Ephéméride | Charles Ephrussi [24 Décembre]

Portrait de Charles Ephrussi

24 décembre 1849.

Naissance à Odessa de Charles Ephrussi, descendant des « rois du blé » ukrainien, critique et historien d’art, un des plus importants collectionneurs de son temps.

Dans les années 1860, la famille Ephrussi, ces « rois du blé », capables d’investir dans les chemins de fer en Russie et en France, dans les ponts sur le Danube, dans les docks et les canaux, envoie ses fils ouvrir des succursales dans toute l’Europe.
Paris, la Ville Lumière, capitale des arts, échoit à Charles (1849-1905). Le jeune homme y fréquente les salons à la mode, fraie avec le gratin de l’aristocratie, chine avec sa maîtresse, Louise Cahen d’Anvers. Alors que le japonisme devient une religion – Monet peint La Japonaise et collectionne les estampes, Odette reçoit Swann en kimono dans un salon décoré de paravents et de lanternes –, le couple s’engoue pour les laques, ivoires, faïences, bronzes, éventails, bibelots, robes.

Les netsukes, des figurines hautes de 2 à 15 cm, à l’origine portées à la ceinture comme parure vestimentaire, appartiennent à la tradition artistique japonaise (les plus rares se négocient jusqu’à 275 000 euros). Sculptées dans l’ivoire ou le bois, elles représentent toutes sortes de personnages, animaux et objets dans des postures variées.
Charles expose ses tout nouveaux netsukes sur une bande de velours vert, dans une vitrine en bois sombre, un miroir au fond du meuble démultipliant la collection. Parallèlement, il acquiert une soixantaine d’œuvres impressionnistes, Monet, Cassatt, Morisot, Sisley, Pissarro, en particulier Une botte d’asperges de Manet (1880). Les mondanités l’intéressent moins qu’avant : le « bénédictin-dandy de la rue de Monceau », selon la formule de son secrétaire (le poète Jules Laforgue), devient historien d’art, collectionneur et mécène.

Mais l’argent des Ephrussi inspire autant d’envie que de haine. Lorsqu’il apprend que Charles, son mécène, apprécie le travail de Gustave Moreau, Renoir laisse éclater son aigreur: « Ah, ce Gustave Moreau ! […] Il est roué, tout de même. Quelle habileté de sa part d’avoir su séduire les Juifs, d’avoir eu l’idée de choisir pour ses peintures des teintes dorées. Même Éphrussi s’est laissé prendre ». Alors qu’éclatent des scandales impliquant des affairistes d’origine juive, les Goncourt jugent que les salons sont « infestés de Juifs et de Juives ». L’affaire Dreyfus éclate en 1894.

L’étoile des Ephrussi pâlit, le Japon passe de mode: expédiés à Vienne à l’occasion du mariage du cousin Viktor avec la belle Emmy, en 1899, les netsukes entament une deuxième vie. Riche à millions, fils d’un Gründer, ce pionnier de la nouvelle Autriche, Viktor Ephrussi (1860-1945) partage son existence entre le palais familial, sur le Ring, et Kövesces, la maison de campagne en Tchécoslovaquie, à deux heures de train de Vienne.
Depuis 1867, les Juifs jouissent de la plénitude des droits civiques, ce qui leur donne accès à l’enseignement et à la propriété. La modernité s’exacerbe dans l’empire de François-Joseph comme dans la plaine Monceau: parcelles de terrain vendues aux financiers et aux industriels, spéculation, surenchère décorative, fêtes époustouflantes données à l’ « étage noble », le Nobelstock, centré sur la salle de bal. Tous ces colossaux palais en stuc et en marbre, véritable « feu d’artifice architectural », contrastent avec la modestie des netsukes. Mais la grandiloquence n’a pas raison des humbles miniatures, et les enfants Ephrussi aiment à jouer avec le souriceau en buis, le lutteur à demi nu prenant son élan, le cerf pourchassé et ce lièvre aux yeux d’ambre, comme d’autres alignent sur le tapis leurs petits soldats de plomb.

Lorsqu’en 1914 des ordres de mobilisation partent de Vienne, rédigés dans les vingt langues de l’empire, les domestiques français du Ring doivent plier bagage et rentrer chez eux. La famille est déchirée, puisque Viktor et la banque Ephrussi de Vienne ont pour ennemis Ephrussi et Cie, rue de l’Arcade à Paris, Ephrussi and Co, sur King Street à Londres, et Efrussi à Petrograd. Ruiné par l’inflation, les emprunts de guerre, son refus catastrophique de faire sortir ses capitaux d’Autriche, Viktor n’a plus que son palais sur le Ring. Se soucie-t-il encore des netsukes, qui n’ont pas bougé de leur vitrine?

Les enfants quittent Vienne l’un après l’autre : passionnée de philosophie et d’économie, liée épistolairement à Rilke, première femme à se voir décerner un doctorat de droit par l’université de Vienne, Élisabeth part aux États-Unis avant d’épouser un Hollandais nommé De Waal; sa sœur Gisela s’installe à Madrid avec son mari en 1925; Iggie part dessiner des robes à Paris.
Après l’Anschluss, la politique de spoliation nazie est aussitôt mise en œuvre. C’est le coup de grâce pour la famille Ephrussi: « La maison ne leur appartient plus. Elle est pleine de gens, en uniforme ou en costume, qui comptent les pièces, recensent les objets et les tableaux ».
Parfois, les Juifs doivent brader leurs biens afin de s’acquitter de la Reichsflucht qui leur donne le droit de quitter le pays. Le 12 août 1938, la société Ephrussi est rayée du registre du commerce.

Et les petites figurines japonaises ? Après la guerre, Anna, la bonne de la famille, raconte à Élisabeth le pillage du palais: « Ils étaient tellement occupés qu’ils n’ont rien remarqué! Ils se concentraient sur les belles choses […]. Alors je les ai prises, tout simplement. Je les ai mises dans mon matelas, et j’ai dormi dessus ». Geste héroïque, bouleversant, d’une femme que la famille Ephrussi considérait comme une domestique, c’est-à-dire une invisible.
Et Anna de restituer les 264 netsukes à Élisabeth. Son frère Iggie (1906-1994), qui, parlant parfaitement allemand, anglais et français, est devenu officier du renseignement dans l’armée américaine, s’installe à Tokyo comme exportateur de céréales. Ce descendant des « rois du blé » rapporte les netsukes au pays. Céréales et miniatures: la boucle est deux fois bouclée. Les netsukes sont exposés dans la vitrine d’un salon du Tokyo d’après-guerre, avec vue sur un jardin aux camélias: c’est leur avant-dernier asile, avant Londres, auprès d’Edmund De Waal.

Dans ce retour aux sources, le Japon apparaît comme une oasis de paix, une fois refermée la parenthèse de la monstruosité européenne, antisémitisme, Anschluss, guerre, meurtre de masse – impression trompeuse évidemment, car les atrocités commises avant et pendant la Seconde Guerre mondiale sont en grande partie imputables à l’impérialisme japonais.

Avant l’apocalypse, les netsukes délimitent, pour les enfants du palais Ephrussi, un espace autarcique, un microcosme. « Tournés vers l’intérieur », ils semblent suffisants à eux-mêmes. Leur durée, leur dureté inspirent une espèce de confiance. Ces lièvres, ces cordages, ces nèfles, ces coquilles de noix incarnent un pôle de stabilité à travers l’Umsturz, le bouleversement que subit le monde.
Viktor, resté Russe viennois pendant un demi-siècle, est devenu apatride; sa fille Élisabeth, née à Vienne, a acquis la nationalité hollandaise; Iggie a été successivement autrichien, américain, ressortissant autrichien résidant au Japon; la splendeur des Ephrussi s’est effacée, comme ont été dispersés leurs tableaux de maître, leurs automobiles, leurs robes, leurs propriétés. Les netsukes, eux, n’ont pas changé. Dans leur perfection, ils semblent inaccessibles au vieillissement, à la déliquescence. Il y a là comme un scandale de la beauté : « Est-il normal qu’ils aient trouvé une cachette pour traverser la guerre sans dommages, pendant que tant de gens se sont cachés en vain? ».

Mais, là encore, l’inaltérabilité est trompeuse. Ces êtres infiniment fragiles, summum du raffinement, il faut les protéger en les enfermant derrière une vitrine, en les couvant sous son matelas, en les promenant dans sa poche. C’est la protection des hommes qui leur confère une solidité à toute épreuve et leur permet de survivre aux voyages, à l’exil, aux pillages, à la guerre. Malgré leur irréfragable densité, leur permanence, leur poli, les netsukes ne tiennent pas l’histoire à distance. Au contraire, elle s’engouffre dans leur vitrine grande ouverte. Comme le dit De Waal citant Virgile, « sunt lacrimae rerum », « les choses ont des larmes » (Daniel Mendelsohn use de la même formule dans « Les Disparus ».)

S’ils sont immortels, les netsukes s’offrent aux mortels. Chacun se les approprie: Charles le dandy les fait admirer à ses amis ; les enfants du palais Ephrussi les font rouler sur le tapis ; dans un temple des faubourgs de Tokyo, l’auteur prononce un kaddish à la mémoire d’Iggie, son parent exilé de Vienne. L’investissement affectif, la familiarité, la transmission, le sauvetage, les déplacements impriment aux netsukes la marque de la désintégration familiale que subissent les Ephrussi. Il y a une correspondance entre cette collection (fragile et pourtant stable, conservant son intégrité malgré les vicissitudes) et la vie en diaspora, avec ses exils, sa dispersion, sa distance, la continuité fidèle malgré l’oubli qui menace.

(Source: Ivan Jablonka, « Le trésor des Ephrussi. Raisonnement historique et littérature », La Vie des idées , 6 mars 2012.

Illustration: Charles Ephroussi par Léon Bonnat, 1906.