Ephéméride | Nadiejda Mandelstam [29 Décembre]

Portrait de Nadiejda Mandelstam

29 décembre 1980.

Disparition à Moscou de Nadiejda Mandelstam, veuve du poète victime des purges staliniennes, Ossip Mandelstam. Ses mémoires sont un témoignage incomparable de la vie intellectuelle sous l’ère soviétique en même temps qu’une oeuvre littéraire majeure.

Nadejda Iakovlevna Khazina est née à Saratov le 31 octobre 1899, dans une famille juive infiniment cultivée. À ce milieu, elle doit une éducation très poussée et ouverte sur le monde extérieur. Elle étudie la peinture à Kiev avec une artiste d’avant-garde, Alexandra Exter. Elle voyage longuement en Europe occidentale où elle développe sa connaissance des langues et des littératures. Sa pratique des langues étrangères lui permettra d’ailleurs de vivre, puisqu’elle traduit de nombreux livres jusqu’en 1938, puis donne des leçons d’anglais. Après la mort de Staline, Nadejda Mandelstam, âgée de plus de cinquante ans, reprendra des études supérieures et soutiendra une brillante thèse de philologie consacrée à la poésie anglaise. Cette thèse sera sa seule œuvre publiée officiellement dans son pays.

Alors qu’elle a à peine vingt ans, sa rencontre avec Ossip Mandelstam en 1919 à Kiev, son mariage en 1922 modifient radicalement son existence, qui sera à jamais liée à celle du poète et, après sa mort, consacrée à sauvegarder et à transmettre son œuvre.

« Partout où, ces années-là, apparaissait ce gamin, cet adolescent bouillonnant d’idées, tout se mettait en mouvement. Les gens sentaient la force et le dynamisme qu’il y avait en lui, et ils comprenaient qu’il était condamné. »

(Nadjda Mandelstam « Contre tout espoir », Gallimard, 1972)

Leur vie est faite de pérégrinations au Caucase, d’un dur séjour à Moscou, puis de l’exil à Voronej entre les deux arrestations de 1934 et de 1938.

Quand Mandelstam est arrêté, en pleine nuit, en mai 1934, il n’a pas publié les seize vers de son poème sur Staline, « Le Montagnard du Kremlin ». Pas davantage il n’en a fait de lecture publique. Tout au plus l’a-t-il lu à une dizaine d’amis sûrs, poètes presque tous, le plus souvent en tête à tête.
Mais le juge d’instruction de la Loubianka, Kristoforovitch, lui, en a une copie exacte.

« Parmi les personnes qui avaient entendu le poème, plusieurs auraient pu retenir les seize vers en une seule séance. » (Idem)

Nadejda ne parviendra pas à établir la responsabilité de quiconque.

À la Loubianka, les « nouvelles méthodes », c’est-à-dire la torture physique et systématique, ne sont pas encore entrées en vigueur. La torture y est avant tout psychologique : privation de sommeil, mensonges quant à l’arrestation, la déportation ou l’exécution des proches, etc.

« La méthode de l’enquête consistait à expliquer chaque mot des vers incriminés. Le juge s’intéressait particulièrement à ce qui avait incité l’auteur à les écrire. Mandelstam le stupéfia par une réponse inattendue : il détestait le fascisme par-dessus tout… Cette réponse lui échappa sans doute involontairement, car il n’avait pas l’intention de dévoiler ses pensées intimes au juge, mais au moment où il prononça ces mots, tout lui était égal et il ne faisait plus attention à rien… Le tchékiste tempêta, comme il était dans son rôle de le faire, cria, demanda où Mandelstam voyait du fascisme dans notre système – il répéta également cette phrase devant moi, pendant la visite – mais, chose étonnante, il se contenta de réponses évasives et ne chercha pas à aller au fond des choses. » (Ibidem)

L’exil se profile. Quelques personnes se mobilisent pour Mandelstam, dont Boris Pasternak, quoique les deux hommes ne soient pas très proches. Nadejda qualifie de miracle l’autorisation d’accompagner Mandelstam en exil. Staline lui-même serait intervenu, demandant que le poète soit isolé mais préservé. Ce qui est certain, c’est que Staline téléphone à Pasternak et lui reproche de ne pas s’être adressé « aux organisations d’écrivain » ou « à moi » :

« Si j’étais poète et si un de mes amis poètes s’était trouvé dans le malheur, j’aurais fait des pieds et des mains pour lui venir en aide… »

« Pasternak avait répondu : « Les organisations d’écrivains ne s’occupent plus de cela depuis 1927, et si je n’avais pas fait de démarches, vous n’auriez sans doute rien su… » […] Staline l’interrompit : « Mais c’est un génie, c’est bien un génie ? » Pasternak répondit : « Il ne s’agit pas de cela… – Et de quoi donc ? » demanda Staline. Pasternak dit qu’il aimerait le rencontrer et lui parler. « De quoi ? – De la vie et de la mort », répondit Pasternak. Staline raccrocha. » (Ibidem)

Après la mort du poète (officiellement le 27 décembre 1938), Nadiejda reste interdite de séjour dans la capitale jusqu’en 1964, en dépit de la réhabilitation de Mandelstam survenue en 1956. Après son retour à Moscou, elle se consacre à ce qui va être l’œuvre de sa vie, la rédaction des Souvenirs qui circulent dans son pays en « samizdat » et y sont lus passionnément avant d’atteindre l’Occident au début des années 1970. Dans le même temps, elle bataille avec les autorités soviétiques pour leur interdire de s’emparer et de disposer des archives de Mandelstam. Pour leur imposer aussi de publier ses œuvres. En 1973, lorsque paraît enfin un recueil – bien incomplet – de poésies de Mandelstam, elle hésite à émigrer, et décide finalement de rester en U.R.S.S. Son obstination à préserver l’héritage intellectuel de son mari, son courage ont inquiété jusqu’à la fin le pouvoir. Lorsqu’elle meurt, le 29 décembre, il s’efforce encore de l’isoler d’une intelligentsia qui l’a prise pour modèle et de mettre la main sur ses papiers.

Le premier volume des Mémoires (Vospominania, New York, 1970 ; Contre tout espoir, Paris, 1972) est consacré aux quatre dernières années de la vie de Mandelstam, de son arrestation de 1934 à la mort inconnue dans un camp de transit en 1938.
Le second volume (Vtoraia Kniga, New York, 1972 ; Contre tout espoir, Paris, 1974 et 1975) complète le précédent en éclairant sa propre vie, celle de Mandelstam, leur vie commune, leur amitié avec Anna Akhmatova. Dans les deux volumes, Nadejda Mandelstam fait place aux grands écrivains soviétiques dont elle explique les relations avec le pouvoir, les comportements, les reniements, tout autant que les débats littéraires et l’œuvre.
Mais, en définitive, l’unique sujet de ces Mémoires, c’est Mandelstam, qu’elle rend à la postérité, qu’elle montre dans sa totalité, poète et individu exceptionnel. Elle explique ses conceptions, sa poésie, mais aussi son attitude face au pouvoir.
Ces Souvenirs, monument élevé à Mandelstam, révèlent aussi Nadejda Mandelstam. Ils montrent que, en dépit de sa volonté de n’être que la mémoire du poète, elle a été, elle aussi, un très grand écrivain. Sa contribution à la connaissance de Mandelstam est décisive. Tout aussi décisive est l’histoire de l’intelligentsia soviétique et du pouvoir soviétique qui se dégage de son œuvre. La pensée propre de Nadejda Mandelstam sur son pays, sur l’homme et son destin dominent également les souvenirs. Derrière la critique constante et lucide du système, de tous ses fondements politiques, sociaux et moraux, apparaît son attachement à une conception quasi occidentale de la liberté humaine et de la valeur de l’individu. Émigrée de l’intérieur comme Mandelstam, dont elle s’est voulue le tombeau vivant, Nadejda Mandelstam est l’une des plus hautes figures de l’intelligentsia russe – elle n’eût pas accepté le terme « soviétique » – et se situe dans la longue tradition des femmes russes, femmes d’exception, qui ont de siècle en siècle assuré la survie de leur patrie.

(Sources: Hélène Carrère d’Encausse in « Encyclopedia Universalis » et blog de Pascal Adam)