Ephéméride | Toscanini [20 Décembre]

Toscanini dirige le premier concert de l'Orchestre Symphonique de Palestine

20 décembre 1936.

Arrivé d’Alexandrie par avion avec son épouse, Arturo Toscanini prend la route pour Tel-Aviv afin de diriger le nouvel Orchestre Symphonique de Palestine.

Lorsque le violoniste polonais Bronisław Huberman fonda l’Orchestre de Palestine, composé de musiciens réfugiés juifs ayant échappé à la persécution, il demanda à Toscanini d’organiser un concert à New York au bénéfice du nouvel orchestre. Mais Toscanini décida de se rendre plutôt en Palestine en décembre 1936, de former l’orchestre et de diriger les premiers concerts de ce qui deviendra plus tard le Philharmonique d’Israël.
L’annonce des projets de Toscanini amena davantage de musiciens à rejoindre l’orchestre et permit une collecte de fonds très fructueuse pour la nouvelle entreprise. Toscanini demeura sur place plus d’un mois et refusa d’accepter des cachets ou le remboursement de ses frais de voyage. Il était convaincu que chacun avait la responsabilité d’aider, selon ses moyens.

La répétition générale du premier concert fut ouverte aux artistes et aux travailleurs. « Le public réagit avec une émotion intense. Le président de l’Université hébraïque éclata en sanglots incontrôlables ».
Il y a eu neuf concerts à guichets fermés à Tel Aviv, Jérusalem et Haïfa, ainsi que des concerts au Caire et à Alexandrie. À Tel Aviv, la foule qui n’avait pu entrer se pressait à l’extérieur près des fenêtres et certains grimpèrent même sur le toit pour essayer d’entendre. À la fin du premier concert, l’ovation dura plus de trente minutes.
Toscanini s’intéressa aussi beaucoup aux affaires de la Palestine en dehors de la musique. En plus de faire répéter l’Orchestre de Palestine et de diriger ses concerts inauguraux, Toscanini exprima ses sentiments de solidarité humanitaire à travers les liens établis avec les réfugiés juifs.

Il s’enthousiasmait de voir les usines de potasse et les colonies agricoles de Palestine. Il visita Bethléem, Nazareth, les kibboutzim et des fermes expérimentales. Il assista à un Seder, et rendit visie à l’Université hébraïque où il assista à une conférence sur la littérature hébraïque.
Un jour qu’il demandait à son chauffeur pourquoi il semblait si déprimé, celui lui expliqua que, son épouse étant enceinte, ils étaient dans l’impossibilité d’assister aux concerts. En réponse, les Toscanini rendirent visite au jeune couple chez eux. Il décrivit ses premières semaines en Palestine, comme « une exultation continuelle de l’âme ».

Il l’appelait le pays des miracles, où des Juifs médecins, avocats et ingénieurs en Allemagne étaient devenus des agriculteurs qui transformaient des dunes de sable en oliveraies et en orangeraies. Toscanini se vit attribuer un terrain sur lequel une maison commune qui lui était dédiée devait être construite. Il alla deux fois à Ramot HaShavim, le premier kibboutz de colons allemands. Les agriculteurs furent ravis de pouvoir remettre à Mme Toscanini un panier d’œufs provenant de leurs poulaillers… Les Toscanini et Huberman plantèrent des arbres sur ce terrain lors d’une cérémonie spéciale et les écoliers chantèrent pour eux des chansons folkloriques et des chansons enfantines. Toscanini déclara qu’il lui était difficile de prendre la parole en raison de la puissance des impressions qu’il avait reçues, et la Signora Carla pleura ouvertement.

Elle écrivit à leur fille, Wanda: « Quand nous sommes partis, nous pleurions tous les deux. Quand on s’arrête un instant pour penser à ce qu’ils ont réalisé grâce à un travail acharné, ce n’est rien de moins qu’un miracle. »
Comme de nombreux mélomanes ne pouvaient pas se procurer des billets pour les concerts, Toscanini ouvrit certaines répétitions au public, moyennant un prix d’entrée. modique. Arrivé sur les lieux de la répétition publique trente minutes à l’avance, il s’étonna de ne voir personne entrer dans la salle. Le public était déjà arrivé; la salle était pleine à craquer. Les enfants étaient dans les bras de leurs parents. Le calme et la concentration du public le firent presque pleurer.

Toscanini prépara une deuxième série de concerts avec l’Orchestre de Palestine en 1938. Huberman et Chaim Weizmann – qui devint plus tard le premier président d’Israël – tentèrent de le convaincre d’annuler cette visite, en lui expliquant que les conditions s’étaient aggravées et qu’il existait un danger accru d’attaque arabe. Sans se laisser abattre et convaincu que sa visite encouragerait grandement les jeunes réfugiés juifs, Toscanini retourna en Palestine en avril, toujours à ses frais.
Heureusement, lui et sa femme échappèrent à une bombe lancée sur leur voiture. Les Toscaninis revinrent dans le village agricole de Ramot HaShavim, où un terrain lui avait été réservé lors de sa première visite en 1936. À leur retour à Ramot HaShavim, ils pleurèrent en recevant des oranges de cette parcelle. Chaque année par la suite, un panier d’oranges était envoyé à Toscanini le jour de son anniversaire.

Il dirigea les deux préludes de Lohengrin en dépit du fait que la musique de Wagner, un antisémite autoproclamé, avait été interdite. Pendant le séjour des Toscanini en Palestine, l’Italie annonça sa politique antisémite, en adoptant des lois raciales allemandes qui privaient les Juifs de leur citoyenneté. Toscanini qualifia la nouvelle politique de « truc médiéval ». Lors d’un banquet donné par l’orchestre à la fin de sa visite, Toscanini déclara aux musiciens: « Merci à tous mes chers. J’ai été heureux ici. » Il les encouragea à respecter les normes et les exigences musicales les plus élevées, en déclarant: « Ne vous satisfaites pas de vous-même ».

Lorsque l’Autriche fut annexée par le Reich allemand, Toscanini abandonna Salzbourg pour la Suisse et inaugura le Festival de Lucerne au cours de l’été 1938. L’orchestre était composé de musiciens juifs expulsés par Hitler et Mussolini et d’autres qui les avaient rejoint par solidarité. Les concerts eurent au profit des musiciens et Toscanini refusa d’accepter des honoraires. À l’été 1939, il revient au Festival de Lucerne où, le 29 août, il dirigea sa dernière représentation en Europe jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

(Source: Cesare Civetta, « The Real Toscanini: Musicians Reveal The Maestro »)

Photo: Toscanini dirige le premier concert de l’Orchestre Symphonique de Palestine.