Ephéméride | Naftali Imber [27 Décembre]

Portrait de Naftali Imber

27 décembre 1856.

Naissance à Zloczow, en Galicie, (aujourd’hui Zolotchiv en Ukraine), de Naftali Herz Imber, l’auteur de la « Hatikva ».

Au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, un homme connu sous des noms divers: « le Mahatma », « l’apôtre de la Kabbale » ou « l’émissaire des 37 maîtres », sillonnait l’ouest des États-Unis en prophétisant des catastrophes à Paris et de futures guerres civiles aux États-Unis. États. Sous une crinière de cheveux noirs striés de gris, il se tenait devant les journalistes et les spectateurs et commentait nonchalamment: « Je vais ébranler les fondements de votre monde ». Il reste à prouver que ses prédictions ébranlèrent réellement les fondements du monde, mais il fut assez populaire pour attirer un large public à ses présentations occultes tout au long des années 1890.

Mais avant tout cela, ce fut un poète et un érudit hébreu connu sous le nom un peu moins exotique de Naftali Imber. Il était né dans une famille hassidique en 1856 à Zlotshev, en Pologne, le même shtetl de Galicie que le grand écrivain yiddish Moyshe Leyb Halpern.

Imber aurait été sourd, muet et paralysé jusqu’à l’âge de sept ans, âge auquel il aurait bénéficié d’une guérison qui ne peut être qualifiée autrement que miraculeuse, avant de se faire connaître comme un brillant talmudiste et un prodige de la kabbale. Il se plongea également dans la poésie – une discipline qui ne pouvait rien augurer de bon aux yeux de sa famille hassidique. A l’adolescence, il commit même un poème à l’occasion de l’intégration de la Bucovine dans l’empire autrichien qui lui valut un prix de l’empereur François Joseph.

Jeune homme avide de voyages, Imber s’échappa de Zlotshev, encore adolescent et parcourut l’empire austro-hongrois avant de partir pour la Palestine en 1882, où il publia « Étoile du matin », son premier recueil de poèmes. Pour gagner sa subsistance, il servit de secrétaire à Sir Laurence Oliphant, un millénariste chrétien qui, dans le but de hâter l’apocalypse, avait élaboré en 1879 un plan pour louer la partie nord de la Palestine afin d’y réinstaller les Juifs du monde.

Laurence Oliphant, fils d’un avocat réputé, était né en Afrique du Sud et avait passé une partie de sa jeunesse à Ceylan (Sri Lanka). Son père, Anthony, était un homme faible et un pieux chrétien, auquel son mariage procurait peu de moments de plaisir. La femme d’Anthony, Maria, qui l’avait épousée sous la pression de ses parents, ne lui témoignait aucune affection. Fervente évangélique, elle consacrait la majeure partie de son temps aux Écritures et à son jeune fils, Laurence. Quand le garçon grandit, elle découvrit avec horreur que ses sentiments pour lui n’étaient pas ceux d’une mère pour son fils mais d’une femme pour un homme.

Laurence Oliphant était un aventurier qui en avait assez du christianisme. Il se lia d’amitié avec le roi du Népal, se rendit dans son pays et y chercha une religion qui lui conviendrait. À la fin de son séjour au Népal, il écrivit un best-seller sur sa vie dans ce pays exotique, s’installa à Londres et se présenta avec succès pour un siège parlementaire. Il vivait seul. Une aventure d’une nuit avec une prostituée l’avait laissé atteint de la syphilis. Son médecin lui avait annoncé les conséquences désastreuses de cette maladie incurable. Oliphant était anéanti.
Alice Le Strange était belle et séduisante. Les écrits d’Oliphant et sa correspondance avec Alice indiquent qu’elle était issue d’une famille noble et riche. Quand elle rencontra Laurence, elle fut impressionnée par le fait que c’était un écrivain admiré et un membre du parlement. Elle accepta sa demande en mariage même après qu’il lui eut parlé de sa maladie et des objections de sa famille.

Comme son mari, Alice avait aussi horreur du christianisme et cherchait une religion qui lui convienne. A l’époque, les bouleversements dans la perception du monde introduits par la science et la technologie, et les ravages de la Guerre de Sécession avait fait fleurir des dizaines de sectes chrétiennes aux États-Unis, et des millions de gens succombaient à leurs promesses. Le mouvement avait aussi gagné l’Angleterre.

L’une d’elles était la secte de Thomas Lake Harris, un prédicateur bizarre qui se disait « Messie ». Sa communauté, la « Fraternité de la vie nouvelle », toucha les cœurs d’Alice et de Laurence plus qu’aucune autre. Comment il parvint à séduire ce couple intelligent et cultivé demeure un mystère.
L’image qui ressort de ses écrits pompeux est celle d’un halluciné qui prétendait avoir des relations étroites avec des âmes mortes et qui avait développé une théorie étrange sur les relations souhaitables entre les époux. Harris détestait les enfants, était un coureur de jupons invétéré et persuadait ses dizaines d’adeptes de lui transférer tous leurs biens. Avec l’argent récolté, il acheta une grande propriété en Amérique du Nord et s’y installa avec ses partisans.

Le charismatique Harris envoûta Alice, Laurence et sa mère. Ils lui donnèrent tout leur argent et rejoignirent sa secte en Amérique. Quelque temps plus tard, Harris envoya Alice et Laurence en tournée européenne afin d’attirer de nouveaux adeptes. Au plus fort de sa mission, Laurence donna une conférence à Vienne. Dans le public se trouvait Naftali Herz Imber, qui était arrivé dans la ville pour recevoir le prix accordé par l’empereur et s’y était installé avec ses rêves de succès poétique.
Mais en vain. Il vivait dans un appartement envahi par la moisissure, se saoulait et perdit rapidement l’argent du prix qu’il avait reçu. Il finit par réussir à gagner un peu sa vie grâce à de minimes rentrées tirées de journaux juifs qui publiaient certains de ses poèmes.
Alors qu’il se promenait dans la ville, Imber était tombé sur la conférence de Laurence Oliphant et avait été profondément ému par la beauté d’Alice, qui était présente.

Harris se comportait comme un despote tout-puissant sur son domaine. Il tyrannisait impitoyablement ses partisans, les isolait les uns des autres, les logeait dans des chambres sordides, les réveillait plusieurs fois par nuit, les mettait à l’épreuve et maltraitait leurs enfants. Il couchait avec les femmes des adeptes, qui n’osaient pas résister; les maris aussi se taisaient devant sa cruauté. Le « Messie » pouvait faire ce qu’il voulait.

Naphtali Herz Imber voulu rejoindre la communauté de Harris afin d’être proche d’Alice, mais le “Messie” rejeta sa demande. Il n’avait pas d’argent à verser. Naphtali fut bouleversé à l’idée de ne plus jamais revoir la femme qu’il aimait, mais le destin l’aida. Alice s’échappa de la propriété et trouva refuge dans un village voisin. Laurence quitta également la communauté et se mit en tête que s’il parvenait à amener tous les Juifs de la diaspora sur la Terre d’Israël, le messie viendrait. Il décida de s’installer en Terre Sainte et d’investir tout son argent pour réaliser son plan. Par hasard, il rencontra Naphtali Herz chez des amis et lui proposa un poste de secrétaire. C’était bien plus que ce que Naftali Herz pouvait rêver. Il accepta sans hésiter.

Avant de s’installer en Palestine, Alice, Laurence et son nouveau secrétaire se rendirent dans les communautés juives d’Europe. C’était l’occasion que Naftali attendait. Sa relation amoureuse avec Alice devint plus intense lors de rencontres furtives dans des compartiments de train la nuit et de conversations intimes – le tout sous le nez de son mari sans méfiance.

Les Oliphants achevèrent leur voyage à Haïfa, où ils s’installèrent dans la colonie des Templiers. Laurence loua une maison spacieuse dont une chambre était attribuée à son secrétaire.

Les Templiers géraient leurs affaires exactement comme en Allemagne. Ils parlaient allemand, la scolarisation des enfants suivait un programme allemand et le code vestimentaire était identique à celui de la patrie. Les Templiers croyaient qu’un afflux de chrétiens en Terre Sainte accélérerait le jour de la rédemption. Ils travaillaient la terre en utilisant des machines de pointe et des méthodes de travail avancées. Alice Oliphant, qui avait commencé à peindre à l’époque, immortalisa le mode de vie de la colonie dans des dizaines de tableaux, dont certains subsistent encore.

La maison des Oliphants devint bientôt une véritable ruche. La colonie des Templiers était ravie d’accueillir le trio qui s’était installé parmi eux. Les résidents apportaient aux invités des gâteaux et des plats cuisinés et les invitaient à assister à des concerts dans la salle communautaire. Les Oliphants, de leur côté, recevaient le gratin de la Palestine de l’époque: consuls, archéologues, dignitaires religieux et responsables turcs. Certains restaient pour la nuit.

Cependant, Oliphant ne se sentit pas longtemps à l’aise longtemps en Palestine. Il avait aidé les habitants de Zamarin (Zichron Yaakov) à acheter leurs terres, leur avait donné de l’argent pour acheter du matériel agricole et avait construit des maisons pour les habitants de Rosh Pina. Mais son argent s’épuisa rapidement, son humeur se détériora et la jalousie l’envahit lorsqu’il découvrit que le baron Edmond de Rothschild investissait une fortune pour l’avancement de la colonisation juive. Oliphant se rendit en Europe pour collecter des fonds et déloger Rothschild. Naphtali et Alice furent livrés à eux-mêmes et leurs amours s’épanouirent derrière les volets clos de la maison de Haïfa et lors de leurs visites fréquentes à la belle résidence d’été des Oliphants à Daliat al-Carmel.
C’est durant cette période que Naphtali Herz Imber écrivit la plupart de ses poèmes d’amour pour Alice. Parmi ceux-ci, celui intitulé « Cantique des cantiques », dans lequel il exprimait son amour pour Alice en utilisant les images du poème biblique et évoquait le souvenir de ses baisers.

La maladie de Laurence Oliphant s’aggrava et il se déprima de plus en plus à mesure que Rothschild étendait son activité dans le pays. Simultanément, l’amour d’Alice pour le secrétaire de son mari s’approfondissait. En secret, ils préparèrent son divorce d’avec Oliphant et son mariage avec Nephtali. Oliphant ayant gaspillé tout son argent dans le soutien à la colonisation juive, ils savaient qu’ils devraient vivre modestement, sinon dans le besoin. Aucun d’entre eux n’y était opposé.

Les amours interdites d’Alice Oliphant et de Nephtali Herz Imber se déroulaient dans le contexte d’événements dramatiques dans l’histoire de la colonisation juive en Palestine. Conflits sanglants, pratiques corrompues et manifestations de moralité douteuse étaient quotidiens. Les colonies juives étaient gérées par les responsables du baron, notamment Eliahu Scheid, que Rothschild avait fait venir de Paris. Scheid fit aussi des tentatives auprès d’Alice et voulut l’emmener à Paris, au grand dam de son mari et de son secrétaire.
Tout au long de ces années de passion entre Alice et Naftali et surtout après, Imber déploya de grands efforts pour promouvoir son poème « Hatikva » au rang d’hymne national.
Apparemment, Imber composa « Hatikva » vers 1878, plusieurs années avant de s’installer en Eretz Yisrael. Au début, le poème s’appelait « Tikvatenu » (Notre espoir) et comportait neuf strophes (deux seulement deviendront l’hymne national israélien). Tikvatenu fut publié dans « Barkai », un recueil de ses poèmes, à Jérusalem, en 1886.
« Hatikva », les deux strophes qui devinrent l’hymne national, furent révisées à plusieurs reprises au fil des ans, y compris par Imber lui-même. Comme il en lisait des versions différentes dans chaque du moshav visité, le résultat fut que les membres des différents moshavot étaient familiarisés avec des versions différentes du poème. on en a compté, parait-il, soixante dix-sept.
Outre les vers fleuris et édifiants, la mélodie contribua beaucoup à l’enracinement du poème dans le cœur et l’esprit de ses auditeurs. Plusieurs airs furent adaptés pour ce poème. Celui qui nous est familier aujourd’hui fut composé par Shmuel Cohen, un jeune homme de Roumanie qui avait son Aliya, à partir d’un air folklorique roumain.

Imber quitta la Palestine en 1887, séjourna quelques années en Inde et en Europe avant de s’établir aux États-Unis en 1892 pour y passer les 19 dernières années de sa vie.

Son séjour en Amérique fut marqué par l’errance et une obsession croissante pour l’occulte. Lors d’un court séjour à Boston en 1894, Imber épousa une brahmane locale excentrique, nommée Kate Davidson. Le couple partit pour l’Ouest, à la recherche d’auditoires en même temps que d’autres mystiques, des rivaux qu’Imber taxait de « bluffeurs ».

Vêtu d’une robe blanche, Imber proférait des prédictions remarquables. Dans un article paru dans le San Francisco Post en 1896, il conjurait les Américains de rester à l’écart de Paris, où une catastrophe allait bientôt se produire. Six mois plus tard, un énorme incendie se déclarait dans le Bazar de la Charité à Paris quand, au cours d’une projection, une pile de films hautement inflammables s’embrasa, faisant des centaines de morts et détruisant de nombreux pâtés de maisons.

En 1897, lors d’un événement à Los Angeles, il prédit que 50 ans plus tard, un État juif verrait le jour en Palestine, et qu’à l’avenir, le rayonnement solaire produirait de l’énergie pour chauffer les habitations et alimenter les moyens de transport. Gros buveur, Imber prophétisa également que les vins de Californie compteraient un jour parmi les meilleurs du monde.

Toutes les prophéties d’Imber ne s’avérèrent pas pour autant, celle par exemple qui prédisait qu’en 2010 une nouvelle guerre civile allait éclater qui couperait les États-Unis en deux, l’une annexant le Canada et l’autre le Mexique.

À peu près au moment où Imber fit sa prophétie de seconde guerre civile, lui et sa jeune épouse tentèrent de s’établir à San Francisco, mais ne parvenant peut-être pas à rivaliser avec le souvenir du plus célèbre Juif de la ville, « l’empereur Norton », et affligé de la maladie appelée « shpilkes » en yiddish, il quitta sa femme, pour ne jamais revenir.

Selon le Los Angeles Times, il refit surface peu de temps après dans un « tapissage » de la police de Los Angeles après avoir été arrêté pour conduite désordonnée dans un gite où il séjournait. Un autre résident avait tenté de l’immobiliser et de lui couper les cheveux. Agressé et moqué, Imber s’était déchaîné toute la nuit dans les couloirs du local, hurlant qu’il allait arracher le coeur de son agresseur.

Imber se rendit ensuite à New York, abandonnant son activité de voyant extra-lucide, et confortant sa réputation de poète, écrivain et aspirant alcoolique.
Dans leurs mémoires, des écrivains yiddish comme Aaron Davidson ont relaté ses fameuses tournées des bars. En tant qu’intellectuel, il impressionna le philanthrope et juge Mayer Sulzberger, qui devint son bienfaiteur et lui alloua une allocation d’un dollar par semaine, versée par le chef du département juif de la New York Public Library, Abraham Freidus, un gros homme aux yeux exorbités, surnommé « l’hippopotame », brillant bibliographe affecté d’un trouble glandulaire, qui collait le dollar dans un livre et le faisait livrer à la table d’Imber à la bibliothèque. Apparemment, Imber passait plus de temps à la bibliothèque que chez lui: sur sa demande de passeport de 1905, il donna comme adresse « Bibliothèque publique de New York ».

Mais les années de boisson et de « shnorring » avaient fait des ravages. Imber mourut en 1909 à l’âge de 54 ans. Un journal yiddish écrivit dans sa nécrologie qu’il était le seul vrai bohème juif. Quelques jours plus tard, le journal publia la lettre de protestation d’un lecteur: Imber, assurait-elle, ne venait pas du tout de Bohème, mais de Galicie.

Telle fut la fin de l’auteur de l’hymne national d’Israël.