Ephéméride | Gropper [3 janvier]

Gropper

3 janvier 1977.

Décès à Manhasset (New-York) de William Gropper, dessinateur, peintre, lithographe et muraliste américain. Artiste très engagé à gauche, et classé comme adepte du réalisme socialiste, Gropper est surtout connu par ses dessins pour des publications politiques telles que « The Revolutionary Age », « The Liberator », « The New Masses », « The Worker » et « The Morning Freiheit ». Mais une autre partie, moins connue et remarquable, est consacrée au monde juif.

William « Bill » Gropper naquit à New-York, le 3 décembre 1897. Il était l’aîné de six enfants. Ses parents, Harry et Jenny Gropper, étaient des immigrants juifs de Roumanie et d’Ukraine, tous deux employés dans l’industrie de la confection et vivant dans la pauvreté dans le Lower East Side, le quartier des immigrants de New York. Sa mère travaillait dur à domicile, payée à la pièce. Harry Gropper, le père de Bill, avaitfait des études supérieures et parlait couramment 8 langues, mais il était incapable de trouver un emploi correspondant à ses aptitudes en Amérique. Cette incapacité du système économique américain d’utiliser correctement les talents de son père contribua sans aucun doute pour beaucoup à l’hostilité de William Gropper à l’égard du capitalisme.

La distanciation de Gropper s’accentua encore lorsque, le 24 mars 1911, il perdit une tante adorée dans l’incendie de la Triangle Shirtwaist Factory, un désastre provoqué par des portes verrouillées et des sorties de secours inexistantes dans un atelier de New York. Quelque 146 travailleurs furent brûlés vifs ou se tuèrent en se jetant par les fenêtres, ce jour-là, dans la plus grande catastrophe humaine à New York avant les attaques terroristes du 11 septembre 2001.

L’intérêt du jeune Bill pour l’art commença dès son plus jeune âge. À 6 ans, William décorait à la craie les trottoirs avec des histoires complexes de cow-boys et d’Indiens qui faisaient le tour du bloc.
À 13 ans, Bill suivit son premier cours de dessin à la Ferrer School, un centre ainsi nommé en l’honneur d’un anarchiste espagnol martyr.

En 1913, Bill obtint son diplôme de l’école publique et une bourse pour l’Académie nationale de dessin, mais son refus de se conformer aux canons académiques le fit bientôt expulser. Il tenta de s’inscrire au lycée cet automne-là, mais les finances familiales l’empêchèrent d’assister aux cours et il fut contraint de chercher du travail pour subvenir aux besoins de sa famille. Il travailla comme adjoint dans un magasin de vêtements où il était payé 5 dollars par semaine (environ 110€ actuels).

En 1915, Bill montra un échantillon de son travail à Frank Parsons, directeur de la New York School of Fine Arts. Son travail impressionna tellement Parsons que Gropper se vit offrir une bourse à l’école. Gropper continua à travailler à temps partiel pour un salaire réduit dans le magasin de confection, tout en poursuivant ses études artistiques.

En 1917, Gropper se vit proposer un poste au sein de l’équipe du New York Tribune, où il put, au cours des années suivantes, gagner un revenu stable en faisant des dessins pour les articles de fond du dimanche. A cette époque, Gropper, orienté à l’extrême-gauche, entra dans le cercle d’artistes originaux et novateurs qui gravitaient autour du mensuel new-yorkais de gauche, « The Masses ». Lorsque « The Masses » fut banni des services postaux en 1917, en raison de son anti-militarisme sans faille, Gropper se joignit à des artistes tels que Robert Minor, Maurice Becker, Art Young, Lydia Gibson, Art Young, Boardman Robinson, pour contribuer à son successeur, « The Liberator ».

Gropper contribué également à « The Revolutionary Age », un hebdomadaire socialiste révolutionnaire édité par Louis C. Fraina et, plus tard, John Reed, une publication qui précéda de peu la fondation du Parti communiste américain, ainsi qu’au « Rebel Worker », un magazine de l’IWW, un mouvement anarcho-syndicaliste.

En 1920, Gropper se rendit brièvement à Cuba comme graisseur sur un cargo de la United Fruit Company. Il quitta le bateau à Cuba et y séjourna quelque temps à observer les conditions de vie et à travailler comme superviseur dans une équipe de construction de chemin de fer. Il fut cependant contraint de rentrer chez lui plus tôt que prévu en raison de la maladie en phase terminale de son père.

En janvier 1921, le rédacteur en chef Max Eastman fit officiellement de Bill un contributeur spécial et un membre du personnel de « The Liberator ». Cependant, son passage dans la publication ne fut pas des plus harmonieux. De nombreux artistes et écrivains non payés ou sous-payés étaient profondément mécontents d’Eastman, qui touchait un salaire relativement élevé de 75 $ par semaine pour, comme le rappelait Gropper plus tard, « resté allongé sur un divan à écrire des vers et lire des livres. »
Un petit coup d’Etat fut finalement évité par la décision d’Eastman d’abandonner son poste afin de se rendre en Russie soviétique en 1922, décision accélérée sans doute par les difficultés financières grandissantes du magazine. Floyd Dell reprit la direction éditoriale pendant à peu près un an. La publication se plaça bientôt sous la tutelle financière et éditoriale du Parti communiste par une prise de contrôle amicale vers la fin de cette année.

En août 1921, Bill Gropper épousa Gladys Oaks, elle-même contributrice du « Liberator ». Le mariage s’avéra bref et mouvementé, marqué par la collaboration du couple pour produire un livre de poésie et de dessins intitulé « Chinese White », publié en 1922. Au début de 1924, Gladys commença une liaison avec un autre homme et le couple décida de se séparer.

À l’automne 1924, Bill Gropper épousa sa seconde femme, la bactériologiste Sophie Frankle. Ensemble, ils bâtirent une maison en pierre de neuf pièces à Croton-on-Hudson, dans l’État de New York, où ils élevèrent leur famille. Peu de temps après leur mariage, le couple passa un an en Union soviétique, où Bill fut brièvement employé par l’organe central du parti communiste, la Pravda.

Malgré ses contributions à un vaste éventail de publications communistes, Gropper ne fut jamais officiellement membre du parti communiste américain.

En 1927, Gropper entreprit une tournée en Russie soviétique avec les romanciers Sinclair Lewis et Theodore Dreiser pour célébrer le 10e anniversaire de la révolution russe.

Au cours de la seconde moitié des années 1930, Gropper consacra son art aux efforts pour susciter une opposition populaire au fascisme en Europe.

En 1953, en raison de son engagement à l’extrême-gauche au cours des années 1920 et 1930, Gropper fut convoqué devant le Comité des activités anti-américaines de la Chambre des représentants, présidé par le sénateur McCarthy. Cette expérience lui inspira une série de cinquante lithographies intitulée « Caprichos ».

Après la Seconde Guerre mondiale, Gropper se rendit en Pologne pour assister au Congrès mondial des intellectuels pour la paix de 1948 à Wrocław. Ensuite, il décida de rendre hommage aux Juifs assassinés pendant la Shoah en peignant chaque année au moins un tableau sur le thème de la vie juive.

Ce corpus d’œuvres de Gropper comprend des dizaines de représentations de rabbins, souvent en prière, de hasidims dansants, des scènes bibliques (telles que Jonas, Josué et Adam et Eve), de talmudistes, une série sur la vie du « shtetl » et d’autres scènes de la vie juive. Ces pièces célèbrent une identité juive qui semble être restée assoupie chez Gropper jusqu’à sa découverte des atrocités nazies de la Seconde Guerre mondiale.

Bien que les parents de William aient renoncé à la religion, sa mère, Jenny, parlait aux enfants en yiddish et ils répondaient en anglais, comme il était courant dans l’East Side.

Mais les grands-parents de William avaient menacé de renier ses parents s’ils ne l’envoyaient pas au kheder. Son grand-père se lamentait que sinon le garçon grandirait comme un animal sauvage. La menace d’être déshérités avait fortement influencé les parents de William.

Il est facile de comprendre comment William développa un point de vue critique envers l’attitude moralisatrice juive, en étudiant avec un rabbin violent dans une cave humide sous une synagogue d’East Broadway. De retour à la maison un an après que son grand-père l’eut traîné aux offices de Yom Kippour, durant lesquels il s’ennuyait, William fut impressionné de voir ses parents jeûner mais travailler. Des années plus tard, il attaqua ces postures avec sa plume et son pinceau dans de nombreuses caricatures.

Gropper ridiculisait le sionisme et les syndicats juifs dans ses dessins publiés dans les journaux socialistes, mais plus tard, il changea de discours. Une vision critique typique était apparue dans un dessin de 1925 pour « New Masses ». On y voyait trois hommes d’affaires avec en kippas, tenant des siddurs dans une main, et de l’autre tenant des sacs d’argent ou un fouet. Le premier priait « Dieu, pardonne-nous de manger du porc, mais c’est pour les affaires »; le second, « Dieu, pardonne-nous de ne pas frapper les ouvriers, car ils ne nous laissent pas faire »; et le troisième, « Dieu, pardonne-nous d’avoir tellement opprimé les gens, nous ne savons rien faire d’autre. » La légende du dessin affirmait: « Ils prient par devant et pèchent par derrière ».

Tandis que Hitler s’élevait vers le pouvoir, Gropper déchaîna un flot continu d’illustrations accablantes. Et, après la fin de la guerre, il décida de se rendre en Europe de l’Est et en Russie soviétique pour voir lui-même les destructions, y compris la reconstruction de Varsovie.

Finies les anciennes diatribes contre les hommes d’affaires casher, les sionistes impérialistes et les rabbins imposteurs. Des souffrances de son enfance, partagées avec des milliers d’autres Juifs de l’East Side, semblaient enfin avoir émergé comme un fort sentiment de fraternité face aux horribles persécutions d’Hitler.

En 1967, Gropper réalisa pour la synagogue Temple Har Zion, à River Forest dans l’Illinois, une série de vitraux sur le Livre de la Genèse.

Gropper décéda d’un infarctus du myocarde à Manhasset, au nord de Long Island, dans l’État de New York, à l’âge de 79 ans.