Ephéméride | Shmuel Niger [28 Décembre]

Portrait de Shmuel Niger

28 décembre 1955.

Funérailles à New-York de Shmuel Niger, écrivain, critique littéraire et historien yiddish, une des personnalités marquantes du travail culturel yiddish et du yiddishisme dans la Russie d’avant la révolution.

Shmuel Niger naquit à Dukor, en Biélorussie, de Zev Volf et de Brokhe Tsharni. Son père, un fervent hasid de Lubavitch, décéda en 1889 alors qu’il avait six ans. Deux des plus jeunes frères et sœurs du Niger acquirent une renommée. Borekh “Vladek” Tsharni (1886-1938) devint un agitateur socialiste de premier plan et un théoricien en Europe de l’Est et aux États-Unis. Daniel Tsharni (1888-1959) devint un poète yiddish célèbre.

Niger excella très tôt dans les études talmudiques. À 17 ans, il se préparait à l’ordination rabbinique lorsque le contact avec la culture séculière le détourna de ce chemin. Cette transition semble avoir été rapide et sans douleur. D’abord attiré par le mouvement sioniste socialiste Po’ale Tsiyon, Niger devint l’un des pères fondateurs et des principaux propagandistes de la branche de gauche territorialiste, le Parti socialiste sioniste.

Niger rédigea ses premiers écrits en hébreu et en russe. Son premier article, qui présentait un aperçu des différentes factions du sionisme socialiste, fut publié en 1904 dans un journal russe interdit. Il fit ses débuts d’écrivain yiddish en 1906 avec des essais consacrés au mouvement et aux questions culturelles et politiques juives du jour, publiés dans « Der nayer veg » (La nouvelle voie), l’organe officiel du parti socialiste sioniste. L’activité politique clandestine de Niger conduisit à des arrestations et des séjours en prison à Kiev, Varsovie et Odessa, pour finir par une « expédition punitive » en 1906, au cours de laquelle il fut torturé au point d’envisager le suicide et assista à l’exécution au hasard de camarades de détention. Sauvé d’un tel destin grâce à l’intervention de dernière minute de parents et de camarades du parti, Niger rentra à Vilna et reprit ses écrits pour la presse hébraïque, russe et yiddish.

L’année 1907 marqua un tournant décisif dans la carrière du Niger. Elle vit la publication de son premier article critique important, consacré au drame « Meshiekhs tsaytn » (L’époque du messie) de Sholem Asch, et son départ des sionistes socialistes plus tard la même année. Niger ne devait plus jamais prêter allégeance à un parti politique. Tandis que le yiddish prenait de plus en plus d’importance, il se détourna progressivement de l’hébreu et du russe pour devenir un écrivain presque exclusivement yiddish.

En 1908, Niger fut le moteur principal de la revue littéraire non partisane « Literarishe monatshriftn » (Le mensuel littéraire) basée à Vilna, dont le but était de libérer la littérature yiddish des chaînes du didactisme et de l’utilitarisme, héritage de l’attitude condescendante de la « Haskalah » à l’égard du yiddish. La littérature yiddish, proclamait la revue devait alimenter le lectorat intellectuel juif nouvellement apparu, à la recherche d’une synthèse du legs culturel juif et du modernisme polono-russe, tel qu’il se manifestait notamment par l’école symboliste.
On trouvait réunies dans les pages de la revue, les œuvres de jeunes espoirs brillants de la littérature yiddish, dont Sholem Asch, Dovid Eynhorn, Perets Hirshbeyn, Hersh Dovid Nomberg et Der Nister. Les essais de Niger lui-même sur Asch, Nomberg, Y.L. Peretz et Avrom Reyzen donnaient le ton du journal et annonçaient un niveau de sophistication littéraire et critique sans précédent dans la littérature yiddish.

D’une grande influence dans la définition des canons de cette littérature naissante, fut la consécration par Niger de Peretz comme figure tutélaire du modernisme littéraire yiddish. Alors que ne furent publiés que quatre numéros des « Literarishe monatshriftn », la revue devint un symbole de la renaissance culturelle yiddishiste à la suite des espoirs politiques déçus de la révolution de 1905. L’ascension fulgurante du Niger comme critique littéraire reçut l’imprimatur de Bal-Makhshoves, le doyen des critiques littéraires yiddish, qui, dans une recension de 1908, salua en lui « un critique littéraire authentique ».

En 1909, le Niger quitta Vilna pour étudier brièvement à Berlin avant de partir pour la Suisse, où il envisageait de rédiger une thèse sur l’esthétique de Schopenhauer. À l’Université de Berne, Niger élargit ses horizons intellectuels en se plongeant dans la littérature française et allemande, ainsi que dans la philosophie et la théorie critique.
Durant ces années, Berne était un foyer de créativité culturelle juive en raison de l’afflux massif d’intellectuels et d’écrivains juifs d’Europe de l’Est. Au sein de cette colonie d’exilés, Niger devint le dirigeant « de facto » des nationalistes culturels de la diaspora yiddishiste. Malgré les contraintes de ses études universitaires, il continua de participer activement, comme rédacteur et éditeur, à la presse yiddish d’Europe de l’Est. En 1913, sa thèse encore inachevée, Niger retourna à Vilna, où il devint rédacteur en chef du mensuel « Di yidishe velt » (Le monde juif). Sous sa direction, la revue devint le premier périodique littéraire yiddish au monde.

En 1913, Niger contribua aussi à l’édition annuelle de « Der pinkes » de Vilna, qui jeta les bases de l’étude scientifique de la langue et de la littérature yiddish. C’est en grande partie grâce aux efforts de Niger qu’au cours de cette période, Vilna devint un centre majeur de la littérature yiddish, rivalisant de réputation avec Varsovie.
La dislocation qui résultat des années de guerre, y compris la fermeture forcée de la presse juive, ouvrit une période d’errance pour Niger. Il resida d’abord à Saint-Pétersbourg puis, après la révolution de 1917 – avec laquelle il sympathisa initialement -, il s’installa à Moscou et retourna à Vilna en 1918 pour éditer « Di vokh » (La Semaine) et plus tard « Di naye velt » (Le Nouveau Monde).

En 1919, Vilna, alors sous occupation soviétique, fut envahie par l’armée polonaise. Au cours des violences qui suivirent, l’immeuble de Niger, qu’il partageait avec les écrivains yiddish A.Vayter et Leyb Yafe, fut perquisitionné par la milice polonaise. Suspect de sympathies bolcheviques, Vayter fut exécuté sur place, tandis que Niger et Yafe furent faits prisonniers et condamnés à mort.
Pour la deuxième fois de sa vie, Niger bénéficia d’un sursis de dernière minute. Les dirigeants de la communauté juive lancèrent un appel au maréchal Józef Piłsudski, et le frère de Niger, Vladek, réussit à obtenir une intervention diplomatique américaine au bénéfice de Shmuel.

En 1919, Niger quitta Vilna pour New York, où il passa le reste de sa vie. Ses années aux États-Unis furent caractérisées par la même énergie maniaque qu’il avait montrée en Europe. Son principal débouché littéraire devint « Der tog » (Le jour), dans lequel il publia des critiques littéraires hebdomadaires jusqu’à sa mort.
Il participa simultanément – en tant que contributeur et rédacteur en chef – à de nombreux autres périodiques yiddish américains, notamment « Di tsukunft » (L’avenir). Il joua un rôle actif dans les organisations communautaires et culturelles juives américaines et fut étroitement associé à l’Institut YIVO de recherches juives.
Le 24 décembre 1955, le Niger mourut d’une crise cardiaque après avoir participé à une conférence parrainée par le YIVO. Plus de 1 000 personnes assistèrent à ses funérailles. La nouvelle de sa mort donna lieu à la publication dans la presse juive dans le monde entier de centaines d’articles à son sujet.

(Source: Marcus Moseley in The YIVO Encyclopedia of Jews in Eastern Europe)