rejoindre les rangs des combattants pour l’indépendance de la Pologne.
Le « gouvernement national » à Varsovie ne put résister à cette pression patriotique. Il s’adressa au « Conseil de la congrégation » de Varsovie, en s’enquérant de l’attitude de la communauté juive vis-à-vis du projet de formation d’un régiment spécial de volontaires juifs.
Le Conseil répondit que la communauté avait déjà donné des preuves de son patriotisme en contribuant de 40000 Gulden aux fonds révolutionnaires et en collectant de nouvelles contributions pour l’équipement de volontaires. Le Conseil ne jugeait pas la formation d’un régiment juif spécial souhaitable, dans la mesure où cette action ne correspondrait pas à la tâche qui consistait à unir tous les citoyens pour la défense de la patrie. Au lieu de cela, le Conseil était en faveur de la répartition des volontaires juifs sur l’ensemble de l’armée.

Les Juifs furent désormais admis au service militaire, mais dans la milice plutôt que dans l’armée régulière. Le commandant de la garde nationale à Varsovie, Anton Ostrovski, l’un des rares chefs rebelles à ne pas être influencé par les préjugés antisémites de la noblesse polonaise, admit dans sa milice de nombreux volontaires juifs à la condition de se couper la barbe.
En raison des scrupules religieux de nombreux soldats juifs, cette dernière condition dut être abandonnée et un détachement spécial « barbu » de la garde métropolitaine fut formé, comprenant 850 juifs.
La milice juive s’acquitta noblement de son devoir dans la tâche de protéger la ville de Varsovie contre l’invasion des troupes russes. Les fils de familles riches combattirent côte à côte avec les enfants de prolétaires. La vue de ces fils adoptifs de Pologne qui luttaient pour leur patrie remuait le cœur d’Ostrovski. Il écrivit par la suite: « Ce spectacle ne peut que vous serrer le cœur. Notre conscience nous commandait de veiller à l’amélioration de cette partie foulée aux pieds de notre population au plus tôt. »
Il faut noter que la vague de patriotisme polonais juif ne s’étendit pas au-delà de Varsovie. Dans les villes de province, les habitants du ghetto ne souhaitèrent généralement pas servir dans l’armée au motif que la religion juive interdisait de verser du sang humain. Cette indifférence suscita la colère de la population polonaise, qui menaça de se venger des Juifs, soupçonnés de sympathies pro-russes.

Le commentaire d’Ostrovski sur cette situation mérite d’être cité: « C’est vrai », déclara-t-il, « les Juifs de province pouvaient être coupables d’indifférence à l’égard de la cause révolutionnaire, mais pouvons-nous nous attendre à une autre attitude de ceux que nous opprimons? »
On peut ajouter que, peu après, la diète résolut la question du service militaire touchant les Juifs. Par la loi du 30 mai 1831, les Juifs furent exonérés de la conscription moyennant le paiement d’une taxe quatre fois plus élevée que celle qu’ils avaient payée les années précédentes.
Dans les provinces occidentales hors du Royaume de Pologne, en Lituanie, en Volhynie et en Podolie, la population juive se tint à l’écart du mouvement insurrectionnel. Ici et là, des Juifs sympathisèrent même avec le gouvernement russe, malgré le fait que celui-ci ait dépassé de loin les dirigeants polonais en matière de persécutions anti-juives.
À certains endroits, les insurgés polonais firent payer les Juifs de leur vie les Juifs.
Lorsque la « révolution aristocratique », n’ayant pas réussi à obtenir le soutien des masses déshéritées, connut un désastre, les dirigeants révolutionnaires, qui avaient sauvé leur peau en fuyant à l’étranger, se laissèrent aller aux remords.
L’historien polonais Lelevel, qui réfugié à Paris, publia en 1832 un « Manifeste de la nation israélite », appelant les Juifs à oublier les insultes que la Pologne actuelle leur avait infligées pour préserver les doux souvenirs de la République polonaise du passé et les espoirs inspirés par une Pologne libre du futur. Il comparait la condition florissante des Juifs de l’ancien royaume polonais à leur statut actuel sur le même territoire, sous le joug des « Pharaons de Vienne » ou dans le pays « dominé par le Nabuchodonosor du Nord » où règne la terreur de la conscription, où « les petits enfants, arrachés aux bras de leurs mères, sont jetés dans les rangs d’une basse soldatesque », « condamnés à devenir des traîtres à leur religion et à leur nation ».

Le règne des nations, s’exclamait Lelevel, est proche. Tous les peuples seront fusionnés en un seul, reconnaissant l’unique Dieu Adonaï. Les dirigeants ont abreuvé les Juifs de fausses promesses; les nations leur accorderont la liberté. Bientôt la Pologne sortira de la poussière. Que les Juifs qui vivent sur son sol aillent main dans la main avec leurs frères Polonais. Les Juifs seront alors assurés d’obtenir leurs droits. S’ils insistent pour retourner en Palestine, les Polonais les aideront à réaliser cet espoir.
Des discours similaires pouvaient être entendus un peu plus tard dans le cercle mystique de Tovyanski et Mitzkevitch à Paris, dans lesquels le destin historique des deux nations martyres, les Polonais et les Juifs, et leur vocation messianique universelle étaient des sujets de discussion privilégiés.
Andreas Tovyanski, un mystique chrétien, fonda à Paris une communauté séparée qui soutenait la croyance en la restauration du peuple polonais et du peuple juif. La communauté comptait parmi ses membres plusieurs Juifs. Le célèbre poète polonais Adam Mickiewicz polonais se joignit à Tovyanski dans ses entreprises et parut même en une occasion dans une synagogue de Paris, le 9 d’Av pour lancer un appel aux Juifs.
Mais parallèlement à ces envolées de « pensées emprisonnées », on pouvait souvent entendre dans le même cercle le son des vieux slogans antisémites. L’organe parisien des réfugiés polonais, Nowa Polska, la « Nouvelle Pologne », se livrait occasionnellement à des sorties antisémites, réfutation passionnément Hernish, un journaliste exilé, qui rappelait à ses collègues journalistes qu’il était bas de traquer des gens qui étaient les « esclaves des esclaves ».

Les insurgés, d’abord victorieux, étalèrent très vite leurs divisions et leurs incompétences. Face à la menace d’un retour en force des Russes, ils en appellèrent aux gouvernements occidentaux mais ceux-ci se gardèrent bien d’intervenir.

Le tsar Nicolas Ier repris Varsovie le 8 septembre de l’année suivante avec 110 000 hommes de troupe, après plusieurs semaines de combat. Il exerça alors une répression féroce.

10.000 patriotes polonais furent contraints à l’exil et beaucoup se rendirent en France, au nom de la vieille amitié entre les deux pays. Parmi eux figuraient le musicien Frédéric Chopin, âgé de 20 ans et son ami le poète Adam Mickiewicz, qui deviendra professeur de littératures slaves au Collège de France puis bibliothécaire de l’Arsenal. Tous les deux apporteront une contribution majeure au mouvement romantique.

Nicolas Ier mit fin à l’autonomie du pays après l’insurrection de 1830. Il transforma le royaume en une simple province russe et entreprit une politique de russification forcée.

L’insurrection de Varsovie marqua un tournant pour les nombreuses minorités de l’empire russe, et tout particulièrement pour les Juifs qui subirent la conscription forcée des enfants pour 25 ans de service militaire aux fins avouées de déjudaïsation.

(Source: Simon Doubnov, « Histoire des Juifs de Pologne et de Russie »)

Illustration:: Fryderyk Khzysztof Dietrich, « La garde de sécurité juive », 1831. Musée national de Varsovie.