Ephéméride | Censure en Russie [1er janvier]

censure

1er janvier 1798.
Le gouvernement tsariste nomme Moïse Hezekil and Ezekiel David Levi, les deux premiers censeurs charger de censurer tous les livres en hébreu ou yiddish imprimés en Russie ou importés d’autres pays.

Pendant des siècles, les Juifs avaient été pratiquement absents de l’empire des Tsars. La Russie étant une terre sainte aux yeux de l’Eglise orthodoxe, elle ne devait pas être souillée par les assassins du Christ. Mais la situation changea du tout au tout sous le règne de la Grande Catherine. Après les partages successifs de la Pologne et la conquête de la Bessarabie (Moldavie) sur les Ottomans, l’empire se retrouva d’un coup avec des millions de Juifs sur les bras. Il fut donc décidé de les confiner dans la Zone de Résidence et de leur appliquer toutes sortes de contraintes et de vexations destinées à les pousser à se convertir et quitter le pays.

La censure étatique des publications juives dans l’Empire russe commença 25 ans après que les Juifs soient devenus des sujets russes en 1772. À partir de cette date jusqu’en 1796, des livres en langues juives furent publiés en Russie (et importés de l’étranger) sans restriction. Le décret de 1763 de Catherine la Grande sur la censure des œuvres importées ne s’appliquait pas à ces matériaux. Les fonctionnaires chargés du maintien de l’ordre public – qui, selon le décret de 1783 sur les imprimeries indépendantes, étaient chargés de contrôler le contenu des publications nationales – n’étaient pas en mesure d’examiner les livres en hébreu et en yiddish en raison de leur ignorance de ces langues. Moses Hezekil et Ezekiel David Levi furent les premiers censeurs d’Etat d’œuvres juives. Néanmoins, la surveillance des œuvres juives, tant importées que nationales, restait sporadique et inefficace.

Cette situation ne changea qu’après l’entrée en vigueur d’une nouvelle loi sur la censure et la publication de la presse en 1826. En 1827, Wolf Tugendhold, un « maskil » diplômé de l’université de Breslau, fut nommé censeur des publications en langue juive au sein du comité de censure rétabli à Vilna. Tugendhold joua un rôle important à la fois dans la formulation des principes régissant la censure par l’État des publications en langue juive et dans l’élaboration des politiques gouvernementales relatives à la «question juive» dans son ensemble. Son frère, Jakub Tugendhold, exerça pendant de nombreuses années les fonctions de censeur des publications en langue juive à Varsovie.

En 1836, une campagne de censure contre la littérature hébraïque fut lancée. Les livres hébreux, qui étaient alors presque exclusivement de nature religieuse, tels que les livres de prières, les éditions de la Bible et du Talmud, les écrits rabbiniques, cabalistiques et hassidiques, issus des presses de Vilna, Slavuta et d’autres lieux, furent soumis à une censure rigoureuse exercée par des chrétiens ou par des convertis juifs. Pratiquement toutes les bibliothèques des familles juives étaient composées d’œuvres religieuses de ce type.

Certains convertis juifs éveillèrent les soupçons du gouvernement, insinuant que les éditions étrangères de ces œuvres et celles parues en Russie avant la mise en place d’une censure revêtaient un caractère « préjudiciable ». En conséquence, toutes les bibliothèques à domicile juives furent soumises à une fouille. Des ordres furent donnés pour que soient remises à la police locale, au cours de cette année, toutes les publications hébraïques étrangères ainsi que les éditions non censurées, publiées antérieurement en Russie, et de les confier pour révision à des rabbins « dignes de confiance ». Ces rabbins avaient pour instruction d’apposer leur cachet sur les livres qu’ils approuvaient et de les renvoyer à la police pour qu’ils les transmettent au ministère de l’Intérieur.

La réglementation concernait toute la littérature hébraïque ancienne imprimée aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, avant l’établissement de la censure russe. Afin de « faciliter la supervision » des nouvelles publications ou de tirés à part d’anciennes éditions, toutes les presses juives qui existaient à cette époque dans différentes villes furent fermées, et seules celles de Vilna et de Kiev, auxquelles des censeurs spéciaux étaient attachés, furent autorisées à rester en fonctionnement.

Les auteurs hébreux de l’Antiquité et du Moyen Âge n’ayant pas pleinement anticipé les exigences des censeurs russes, de nombreux ouvrages classiques contenaient des passages censés être « contraires aux lois impériales ». En 1836, tous les livres de ce genre, dont des dizaines de milliers d’exemplaires étaient en circulation, devaient être transportés à Saint-Pétersbourg sous escorte policière pour attendre leur verdict final. La procédure s’avéra toutefois trop lourde et, en 1837, l’empereur, se pliant aux requêtes des gouverneurs, leur fit la grâce d’ordonner que tous ces livres soient « livrés aux flammes sur-le-champ ».

Cet auto-da-fé devait avoir été dûment constaté par un membre de l’administration du gouvernement et par un fonctionnaire spécial « digne de confiance » envoyé par le gouverneur dans le seul but de faire rapport au gouvernement central de chaque flambée littéraire de ce type et de transmettre au Ministère de l’intérieur un exemplaire de chaque livre « annihilé ».

Mais même cela ne suffit pas à satisfaire la soif de la censure russe. On soupçonnait maintenant que même les rabbins « dignes de confiance » pouvaient laisser passer comme inoffensifs de nombreux livres, bien que leur contenu soit subversif pour le bien public.
En conséquence, un nouvel oukase fut publié en 1841, qui plaçait les censeurs rabbiniques eux-mêmes sous le contrôle du gouvernement. Tous les livres non censurés, y compris ceux considérés comme « inoffensifs », devaient désormais être retirés des bibliothèques privées et transmis aux comités de censure de Vilna et de Kiev. Ces derniers reçurent pour instruction d’apposer leurs sceaux sur les livres approuvés et de « livrer aux flammes » les livres condamnés par eux.
On put voir des convois sans fin de ces livres confisqués se dirigeant vers Vilna et Kiev, et pendant de nombreuses années qui suivirent, la littérature du « Peuple du livre », couvrant une période de trois millénaires, languissait encore dans la prison de la censure, attendant d’être sauvée ou condamnée à une fournaise ardente par un responsable russe.

(Sources: Simon Doubnov, Histoire des Juifs de Pologne et de Russie; Dmitry A. Elyashevich, YIVO Encyclopedia of Jews in Eastern Europe)

Illustration: copie d’un exemplaire du « Tsurat ha-‘arets » du Gaon de Vilna, ouvrage sur la géographie de la Palestine détenu aujourd’hui par la Bodleian Libray de l’université d’Oxford. Il fit partie des « chanceux » qui ne furent pas brûlés. Il porte la signature du censeur sur sa dernière page.