Ephéméride | Yakov Bardach [16 Décembre]

Portrait de Bardakh

Décembre 1857.

Naissance à Odessa de Yakov Yiulevitch Bardakh, pionnier de la recherche bactériologique et de la lutte contre les maladies infectieuses en Russie.

On estime aujourd’hui que la grippe espagnole – qui n’avait rien d’espagnol – et qui frappa le monde au lendemain de la première guerre mondiale, fit entre 50 et 100 millions de morts. Ce fut donc la plus grande calamité du XXe siècle, malgré ses deux guerres mondiales, et sans doute la plus grande calamité de toute l’histoire humaine. Pourtant, elle a disparu de nos mémoires, peut-être faute de coupables identifiés.

Lorsque la première vague de grippe espagnole frappa la Russie en mai 1918, elle passa pratiquement inaperçue dans la plus grande partie du pays, mais pas à Odessa, où un médecin du nom de Vyacheslav Stefansky enregistra 119 cas à l’hôpital de la Vieille Ville. La surprise n’est pas tant que cette vague soit passée inaperçue ailleurs, mais que les habitants d’Odessa l’aient remarquée.
En 1918, la Russie était en proie à une guerre civile à la suite des révolutions de l’année précédente. Odessa, faisait alors partie de l’Ukraine, mais en 1918, elle était la troisième ville la plus importante de l’empire russe après Moscou et Petrograd, et un champ de bataille clé de cette guerre dans le sud de la Russie. Les habitants de la ville, connus en Russie pour leur sens de l’humour espiègle, la comparaient volontiers à une prostituée qui se couche avec un client et se réveille avec un autre. Rien qu’en 1918, elle passa des bolcheviks aux Allemands et aux Autrichiens (selon les termes du traité de Brest-Litovsk), puis aux nationalistes ukrainiens, et enfin aux Français et à leurs alliés russes.

Odessa ne connut pas la « terreur rouge » qui éclata dans les villes du nord – même si elle n’échappa pas entièrement aux meurtres, à la torture et à la répression impulsée par la police secrète bolchevique, la « Tcheka » – mais elle subit un effondrement des structures administratives, qui entraîna des pénuries de nourriture et de carburant et un vide en matière de sécurité dans lequel les seigneurs du crime locaux s’engouffrèrent.
L’un d’entre eux, surnommé Misha Yapontchik – le modèle du gangster juif Benya Krik, dans les récits d’Odessa d’Isaac Babel (1921) – prit le contrôle des rues avec un gang qui aurait compté jusqu’à 20000 bandits, proxénètes et prostituées – et, tel un Robin des Bois des temps modernes, se mit à terroriser les plus aisés.
Odessa se différenciait également des deux métropoles du nord d’une autre manière. Elle était chaleureuse, amoureuse du plaisir, cosmopolite et tournée vers l’ouest. Elle comptait une importante population juive – un tiers de ses 500000 habitants selon les chiffres officiels, plus de la moitié selon des sources non officielles.

Et elle était plus avancée dans la compréhension et la surveillance des maladies infectieuses. Ce port de la mer Noire, connu sous le nom de « Marseille russe », constituait depuis des siècles une étape sur la route par laquelle la soie et les épices de l’est étaient acheminées vers l’ouest, à Constantinople et au-delà.
Elle avait toujours été vulnérable aux agents pathogènes arrivant par la mer et, presque depuis que Catherine la Grande lui avait attribué le statut de ville en 1794, elle avait mis en place un système de quarantaine. Toutefois, la quarantaine avait rarement permis d’écarter complètement la maladie, comme en témoignent les nombreux cimetières de victimes de la peste de la ville. Le plus visible d’entre eux, forme un monticule connu sous le nom de « Tchumka », et se trouve toujours à sa périphérie.
Il était donc logique qu’en 1886, Ilya Metchnikov choisisse Odessa comme site de la première installation de lutte contre la peste en Russie, la station bactériologique d’Odessa. Il fut installé à la suite du développement du vaccin contre la rage élaboré par Pasteur et Émile Roux, et avait pour mission de produire et de perfectionner des vaccins de toutes sortes.

Au cours des six premiers mois de son existence, il avait administré le vaccins antirabique à 326 personnes de toute la Russie, de Roumanie et de Turquie mordues par des animaux enragés. Metchnikov s’était rapidement brouillé avec ses collègues russes. Contrairement à eux, c’était un scientifique et non un médecin, et il lui était difficile d’imposer son autorité. Quand il partit pour Paris deux ans plus tard – désolé de devoir quitter sa Russie bien-aimée – il transmit la station à son assistant compétent (et médicalement qualifié), Yakov Bardakh.
Sous la direction de Bardakh, la station mena d’importantes recherches sur le charbon, la typhoïde, le choléra, le paludisme et la tuberculose. Lorsqu’il introduisit l’inspection de l’eau potable et que les tests révélèrent une bactérie typhoïde, les hygiénistes responsables de l’alimentation en eau de la ville l’attaquèrent, refusant de croire que la maladie pouvait être d’origine hydrique.
On finit par lui donner raison, mais lorsque les pauvres commencèrent à faire la queue devant la station pour se faire soigner, s’en fut trop. Odessa était considérée depuis longtemps comme un foyer d’agitation révolutionnaire et les autorités placèrent la station sous surveillance policière.

Peut-être à cause de ces queues de loqueteux, peut-être parce qu’il avait pratiqué expériences sur des maladies mortelles, ou peut-être parce qu’il était juif, Bardakh fut démis de ses fonctions en 1891. La loi russe interdisait aux Juifs de prendre la tête de certaines institutions et des quotas stricts régissaient combien d’entre eux pouvaient entrer dans le système d’éducation et avoir un emploi.
Certains Juifs prenaient des noms russes pour contourner ces restrictions, mais pas Bardakh. « Je suis juif », écrivait-il fièrement sur chaque document officiel l’obligeant à déclarer son origine ethnique. Metchnikov déplora son départ: « La science a perdu un travailleur surdoué ». Mais lorsque Pasteur proposa à Bardakh un poste à Paris, il refusa, préférant rester et servir son pays.

La direction de la station passa à son élève, Stefansky, et Bardakh ouvrit une pratique privée. Les autorités ne pouvaient cependant pas empêcher sa réputation de grandir. Il voyait des patients à l’hôpital juif de la ville et chez lui.
Bien que d’origine modeste – il était le fils d’un érudit et enseignant juif – sa femme, Henrietta, était la fille d’un banquier et ils recevaient un flux constant de visiteurs dans la grande salle à manger lambrissée de chêne de leur maison. sur la rue Léon Tolstoï, où Henrietta servait le thé de son samovar.
Tant de gens arrivaient à la gare d’Odessa et demandaient Bardakh que tous les cochers de fiacre connaissaient son adresse par cœur.
Il enseigna la bactériologie à l’université de la ville – les premiers cours de ce type en Russie – et lança la tradition à Odessa de donner des conférences publiques sur la science. Un large auditoire venait l’entendre parler des origines de la peste et des découvertes de Pasteur, et il les gardait régulièrement rivés à leur siège jusqu’à minuit.
En 1918, Bardakh était le médecin le plus célèbre du sud de la Russie et son nom était également mentionné avec respect dans les capitales plus à l’ouest.

Après la flambée des cas d’ispanka, le surnom de la grippe espagnole en russe, en mai, le nombre de cas recula en juin et juillet. « Carpe diem » était la devise des habitants d’Odessa cet été-là et l’univers semblait conspirer avec eux pour les aider à oublier leurs problèmes.
L’illusion de glamour et de romance fut brisée le 31 août par une série de puissantes explosions dans un dépôt de munitions de la banlieue pauvre de Bugaevka. Oeuvre supposée des Russes blancs, qui voulaient empêcher le transfert prévu d’obus d’artillerie aux Allemands et aux Autrichiens, elles détruisirent la plupart des bâtiments sur une bande de sept kilomètres comprenant des silos, une sucrerie et des centaines de maisons. Reuters rapporta que le nombre de morts était « limité », mais des milliers de personnes se retrouvèrent sans nourriture ni abri, exposées aux éléments, et dans les premiers jours de septembre, des cas d’Ispanka commencèrent à affluer à l’hôpital juif.
À présent, outre l’Ispanka, la ville devait également faire face au choléra – qui était arrivé en août sur un navire de guerre autrichien – et à l’épidémie de typhus qui sévissait dans tout le pays. Les occupants allemands et autrichiens ne s’étaient pas plus intéressés aux problèmes sanitaires de la ville qu’au problème de la criminalité. Leur seul objectif était de réquisitionner les réserves de céréales de la région, de les renvoyer à leurs compatriotes affamés, et ils assuraient seulement le minimum de sécurité nécessaire pour mener à bien ces opérations.

En conséquence, cette ville si expérimentée dans l’art de la quarantaine – et qui suivait la grippe depuis le mois de mai – n’avait aucune stratégie en place pour la contenir. Les cafés et les théâtres restaient ouverts, les foules les envahissaient à la recherche d’oubli ou au moins de distractions temporaires, et les gangsters de Yapontchik faisaient irruption chez eux pendant qu’ils étaient sortis.
Présidant une salle comble de la Société des médecins d’Odessa, Bardach leur expliqua que leurs efforts individuels pour lutter contre la grippe parmi les pauvres et la classe ouvrière étaient de peu d’utilité en l’absence d’un programme de confinement à l’échelle de la ville. Faisant écho à Copeland à New York, il déclara que la fermeture d’écoles n’était recommandée que s’il existait des preuves montrant que les enfants contractaient la maladie à l’école plutôt qu’à la maison, et il souligna que l’expression « infection par voie aérienne » avait été largement mal comprise. Il savait que dans les quartiers les plus pauvres de la ville, les maisons étaient sombres, humides et surpeuplées – une source de germes – et que même les nantis et les personnes instruites se méfiaient de l’air frais. Il faut enfoncer dans la tête des gens, dit-il aux médecins rassemblés, qu’il faut éviter les personnes qui toussent, mais que l’air frais est vital pour la préservation de la santé.

Étant donné que les réunions publiques n’étaient pas interdites, Bardakh semble avoir décidé de poursuivre tout aussi bien son programme d’éducation publique, dans le but peut-être de stimuler une réaction de la base à l’épidémie. Cet automne-là, avec d’autres médecins réputés, il prit la parole dans des cinémas, des théâtres, des synagogues, sur le célèbre marché alimentaire Pryvoz – même à l’opéra de la ville – pendant un entracte de Faust. Il assura ses auditeurs qu’Ispanka n’était pas une forme nouvelle et terrifiante de peste, comme beaucoup le craignaient, mais une forme virulente de grippe et que l’on pouvait se protéger, notamment en ventilant son domicile.

Certains ne voulaient pas entendre de telles explications rationnelles et le 1 er octobre, Odessa fut témoin d’une noce noire. Une « shvartze khasene », pour lui donner son nom yiddish, était un ancien rituel juif pour conjurer les épidémies mortelles, qui consistait à marier deux personnes dans un cimetière. Selon la tradition, les futurs époux devaient être choisis parmi les plus malheureux de la société, « parmi les infirmes les plus effrayants, les pauvres les plus avilis, les plus lamentables bons-à-rien, qu’on puisse trouver dans le district », comme dans la description de Mendele Moykher Sforim, l’écrivain yiddish originaire d’Odessa, dans son célèbre roman « Fishke le boiteux ».
À la suite d’une vague de mariages noirs à Kiev et dans d’autres villes, un groupe de marchands d’Odessa s’était réuni en septembre lorsque les épidémies de choléra et d’Ispanka progressaient et décida d’organiser le sien. Certains membres de la communauté juive désapprouvaient fermement ce qu’ils considéraient comme une pratique païenne et même blasphématoire, mais le rabbin de la ville donna sa bénédiction, de même que le maire, qui estima que cela ne menaçait pas l’ordre public.

Des éclaireurs furent envoyés dans les cimetières juifs à la recherche de deux candidats parmi les mendiants qui hantaient ces lieux, et deux jeunes mariés convenablement pittoresques et hirsutes furent choisis. Une fois qu’ils eurent accepté de se marier sur leur « lieu de travail », les marchands se mirent à la recherche de fonds pour financer les festivités. Des milliers de personnes se rassemblèrent pour assister à la cérémonie qui eut lieu à trois heures de l’après-midi au Premier cimetière juif. Ensuite, une procession se dirigea vers le centre-ville accompagnée de musiciens. Quand ils arrivèrent dans la salle où devait se dérouler la réception, le nombre considérable de personnes qui se pressaient pour regarder les nouveaux mariés les empêchait de descendre de leur voiture. Finalement, la foule s’écarta et le couple put entrer dans la salle, où leurs noces furent célébrées par un festin et où ils furent comblés de cadeaux coûteux.

En 1910, l’hôpital juif était présenté comme l’hôpital le plus riche de la Russie périphérique; à présent, on publiait des avis dans les journaux locaux demandant des dons pour le maintenir à flot. A l’hôpital pour enfants, le surpeuplement engendrait ses propres tragédies. « L’infirmière est-elle coupable? » titrait le « Odesskiy Listok », l’un des principaux quotidiens de la ville. Un enfant fiévreux était décédé après être tombé d’un balcon au deuxième étage et une infirmière avait été mise en cause. L’auteur de l’article se sentait enclin à l’excuser: il y avait soixante-quinze enfants malades sur deux étages à l’hôpital et seulement deux infirmières pour s’en occuper. Les infirmières travaillaient jour et nuit. Elles ne pouvaient suivre tous les enfants, tout le temps.
Stefansky surveilla l’épidémie tout au long de l’automne. Bien que la plupart des malades se soignaient chez eux, il estima sur la base des hospitalisations que la vague d’automne avait culminé dans la ville vers la fin du mois de septembre. Le 8 octobre, Bardakh annonça que l’épidémie avait passé son apogée, ce qui permit aux organisateurs de la noce noire d’affirmer que leurs efforts avaient porté leurs fruits. Il prédit que le choléra disparaîtrait avec l’arrivée du froid et que la grippe espagnole ne durerait qu’un peu plus longtemps – et les faits lui donnèrent raison sur les deux plans.

Quand les habitants d’Odessa apprirent par leurs journaux, dans la deuxième semaine d’octobre, que le premier ministre britannique David Lloyd George avait été atteint par l’Ispanka, quelqu’un suggéra d’organiser une noce noire pour lui. Un rabbin local répondit que cela n’aurait aucun intérêt, puisque le rituel ne fonctionnait que sur place, pas à distance.

En novembre, l’armistice mettant fin à la Guerre de 14 fut signé et Allemands et Autrichiens quittèrent la ville. Les forces ukrainiennes nationalistes prirent le pouvoir à Kiev, mais pendant plusieurs semaines différentes factions luttèrent pour le contrôle d’Odessa et les gangsters de Yapontchik continuèrent à exploiter le vide du pouvoir. L’électricité était intermittente, les tramways ne fonctionnaient plus et le carburant était rare, mais les hôpitaux continuaient de fonctionner malgré l’hémorragie de personnel. Les médecins estimèrent qu’ispanka était derrière eux. Le 22 novembre, Bardakh déclara à la Société des médecins d’Odessa qu’elle avait été pire que l’épidémie des années 1890, dite « grippe russe ». Il ajouta que la variété espagnole s’était distinguée par l’abondance de complications nerveuses et respiratoires qui l’avaient accompagnée.

En décembre, les Français arrivèrent et, avec l’aide des forces russes blanches, débarrassèrent Odessa des troupes ukrainiennes. La ville était tellement envahie par les réfugiés qu’elle ressemblait à un « bus plein à craquer » et, comme elle était coupé des lignes d’approvisionnement intérieures, les prix des denrées alimentaires explosa. On ouvrit des soupes populaires pour les pauvres. Le sioniste Pinhas Rutenberg, qui passa par Odessa au début de 1919, se souvenait de cette époque marquée « par une inflation galopante, la faim, le froid, l’obscurité, la peste, la corruption, le vol, les raids, les meurtres ».
En dépit ou à cause d’un sentiment de malheur imminent, les habitants d’Odessa continuaient à poursuivre leurs plaisirs et, au milieu de tous les meurtres et les fêtes, la grippe espagnole revint…

La guerre et les fléaux terminés, l’infatigable Bardakh transforma son domicile en quartier général de la campagne nationale d’éradication de la typhoïde et du choléra. Il continua à mener ses propres recherches, malgré les pénuries, en s’adaptant comme toujours aux circonstances. « L’hiver de 1921-1922 a été rude à Odessa, les laboratoires n’étaient pas chauffés », écrit-il. « De ce fait, il n’a été possible d’étudier que les bactéries qui pouvaient se développer à des températures très basses. »
Sous sa direction, l’Université Novorossiya de la ville devint l’un des principaux centres de bactériologie de l’Union soviétique.

Après sa mort en 1929, Bardakh fut enterré dans le Second cimetière juif d’Odessa, « parmi les Ashkénazis, les Gessens et les Efrussis – les brillants avares et les bons vivants philosophes, les créateurs des richesse et des histoires d’Odessa », comme les décrivit Babel.
Le cimetière fut démoli dans les années 1970 et ses occupants voués à l’oubli. Seuls quelques-uns furent épargnés après les protestations de leurs familles et furent transférés au Second cimetière chrétien.

Parmi eux se trouvait Bardakh, dont la tombe côtoie maintenant celle d’un autre Juif important d’Odessa, au milieu d’une mer de croix orthodoxes.
Cet autre Juif est Mendele Moykher Sforim, l’écrivain qui avait décrit une noce noire conduite dans la croyance que « une fois le noeud noué parmi les tombes des morts de la paroisse, la contagion s’arrêterait enfin. »

(Source: Laura Spinney, « Pale Rider: The Spannish Flu Of 1918 And How It Changed The World »)