Ephéméride | George Eliot [22 Décembre]

Portrait de George Eliot

22 décembre 1880.

Disparition à Chelsea, Londres, de Mary Ann Evans, plus connue sous son pseudonyme de George Eliot, l’une des plus grandes romancières du XIXe siècle. Philosémite, à rebours des écrivains du temps, et indifférente aux critiques, elle donnera avec son roman « Daniel Deronda » une étonnante ode au sionisme.

George Eliot naquit en 1819 dans une ferme du Warwickshire, en Angleterre. Ses parents l’appelèrent Mary Anne Evans, mais en 1856, elle commença à utiliser le prénom masculin «George Eliot» pour s’assurer que ses livres seraient pris au sérieux. Le père d’Eliot était un anglican profondément religieux et, sous son influence, elle fréquenta l’église presque tous les dimanches au cours de sa jeunesse (sa mère était décédée lorsqu’elle avait 16 ans). Mais elle connut une crise de sa foi au début des années 1840.

Selon Gertrude Himmelfarb, dans son livre « The Jewish Odyssey of George Eliot » (2009), c’est après avoir déménagé dans la ville de Coventry qu’Eliot rencontra Charles Bray, qui venait de publier « Philosophy of Necessity », qui plaidait en faveur de l’agnosticisme. À travers la famille Bray, Eliot fut introduite dans un cercle d’intellectuels et de libres penseurs. Quelques mois plus tard, elle cessa d’aller à l’église.

Le père d’Eliot décéda en 1849. Après sa mort, elle se rendit à Genève avec les Brays et commença à écrire pour certains des journaux intellectuels de l’époque. Quelque temps après, elle devint fascinée par les Juifs. Avant de s’essayer à la fiction, Eliot traduisit l’éthique de Spinoza en anglais (cette traduction n’a jamais été publiée). Elle écrivit également des essais sur Heinrich Heine (impliqué dans le Wissenschaft des Judenthums avant de se convertir au luthéranisme) et se fit des amis juifs.

Mais ce qui la poussa le plus à se passionner pour les Juifs fut sans doute son amitié avec Emanuel Deutsch, un assistant à la bibliothèque du British Museum natif de Silésie, qu’elle avait rencontré en 1866. D’après Himmelfarb, c’est lui qui commença à envoyer à Eliot des écrits sur le Talmud, ainsi que des livres sur toutes sortes de sujets juifs à sa demande.

L’oeuvre la plus célèbre d’Eliot est son roman « Silas Marner » (1861), qui ne contient pas une seule fois le mot « Juif ». Cependant, il contient l’un des portraits les plus poignants et les plus détaillés d’un exclu et de son sort.

Silas, le héros du livre, est faussement accusé d’avoir commis un crime – un vol dans l’église locale – et est contraint de quitter sa ville natale pour le village de Raveloe. Il se sent tout de suite méfiant vis-à-vis de sa nouvelle ville et se met donc à thésauriser tout son argent, devenant ainsi l’objet de la méfiance et du ressentiment de ses nouveaux voisins. L’incapacité de Silas à s’adapter à Raveloe est si extrême qu’il refuse même d’aller à l’église le jour de Noël. Bien qu’il ne soit pas désigné explicitement comme juif dans l’ouvrage, il n’est pas nécessaire de tordre beaucoup la logique pour voir en Silas le personnage classique du « Juif errant ».

La sympathie pour l’étranger est un des thèmes majeurs de nombreuses œuvres d’Eliot, mais elle ne s’y joignait pas une affection particulière pour le judaïsme jusqu’à la publication en 1876 de « Daniel Deronda ».

« Que vienne une nouvelle grande migration, une nouvelle élection d’Israël à devenir une nationalité dont les membres pourront encore s’étendre jusqu’au bout du monde », déclare Mordechai Cohen, le nationaliste juif fougueux de « Daniel Deronda », publié 21 ans avant le Premier congrès sioniste.

Sans ses éléments proto-sionistes, Daniel Deronda ne serait pas si différent de bien des romans de l’époque victorienne. Il contient les histoires entremêlées de Gwendolen Harleth, une jeune femme chrétienne gâtée qui épouse, dans un moment de panique financière, un riche butor, et celle de Daniel Deronda, l’aimable orphelin qui se trouve mêlé aux milieux juifs de Londres et finit par découvrir que lui-même est juif.

Gwendolen et Daniel naviguent tous les deux dans les mêmes cercles privilégiés – leurs histoires se croisent tout au long du livre. Dès la première scène dans laquelle Daniel découvre Gwendolen à une table de roulette à Leubronn, en Allemagne -, ils ressentent un intérêt similaire pour l’autre. Mais ils divergent sur des chemins radicalement différents.

Les scènes avec Gwendolen étaient assez familières aux lecteurs de cette époque. Les mariages malheureux (comme celui d’Emma et Charles Bovary dans Madame Bovary) et les héroïnes égarées du droit chemin (comme Becky Sharp dans Vanity Fair) étaient courants dans la littérature européenne de l’époque. Mais c’est la plongée dans le monde des Juifs qui était si dérangeante pour les lecteurs victoriens – et submergeait le reste de l’histoire.

N’importe quel étudiant en littérature britannique sait qu’avant « Daniel Deronda », un personnage juif aussi sympathique était inconcevable. Les « Contes de Canterbury » de Chaucer trempaient dans les plus horribles accusations antisémites de crimes rituels. Le Shylock de Shakespeare pouvait sembler un scélérat pitoyable intérieurement profond – mais, comme le dit le critique Harold Bloom, « Le marchand de Venise est néanmoins une oeuvre profondément antisémite. »

« Daniel Deronda », cependant, était représentait quelque chose de nouveau et de plus progressiste dans le canon littéraire britannique et il s’agissait de l’une des premières prises de position positive sans équivoque sur les Juifs. Le personnage de Daniel est charitable et modeste, réfléchi et intelligent. Il se trouve lié à Mordechai Cohen et à son milieu juif après avoir sauvé une belle jeune femme juive du suicide. En fait, ce sont les personnages chrétiens de Daniel Deronda, comme Gwendolen, et son infortuné mari, H.R. Grandcourt, qui sont imparfaits.

Lors de sa publication, de nombreux critiques furent rebutés par sa représentation de la judéité. « Il y avait une tonalité presque schizophrénique dans la plupart des critiques, écrit Himmelfarb: « les personnages anglais étaient jugés crédibles et les personnages juifs non crédibles ».

Mais pour la plupart des Juifs qui lurent « Daniel Deronda », le livre fut une révélation. Non seulement les Juifs étaient dépeints avec sympathie, mais les idées de Mordechaï étaient véritablement fascinantes. Chez beaucoup de lecteurs, ce fut le point de départ d’un élan en faveur du nationalisme juif. Eliezer Ben-Yehuda, (l’inventeur de l’hébreu moderne), Emma Lazarus, (la poétesse qui écrivit le poème apposé sur le socle de la statue de la Liberté, ouvrant les bras de l’Amérique aux immigrants rejetés par l’ancien monde), et d’autres témoignèrent avoir découvert leur sionisme interieur en lisant « Daniel Deronda ». Sigmund Freud déclara qu’aucun auteur non juif n’avait mieux su capté l’esprit juif.

À la fin du roman, Daniel quitte son aristocratique vie distinguée pour s’installer en Israël. « Je pars pour l’est », annonce Daniel à Gwendolen, « L’idée dont je suis possédé est de restaurer une existence politique à mon peuple, d’en faire à nouveau une nation… Je suis résolu à y consacrer toute ma vie. À tout le moins, je peux réveiller un mouvement dans d’autres esprits, comme celui qui a été réveillé dans le mien. »

Il serait difficile de trouver affirmation plus audacieuse du sionisme.

(Source: Max Gross in « My Jewish Learning »)