Ephéméride | Donati [30 Décembre]

Portrait de Donati

30 décembre 1960.

Décès à Paris d’Angelo Donati, le diplomate juif italien qui aida des milliers de Juifs à échapper aux Nazis et fut surnommé « le pape des Juifs ».

Un personnage de roman, un héros de cinéma, Angelo Donati fut tout cela, et bien plus. Son histoire n’est connue que par ses proches, bien entendu, par les historiens, et par les Juifs qui ont cherché, aux jours les plus sombres, refuge dans le Sud-Est. Serge Klarsfeld a dit de lui : «Il portait bien son prénom, il a été un ange pour les Juifs».

Né en 1885, Angelo Donati est issu d’une famille juive italienne éminente installée dans l’ancienne ville de Modène depuis des générations. Modène, dans le nord de l’Italie, est le berceau historique de l’industrie automobile italienne – Ferrari, Lamborghini et Maserati y étaient autrefois tous basés – et, alors que Detroit est surnommée la Motown, Modena a été surnommée «la capitale des moteurs. «Outre son héritage industriel, Modène a aussi une communauté juive depuis au moins le 15ème siècle. Les Donatis figuraient parmi les premiers membres de la communauté locale: il existe des archives de la famille Donati à Modène depuis au moins 1621.

Dans la première partie du XXe siècle, les Juifs jouèrent un rôle important dans la vie culturelle et sociale de Modène, et les Donatis plus que tous autres. Les membres de la famille occupaient de hautes fonctions politiques, commerciales et professionnelles – les cousins et frères de Donati étaient avocats, médecins, professeurs, banquiers, industriels et l’un d’eux siège au parlement italien.

La vie de jeune homme d’Angelo débute selon les schémas traditionnels de son milieu social : des études juridiques, une formation aux métiers de la fiance à Milan et Turin, quand arrive la Première Guerre mondiale. L’Italie entre en guerre en 1915 au coté de la Triple Alliance. Angelo Donati rejoint le front. Incorporé dans un premier temps dans un régiment d’infanterie, il se fera remarquer par la suite dans l’aviation, obtient un grade de lieutenant et devient agent de liaison avec l’armée française. Premier événement qui va donner une orientation à sa vie, il siège pour l’Italie à la Commission d’armistice en France, en 1918-1919.

Angelo Donati s’installe à Paris dès 1919. Il mène une carrière d’homme d’affaire mais aussi de diplomate. De 1925 à 1932, il sera consul général de la République de Saint Marin et, en 1932, il devient président de la chambre de commerce italienne et directeur du Banco di Roma, ainsi que président de la Croix Rouge italienne en France et administrateur de nombreuses sociétés. En 1936, il reçoit la légion d’honneur. Il rencontre Chaim Weizmann avec qui il restera en contact et va aider financièrement l’implantation juive en Palestine.

Angelo Donati va se marier une première fois avec une aristocrate égyptienne proche du roi Farouk. Le couple s’installe rue de Berry, appartement qu’Angelo Donati conservera toute sa vie. Cette union va devenir pour lui comme une sorte de tremplin lui ouvrant les portes du tout Paris de l’entre-deux-guerres. Son épouse l’initie aux pratiques protocolaires de la cour d’Égypte. Angelo Donati devient un homme mondain en vue. Mais son épouse à laquelle il était très attaché décède brutalement des suites d’un accident de voiture à la fin des années 1920.

Il se remarie quelques années plus tard avec une très belle femme d’origine hongroise. Cette dernière deviendra célèbre sur les Champs-Élysées qu’elle parcourt en tenant en laisse ses superbes chiens Barzoïs. Mais le couple se sépare, la jeune femme quitte la France pour les États-Unis en 1939.

En septembre 1939, le décret d’Albert Sarrault visant à l’internement des juifs étrangers contraint Angelo Donati à quitter Paris. Il se déplace dans la zone libre, y croise pour la première fois Giuseppe Saragat, futur président de la république italienne, et arrive à Nice. Il s’y installe, prend un appartement sur la Promenade des Anglais et essaie de continuer ses activités autant que possible. Il est obsédé par le souci de venir en aide à ses coreligionnaires persécutés.

Certes, Nice est située en zone libre, mais les milices collaborationnistes du gouvernement de Vichy effectuent de nombreuses rafles, tout particulièrement parmi les Juifs étrangers qui, après de longues pérégrinations à travers l’Europe, sont arrivés dans cette ville de tradition cosmopolite. Ils ont fuit les promulgations de lois raciales et l’avancée des troupes hitlériennes. Ils essaient de survivre sur la Riviera où ils sont souvent assignés à résidence.

Le 11 novembre 1942, en réaction au débarquement des Alliés en Afrique du Nord, les Allemands envahissent la «zone libre». Selon un accord passé entre le Reich et l’Italie fasciste, huit départements français sont concédés à l’Italie : Alpes-Maritimes, Hautes-Alpes, Basses-Alpes (aujourd’hui Alpes de Haute Provence), Drôme, Isère, Savoie, Haute-Savoie et Var.

Pendant dix mois, la zone italienne sera «le paradis des Juifs». Aucune des lois anti-juives promulguées par Vichy n’y sera appliquée pendant cette période. Le gouvernement de Rome envoie à Nice Guido Lo Spinoso, Inspecteur Général de la «Police Raciale». Ce sera une chance pour la communauté juive.
Rue Dubouchage, les militants de la FSJF (Fédération des Sociétés Juives de France), avaient installé un comité d’aide aux réfugiés avec à sa tête, un juif russe d’Odessa, Yaakov Dobinski entouré de Michel Topiol, Ignace Fink, Claude Kelman , Joseph Fisher, Jules Jefroykin.
Lo Spinoso prend contact avec les dirigeants du « Comité Dubouchage » et leur déclare : «Je crois que je suis envoyé ici du Ciel pour vous aider: je suis un ancien des vôtres!»
Il est probable que Lo Spinoso était un lointain descendant de Marranes espagnols et il se considérait, en quelque sorte, lui-même comme réfugié. Sous son autorité, les italiens entrent en conflit ouvert avec les pétainistes locaux en accordant des permis de séjour aux réfugiés juifs.

Dès l’arrivée des Italiens, Donati entre en contact, lui aussi, avec le « Comité Dubouchage », dont deux délégués, Michel Topiol et Ignace Fink, deviennent ses contacts privilégiés. Il collecte des fonds destinés à secourir les Juifs complètement démunis qui affluaient dans les Alpes-Maritimes. Et il devient l’éminence grise de Lo Spinoso, avec lequel l’entente est parfaite. L’efficacité de leur action commune est impressionnante. Plus de 3500 juifs en situation irrégulière sont envoyés en résidence surveillée vers la Haute-Savoie, et quelques villages de montagne. Les familles sont réunies, les Juifs sont très correctement traités et la surveillance italienne plutôt légère. Et pour ceux qui résident près de la frontière suisse la fuite s’organise, parfois avec succès. La plupart de ces pauvres gens n’ont jamais su à qui ils devaient cette heureuse parenthèse. D’autres, vouent à Donati une profonde reconnaissance. Ainsi les garçons nés à Saint-Martin Vésubie en 1942/1943 sont tous prénommés … Angelo.

Les ambitions de Donati vont bien plus loin. Il veut sauver les quelques 40000 juifs de la zone italienne. L’idée, qui semble, avec le recul du temps, un peu folle, était de transférer les réfugiés vers Gênes, en traversant les Alpes. Il rencontre le Père Marie-Benoit, un père capucin qui résidait à Rome au moment de l’entrée en guerre de l’Italie. Lui aussi consacre tous ses efforts au sauvetage des Juifs du Sud de la France. Il écrit, entre autres: «Les chrétiens se sentent les fils spirituels du grand Patriarche Abraham… ce qui suffirait à exclure tout antisémitisme, mouvement auquel nous ne pouvons avoir aucune part.»
Donati convainc le capucin de solliciter une audience du Pape Pie XII. Le 16 juillet 1943, la rencontre a lieu au Vatican. Sa relation des évènements en France occupée provoque cette réaction du Pape: «On n’aurait pas crû cela de la part de la France». Il lui promet de s’intéresser personnellement au sort des Juifs de France. Il semble cependant qu’aucun geste concret ne suivit cette promesse.

Le 25 juillet 1943, chute de Mussolini. Donati, que rien n’arrête, envisage maintenant de faire passer les réfugiés d’Italie en Afrique du Nord. Il se rend à Rome, où il retrouve le Père Marie-Benoit. Ensemble, ils obtiennent des ambassadeurs de Grande-Bretagne et des Etats-Unis un accord de principe. Le sauvetage est élaboré dans tous ses détails. Le nouveau gouvernement du maréchal Badoglio met à la disposition des sauveurs, quatre-vingt camions, une escorte de la police italienne et quatre navires de guerre. Tout est prêt, et Angelo Donati rend visite à son frère, à Florence. Le 8 septembre, la radio italienne révèle qu’un armistice est signé entre les Alliés et Badoglio. C’est la catastrophe! Le général Eisenhower venait de trahir sa promesse solennelle de tenir secret l’accord qu’il avait conclu le 3 septembre avec le nouveau gouvernement italien. Les Allemands, qui attendaient impatiemment cette occasion, envahissent les huit départements protégés. Les réfugiés juifs des Alpes descendent en toute hâte vers le Sud, dans des camions affrétés par Donati. Un grand nombre d’entre eux se retrouve à Nice, comme dans une nasse. La répression nazie est terrible, les arrestations de Juifs et leur envoi vers Drancy se succèdent jour et nuit. Les collaborateurs français retrouvent enfin la parole, les dénonciations facilitent la tâche des nouveaux occupants. Le « Comité Dubouchage » est dissous et entre dans la clandestinité.

Donati ne peut pas rentrer en France, sa tête est mise à prix par les Allemands. Le commandant SS Röthke exige, par télégramme, l’arrestation immédiate du «Juif Donati, protecteur des Juifs».

De ses deux mariages, Donati n’avait pas eu d’enfants, mais en 1942 son destin avait croisé celui de la famille Spier. Marianne et Rolf Spier et leurs parents : Carl et Hilde. Après avoir quittés l’Allemagne, la famille Spier étaient arrivés en France. Les Spier sont d’abord internés dans le camp de Gurs , puis assignés à résidence à Cap d’Ail, petite ville entre Monaco et Nice. La famille reçoit la visite d’une cousine de madame Spier, Lise Klein et de son mari Piero Sacerdoti. Ces derniers laissent à tout hasard un numéro de téléphone qui pourrait être utile : le numéro d’Angelo Donati, un cousin de Piero Sacerdoti.

Quelques jours après cette visite, la famille Spier est arrêtée par la police française et conduite à la caserne de l’Auvare à Nice. Comprenant que la situation est très grave, les parents Spier, pour sauver leurs enfants, se font hospitaliser. Marianne raconte qu’elle a vu passer sa mère sur une civière en silence, échange de regard, le dernier.

Les enfants sont conduits dans les bureaux de l’Union générale des israélites de France (UGIF). On leur demande s’ils ont un point de chute. Après un premier appel à des voisins suivi par un refus, Marianne donne un numéro de téléphone. Elle avait toujours sur elle, caché, un petit carnet remis par sa mère avec des numéros et informations utiles. Le numéro de téléphone que donne Marianne est celui d’Angelo Donati. Ce dernier, absent, ne prend pas directement l’appel. Mais, dès son retour chez lui, informé, il se précipite aux bureaux de l’UGIF et prend les enfants Spier avec lui. Il les conduit quelques jours chez des amis, le temps d’aménager son appartement de la Promenade des Anglais pour les recevoir chez lui.
Le sort des enfants Spier sera désormais lié à Angelo Donati. ‪Il devient «Zio Angelo». ‪
Marianne et son petit frère sont les enfants de la maison. Ils assistent amusés au défilé des hauts gradés et hiérarques fascistes dans leurs uniformes impeccables. Rolf s’amuse même discrètement avec les armes de services déposées dans le vestibule.

Lorsque les Allemands envahissent la zone italienne, Angelo Donati avec Marianne et Rolf et son majordome François Moraldo se réfugie en Toscane. Il ne peut plus rentrer à Nice où la Gestapo l’attend. Il va avec des membres de sa famille se cacher quelques mois avant de passer en Suisse. Comprenant qu’il ne peut pas entrainer les enfants Spier dans sa fuite, il les confie à François Moraldo. Ce dernier part rejoindre son petit village des montagnes ligures au dessus de Sanremo, Creppo. Creppo, en 1943, c’est le bout du monde, pas d’électricité, pas de téléphone, pas de T.S.F ! «Nous y sommes arrivés à dos de mulet. Il n’y avait pas de route», raconte Marianne. Intégrés dans la communauté villageoise, logés dans la famille de François Moraldo, Marianne et Rolf prennent le nom de Spiro, que Marianne pensait italien – en réalité c’est un nom juif. Ils deviennent de petits montagnards, vivant comme les autres enfants du village aux rythmes des saisons.

De son côté, Angelo Donati passe la fin de la guerre à Montreux et il continue d’agir pour sauver le plus grand nombre possible de ses coreligionnaires.

La guerre finie, François Moraldo reçoit une lettre : «Ramène les enfants à Paris.» Marianne et son petit frère suivent François en train et arrivent à Paris. Ils reprennent, rue de Berri, leur vie d’enfants de la maison avec «Zio Angelo».

Angelo Donati va, quant à lui, être très impliqué dans la reconstruction du tissu social et des relations entre France et Italie. Il est nommé délégué général de la Croix rouge italienne. À Paris, il retrouve Giuseppe Saragat qui est ambassadeur en France et se lie d’amitié avec le nonce apostolique : Angelo Roncali, le futur Jean XXIII. Il sera, entre autres, très actif pour intercéder pour le rapatriement en Italie de prisonniers militaires. Très proche de René Mayer, il participe également à la renaissance des institutions juives en France. En 1953, il devient le chargé d’affaires de la République de Saint Marin avec rang de ministre plénipotentiaire.

Quand arrive la confirmation que les parents de Marianne et Rolf ne reviendront plus, Angelo Donati les adopte. Ils porteront désormais le nom Spier Donati. Malade depuis quelques années, Angelo Donati s’éteint chez lui le 30 décembre 1960. Il repose dans le caveau familial du cimetière juif de Modène où vit encore une partie de sa famille.

Ce parcours de vie hors du commun interpelle. Peut être aimait-il tellement la vie qu’il a trouvé en lui la capacité, malgré les périodes les plus sombres du XXe siècle qu’il a vécues, d’être capable d’imaginer, en stratège de génie mais discret, des projets les plus fous pour le bien du plus grand nombre. Le plan d’Angelo Donati, qui aurait pu devenir une opération encore plus spectaculaire que la fameuse liste de Schindler ne sera pas réalisé, et demeure encore aujourd’hui ignoré du grand public.

Le 26 avril 1966, Yad Vashem a décerné au père Marie-Benoit le titre de «Juste parmi les Nations». Angelo Donati n’a pas eu le droit à cette distinction, puisque Juif.