Ephéméride | Chute de Grenade [2 janvier]

Grenade

2 janvier 1492.
Chute de l’émirat de Grenade, dernier bastion musulman en Espagne. Dans l’accord de reddition, les souverains victorieux garantissaient la protections des sujets juifs. Le samedi 31 mars 1492, la reine Isabelle de Castille et son mari Ferdinand d’Aragon signent un édit par lequel ils laissent aux Juifs d’Espagne jusqu’au 31 juillet pour se convertir ou quitter le pays, ce qui leur vaut le titre de « Rois Très Catholiques » décerné par le pape.

Plus d’une centaine de milliers de juifs et de marranes choisissent l’exil. Dans la mémoire collective juive, cet événement est resté gravé, jusqu’à la Shoah, comme la pire catastrophe depuis la destruction du Temple.

Les Juifs séfarades constituaient un élément marginal en Europe de l’Est, à l’exception des terres roumaines où, en raison de leur nombre relativement important, ils jouaient un rôle légèrement plus significatif. Les Juifs expulsés de la péninsule ibérique à la fin du XVe siècle et les « conversos » qui quittèrent ces pays à une époque ultérieure ne se sont guère installés en Europe de l’Est.
Ceux qui sont venus dans la région l’ont fait après s’être d’abord installés dans des territoires ottomans ou, beaucoup moins souvent, italiens. Il est néanmoins établi que certains Séfarades ont résidé dans diverses régions de l’Europe de l’Est, en provenance des Balkans et d’autres régions de l’empire ottoman aux XVIe et XVIIe siècles. Aux côtés des Juifs ibériques, il y avait des Juifs italiens, grecs ou romaniotes, et des Juifs parlant l’arabe ou le persan, souvent identifiés comme Séfarades en Europe orientale. En outre, des Juifs ashkénazes se mariaient et s’assimilaient au groupe. (« Ashkenazi » devint ainsi un nom de famille séfarade commun).

Pendant deux siècles, les Juifs turcs et espagnols jouèrent un rôle de premier plan dans le commerce international en Europe de l’Est, le long des routes reliant les centres commerciaux de Salonique, Andrinople et Istanbul à Gdańsk, Leipzig et Francfort au centre et au nord de L’Europe. Avec leurs concurrents arméniens, grecs et turcs, ils partaient de la mer Égée en passant par Belgrade et Buda (Budapest) pour rejoindre Pressburg (Bratislava) et Cracovie. À l’est, les «routes tartares» plus courtes mais plus risquées reliaient Kaffa, Cetatea Albă et Chilia sur la mer Noire, le long des fleuves Dniester et Siret en Moldavie, au centre commercial de Lwów et vers l’est jusqu’à Kiev et Novgorod en Russie ou vers l’ouest vers Cracovie, Leipzig et Gdańsk.

Parmi ces marchands, Joseph Nasi (1524-1579), duc de Naxos, était un personnage hors du commun. Né à Lisbonne au sein d’une importante famille de marchands, il s’installe en 1537 à Anvers puis en Italie. Établi en 1554 à Istanbul, où il retourne au judaïsme, Nasi devient conseiller personnel et diplomatique du sultan Selim II. Il mène les négociations de paix avec la Pologne en 1562. En contrepartie, il obtient de vastes concessions commerciales avec la Pologne. Ses agents s’établissent à Lwów, développant un vaste réseau de succursales en direction du sud. Leurs traces sont encore visibles dans les villes du sud de la Pologne, de l’ouest de l’Ukraine et de l’est de la Roumanie.

Après la défaite de la Hongrie à Mohács en 1526, la Transylvanie devint autonome sous suzeraineté turque, la Hongrie méridionale et centrale étant intégrée à l’empire ottoman. Le statut des Juifs changea alors de façon spectaculaire: ils obtinrent les mêmes droits que dans le reste de l’empire. Beaucoup de Séfarades immigrèrent alors dans la région, principalement à Istanbul, Salonique et Belgrade. Buda (Budon dans les sources séfarades) était le centre juif le plus important, avec ses communautés ashkénaze et séfarade. En 1580, environ un tiers des 800 Juifs de Buda étaient des Séfarades.
Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Buda devint le principal point de contact entre les Juifs orientaux et occidentaux, ouvrant la voie à une influence séfarade sur les Juifs hongrois. Les rabbins de Buda se tournaient vers Salonique pour obtenir des décisions sur les questions relatives à la halakha. Efrayim ha-Kohen de Vilna, qui s’établit à Buda en 1666, correspondait avec des rabbins séfarades de l’empire ottoman, parmi lesquels Moïse Galanté de Jérusalem.

Buda fut également une voie de pénétration pour le sabbatianisme des Balkans vers le reste de l’Europe. Et, de manière générale, la ville était une étape principal pour les voyageurs se rendant vers et en provenance de la Terre d’Israël. Les Séfarades de Buda étaient principalement des marchands qui commerçaient avec l’empire ottoman et avec les terres des Habsbourg. L’expérience séfarade à Buda fut cependant de courte durée: la fin de l’occupation turque en 1686 fut marquée par le pillage violent du quartier juif par les troupes autrichiennes, à la suite de quoi Séfarades et Ashkénazes s’enfuirent vers l’empire ottoman.

Sous la suzeraineté ottomane en Transylvanie (1541-1690), des Juifs séfarades s’installèrent à Alba Iulia, la seule ville qui autorisait des résidents juifs, et s’étendirent dans les zones rurales au cours de la seconde moitié du XVIe siècle. Le prince Gabriel (Gábor) Bethlen (1580-1629) leur accorda l’autonomie et des concessions commerciales avec l’empire ottoman (en ce qui concernait par exemple les tapis et les épices) en 1623. Des médecins séfarades étaient présents à la cour du prince, de même que des traducteurs séfarades du turc en hongrois et en latin. Influencé par la foi calviniste des élites de Transylvanie et peut-être par son médecin de la Cour séfarade, Avraham Sasa d’Istanbul, le prince Bethlen autorisa les « conversos » (marranes) à retourner ouvertement au judaïsme et à porter des vêtements sans signes distinctifs juifs. À la fin du dix-septième siècle, il y avait 70 familles séfarades à Alba Iulia.

À Porumbacul de Sus, près de Făgăraş, dans le sud de la Transylvanie, les Juifs séfarades sont réputés avoir introduit la fabrication du verre dans la région. À Târgu Mureş, les Séfarades sont mentionnés à partir de 1582; une communauté permanente fut fondée en 1601 dans le village voisin de Náznánfalva. Le premier dirigeant communautaire connu était Mosheh Aizik Frenkel, descendant d’une famille « converso ».

Les Séfarades constituaient une partie importante, sinon majoritaire, des Juifs de Hongrie et de Transylvanie sous la domination turque, occupés dans le commerce local et international et payant des impôts en échange de leurs droits. Leur vie religieuse et universitaire était florissante. Mais à la fin de la domination turque en 1686 et 1690, la plupart préférèrent retourner dans l’Empire ottoman. Ceux qui restèrent furent progressivement assimilés aux vagues d’immigration ashkénaze de Bohême, d’Autriche et de Galicie.

La région de Timişoara accueillit l’immigration séfarade aux XVIe et XVIIe siècles. Les armées turques occupèrent Timişoara en 1552, après quoi des Juifs séfarades de Belgrade et d’Istanbul s’installèrent dans toute la région. À Lugoj au nord, à Caransebeş à l’est et à Făget au sud, des colonies juives séfarades ont été répertoriées en 1733, 1746 et autour de 1750. Au moment de l’occupation par les Habsbourg en 1716, les Séfarades de la ville de Timişoara eurent la possibilité de rester et de vivre à la périphérie de la ville. Beaucoup choisirent de rester. Don Moses Pereira devint un important commerçant et détint le monopole du tabac pour tout l’empire des Habsbourg, tandis que Diego Aguilar obtint le droit de fonder en 1739 une communauté composée à la fois de Séfarades et d’Ashkénazes. Deux synagogues, dont une séfarade, furent construites en 1762. Au XIXe siècle, deux communautés séfarades, une orthodoxe et une moderne, furent fondées (ainsi que trois ashkénazes). Au début du XXe siècle, il y avait environ 1 000 Séfarades dans la ville.

Les Juifs séfarades atteignirent les régions méridionales de la Pologne (Galicie) par les principales routes commerciales européennes, bien que peu se soient installés de manière permanente. La ville de Husiatyn (Gusyatin) constituait une exception. Des marchands juifs de Salonique furent mentionnés même après 1772. Juifs séfarades et juifs italiens s’installèrent à Lwów dans la seconde moitié du XVIe et la première moitié du XVIIe siècles en tant que marchands et médecins. Des agents de Joseph Nasi, tels qu’Avraham et Mosheh de Moza et Hayim Kohen, dominaient les échanges, notamment de vins et d’épices, avec l’empire ottoman. Bénéficiant des droits spéciaux et du statut diplomatique accordés par le sultan et le roi de Pologne, ils provoquèrent la jalousie des marchands locaux, Juifs polonais compris. Après la mort de Nasi en 1579, beaucoup de Séfarades abandonnèrent la ville. En 1600, le reste s’était fondu dans la communauté ashkénaze.

La communauté séfarade de Zamość était unique. À mi-chemin entre Lwów et Lublin, Zamość fut conçue par le magnat Jan Zamoyski, propriétaire et fondateur de la ville, pour devenir un centre universitaire et économique de style occidental. En 1587, Zamoyski, qui avait étudié à Padoue et apprécié l’érudition et les compétences des Juifs locaux, invita les Juifs séfarades de Venise et de l’Empire ottoman à s’installer et à développer la ville, en leur accordant de vastes privilèges réservés aux Juifs d’origine espagnole et portugaise. Plusieurs douzaines de familles séfarades (dont beaucoup originaires de Lwów) s’y installèrent et furent autorisées à acheter une propriété, à faire du commerce et la plupart des travaux manuels, à exercer la médecine et la pharmacie. La communauté séfarade déclina après la mort de Zamoyski en 1605, lorsque ses privilèges furent réduits et que les aristocrates polonais commencèrent à faire défaut de leurs dettes. Beaucoup quittèrent la ville et, en 1630, la communauté était submergée par les Juifs ashkénazes nouvellement arrivés.

La grande communauté de Kazimierz (qui fut ensuite annexée à Cracovie) avait une composante séfarade aux XVIe et début du XVIIe siècles. Parmi les Séfarades de renom on pouvait compter le financier Mosheh ben ‘Uzi’el, Shelomoh Ashkenazi de Udine (Italie), diplomate et médecin de la cour polonaise entre 1561 et 1564, et le médecin de la communauté, David Morpurgo, diplômé de la faculté de médecine de Padoue en 1623. La famille de pharmaciens et de médecins Calahora, fondée par le médecin de la cour, Shelomoh Calahora (décédé en 1597), acheta des terres pour l’extension de la ville juive de Kazimierz en 1608 et on souvenait encore de lui à Cracovie au milieu du XIXe siècle. Après l’invasion suédoise de 1655, presque tous les Juifs espagnols et italiens de Kazimierz abandonnèrent la ville. Comme pour sceller ce déclin, Matityahu Calahora, médecin et pharmacien, fut accusé de blasphème. Une accusation de meurtre rituel conduisit à des émeutes d’étudiants. Jugé à Piotrków, il fut mis sur le bûcher en 1663.

Plus loin à l’est, des Séfarades et des Juifs italiens sont signalés dans des ports de la mer Noire tels que La Tana (Azov), Soldaia (Sudak), et plus particulièrement Kaffa en Crimée, puis à Ochakiv et Olbia, à l’embouchure du Dnieper. en Ukraine. En 1672, la province de Podolie située au sud-est de la Pologne, annexée à l’empire ottoman, resta sous domination turque jusqu’en 1699. Certains Juifs ottomans s’établirent dans la région et contribuèrent peut-être à l’extension du sabbatianisme.

La première mention de Juifs espagnols sur les terres roumaines apparaît en 1559. On en trouvait dans les villes valachiennes de Silistra, Bucarest et Craiova en transit vers la Transylvanie et la Hongrie. À Brăila, une communauté juive à majorité séfarade se développa de la fin du XVe siècle au milieu du XIXe siècle, lorsqu’elle fut submergée par les Ashkénazes. Cetatea Albă (Genovese Moncastro) comptait une importante communauté de Juifs byzantins et plus tard Séfarades après 1591. Abritant une colonie karaïte, Cetatea Albă servait également de point de transit pour de nombreux Juifs se rendant en Eretz Israël. Au nord, Hotin (Khotin) était le lien principal avec les marchands juifs de Lwów. Les Juifs séfarades s’y installèrent au XVIe siècle. Ils commerçaient et s’installaient parfois dans les villes de Cernăuți, Siret et Suceava. À Iaşi, une colonie séfarade se développa après 1565 et domina le commerce du vin et de l’alcool. Le voyageur Yosef Shelomoh Delmedigo (Yashar) de Crète signale une importante communauté juive à Iaşi entre 1619 et 1620. À partir du milieu du dix-septième siècle, l’immigration en provenance de Galice conduisit progressivement à une majorité ashkénaze.

La Roumanie est le seul pays de la région où des communautés séfarades telles que celles de Bucarest, Craiova et Timişoara persistèrent dans la durée, renforcées par une vague de Séfarades, en particulier de Bulgarie, après le traité d’Andrinople (1829). Engagés dans le commerce d’import-export, ils établirent de nouvelles communautés dans les ports du Danube tels que Călăraşi, Giurgiu, Turnu Măgurele et Calafat. Le plus important était à Turnu Severin. En 1833, de nombreux Juifs des Balkans, de Bucarest et de Hongrie, dont les deux tiers étaient des Séfarades, y résidaient.

L’ancienne colonie séfarade de Craiova fut renforcée par l’immigration en provenance de Vidin en Bulgarie et, en 1806, comptait possédait une synagogue espagnole. En 1882, environ 40% de la communauté était composée de Séfarades (150 familles sur 370). En 1893, la communauté séfarade obtient un statut légal, un aboutissement rare à l’époque. À Ploieşti, les Juifs séfarades commencèrent à arriver en 1806. Ils se partageaient les biens communautaires avec les Ashkenazim, tout en ayant des synagogues et des sociétés funéraires séparées.

Bucarest abritait la plus grande communauté séfarade en Roumanie, bien que les Ashkénazes soient devenus majoritaires à partir du milieu du dix-septième siècle. En 1730, le banquier Mentes Bally et le médecin Daniel de Fonseca réussirent à obtenir la reconnaissance officielle de la résidence juive. Le nombre de séfarades augmenta à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle;.La synagogue de Kahal Grande fut construite en 1811. Le recensement de 1832 comptait 2 600 Juifs, dont 80 familles séfarades. En 1842, une deuxième synagogue espagnole, Kahal Cicu (judéo-espagnol pour «Petite synagogue»), fut construite, ce qui permit de résoudre les tensions entre les factions conservatrice orthodoxe et libérale moderne. En 1864, les Séfarades se séparèrent des Ashkénazes et construisirent leur propre cimetière. Renforcée par l’immigration en provenance de Bulgarie et d’Anatolie, la communauté comptait 150 familles en 1858 et 330 en 1899. Il y avait 665 familles en 1917 et 1 500 (6 000 personnes) en 1940.

Entre 1719 et 1834, une institution à dominance séfarade, le « hahambaşi » (héb., Ḥakham bashi; grand rabbi),ayant résidence à Iaşi et dotée d’une autorisation d’Istanbul, protégeait les traditions, les privilèges et l’autonomie de toutes les communautés juives de Moldavie et de Valachie. À l’époque moderne, les Séfarades de Roumanie se sécularisèrent de plus en plus et devinrent actifs dans la politique nationale roumaine, soutenant les révolutionnaires de 1848 sur le plan politique et financier et se portant volontaire dans la guerre d’indépendance de 1877-1878 en Roumanie.

La contribution séfarade à l’économie et à la culture de la Roumanie fut notable tant dans le commerce que dans la vie culturelle. Les Séfarades furent à l’origine de deux innovations importantes: à la fin du XIXe siècle, Michael El Nahmias édita « Mercurul Român », le premier périodique financier en Roumanie, et Samitca (plus tard, Ralian et Ignat Samitca), la plus ancienne imprimerie juive du pays, furent les pionniers de la technologie de la lithographie (1878) et de l’utilisation du moteur dans l’industrie de l’imprimerie (1893). En 1868, Samitca ouvrit une succursale à Turnu Severin et publia deux périodiques en judéo-espagnol (ladino).

Le déclin des Séfarades en Roumanie se produisit à la fin des années 30 et au début des années 40. L’assimilation et la sécularisation s’accrurent, les mariages mixtes se multiplièrent et le judéo-espagnol perdit de son prestige. Des organisations sionistes telles que Ovove Tsiyon et Bene Tsiyon encouragèrent l’Aliya. Et comme tous les Juifs roumains, les Séfarades furent témoins d’une montée du fascisme et de l’antisémitisme. Le coup final fut donné par la perte des subventions de l’État (1939), suivie de la législation antisémite et de la persécution de la Garde de fer, qui entraînèrent des confiscations de propriétés et de bâtiments communautaires et la destruction par le feu de la «synagogue espagnole» de Ploieşti (1940) et de la synagogue Kahal Grande à Bucarest (1941).

Après la Shoah, sous le régime communiste de 1948, ce qui restait devint une «section séfarade» de la communauté juive de Bucarest. Beaucoup partirent pour Israël et d’autres s’assimilèrent. Seul un groupe minuscule, centré autour de la synagogue Kahal Cicu à Bucarest, continua à préserver la tradition séfarade.

La présence séfarade en Europe de l’Est survit essentiellement dans quelques synagogues qui subsistent et, de manière générale, dans la surprenante perpétuation de certains noms de famille séfarades, tels que Abarbanel, Algazi, Dylion, Elion, Frenk et Szpanierman au sein d’une population juive très majoritairement ashkénaze.

Comme on peut le voir les rencontres entre Ashkénazes et Séfarades n’ont pas commencé avec Yiddish Pour Tous, ni même à Deauville.

(Source: Alexander Avraham in « The YIVO Encyclopedia of Jews in Eastern Europe »)

Photo: La famille Cymet, d’origine séfarade, à Lublin aux environs de 1915. Au XVIIe siècle, une synagogue fut construite à Lublin où l’on priait selon le rite séfarade.