Ephéméride | Torrès [4 janvier]

Torrès

4 janvier 1966.
Décès à Paris de Me Henry Torrès, avocat, journaliste et homme politique. Il s’est rendu célèbre par la défense et l’acquittement de Shulem Schwartsbard, l’assassin de Petlioura.

Le 25 mai 1926, à Paris, Shulem Schwartzbard tire sur Simon Petlioura, ancien officier de l’armée ukrainienne et responsable des pogromes « qui, pendant la guerre civile russe, avaient fait une centaine de milliers de victimes entre 1917 et 1920 », raconte Hannah Arendt, dans l’épilogue de « Eichmann à Jérusalem ». L’intérêt de l’affaire, poursuit-elle, est que l’auteur de l’assassinat « ne se contenta pas de tuer « son » criminel » mais qu’il se rendit « aussitôt à la police » et demanda « à être jugé ». L’homme fut défendu par Henry Torrès – le « maître de Robert Badinter » – et acquitté. Entre parenthèses, Hannad Arendt indique au lecteur d’aller « voir la plaidoirie d’Henry Torrès dans son livre, Le Procès des pogroms, 1928 ».

Alors, on y court et on se plonge dans la première édition de l’ouvrage, qui rassemble non seulement la plaidoirie – quelque cinquante et une pages – mais également les témoignages récoltés aux assises (dont celui de Joseph Kessel) ou encore les lettres de soutien qui avaient été lues aux jurés. Il faut savoir qu’Henry Torrès, le « maître » de Robert Badinter, jouissait, notamment dans les années cinquante, de « l’aura » la plus prestigieuse dans la monde judiciaire (Robert Badinter, un juriste en politique, par Paul Bassiat, Fayard, 2009). Gaston Monnerville, qui le connut, le décrivait ainsi : « Torrès plaidant, c’est un bûcheron gigantesque abattant la forêt. Et, dans son effort oratoire, jaillit alors l’une de ses plus hautes qualités, la vraie, la seule peut-être qui lasse l’orateur : le don se soi. Toute son intelligence, tous ses prodigieux moyens d’orateur développent au maximum leur puissance. A travers le juge ou le juré, il atteint l’homme ; par son don exceptionnel de communion créatrice, il dissipe les préjugés, ouvre les cœurs, arrache l’adhésion du jury. Et l’œuvre de justice s’accomplit tout à coup ».
(L’intégralité de la plaidoirie sous ce lien:
http://www-nog.dalloz-actualite.fr/…/plaidoirie-de-metorres…)

Henry Torrès naquit dans une famille de hauts fonctionnaires originaires du Midi. Son père, Fernand Torrès fut sous-préfet ; son grand-père maternel, M. Levaillant avait aidé Ernest Renan dans ses travaux sur le judaïsme, puis directeur d’un journal républicain à Nevers, avait été condamné à plusieurs mois de prison pour sa campagne contre Mac Mahon. Il était ensuite devenu préfet de Nevers, puis directeur général de la Sûreté nationale au ministère de l’Intérieur. H. Torrès, qui perdit sa mère tout jeune, eut à souffrir de l’opposition existant entre son père, israélite du Midi et son grand-père maternel, juif d’origine alsacienne. Comme il le dit dans Souvenir, souvenir…, (op. cit.), il prit parti pour son père, « peut-être parce qu’en profondeur, je me sentais plus près de Bordeaux que de l’Est alsacien ou de la Suisse dont ma grand-mère maternelle était issue ». Le jeune H. Torrès fut l’objet de violentes disputes entre son père et ses grands parents maternels, disputes qui entraînèrent semble-t-il plusieurs fois des procès. Henry Torrès fit ses classes primaires à l’école laïque, à Paris, où il fréquenta ensuite le lycée Condorcet et termina ses études secondaires au lycée de Bordeaux, ville dans laquelle son père entra dans l’administration des Finances. Après avoir commencé à préparer l’École normale supérieure au lycée Louis-le-Grand à Paris (où il n’était resté que quelques mois), il s’inscrivit à la Faculté de droit de Paris : il se mêla alors à la vie politique et littéraire du quartier Latin tout en prenant conscience de ses qualités d’orateur. Licencié en droit à vingt ans, il partit diriger un journal hebdomadaire à Saint-Raphaël. Politiquement il était « caillautiste » ; en 1913 il fit une conférence au quartier Latin où il exalta l’homme d’État dans l’affaire d’Agadir et en février 1920, il devait assister au procès Caillaux en Haute Cour.

Henry Torrès se trouvait sous les drapeaux depuis environ un an lorsque éclata la Première Guerre mondiale. Il fut mobilisé au 220e régiment d’infanterie, combattit dans l’Argonne en première ligne au Chemin des Dames où il se conduisit brillamment et fut décoré de la Croix de guerre avec quatre citations à l’ordre de l’armée. Il découvrit au même moment sa vocation d’avocat en 1915 lorsqu’il prononça sa première plaidoirie devant le Conseil de guerre de la 57e division d’infanterie. Plusieurs fois, il aurait pu ainsi arracher certains de ses camarades au peloton d’exécution. En 1917, Henry Torrès fut même reçu par Poincaré à qui il avait demandé la grâce d’un de ses camarades de régiment condamné à mort. Le 18 octobre 1917, il fut grièvement blessé à l’attaque du Moulin de Laffaux, au Chemin des Dames puis réformé n° 1 comme sergent en février 1918. Il fut titulaire de la Médaille militaire et de la Croix de guerre. Selon A. Croix, il « était revenu du feu encore plus ulcéré dans son cœur que dans sa chair et dressé contre les jusqu’auboutistes de toute l’ardeur tumultueuse de son être ».

A peine sorti de l’hôpital, avant même d’être démobilisé, Henry Torrès décida avec la fougue qui le caractérisait d’exercer à Paris, quoiqu’inscrit depuis 1917 au barreau de Bordeaux. Il défendit Fernand Desprès, accusé d’intelligence avec l’ennemi pour avoir rencontré Henri Guilbeaux en Suisse et adressa le 25 juillet 1918 une lettre à Clemenceau pour connaître les présomptions pesant sur son client. Bien vite il se fit un nom en commençant à défendre des militants d’extrême gauche ; il entama ainsi une grande carrière d’avocat où il plaida dans de nombreuses affaires politiques : bientôt il devait défendre la cause des marins de Brest et des grévistes du bassin de la Loire. Il fut l’avocat de Clovis Sophie Andrieu en 1918. Il assista Maître Moro-Giafferri lors du procès de Charles Humbert, l’ancien directeur du Journal que ses relations avec Pierre Lenoir puis avec Bolo avaient conduit devant le Conseil de guerre. Le 17 mars 1921 il obtint la relaxe de Fernand Loriot et Boris Souvarine qui, accusés de « complot » par le gouvernement Clemenceau, avaient été arrêtés en mai 1920. Ce fut avec l’affaire Germaine Berton qu’il acquit une grand notoriété. Dans le but de tuer Léon Daudet, cette jeune anarchiste se rendit, le 22 janvier 1923, dans les locaux de L’Action française, y rencontra le secrétaire général des Camelots du Roy, Marius Plateau, et l’assassina. H. Torrès put néanmoins obtenir son acquittement. L’année suivante, il défendit l’anarchiste italien Ernesto Bonomi qui avait tué Nicola Bonservizi, envoyé par Mussolini pour créer un groupe fasciste à Paris. Dans cette affaire comme dans celle de Germaine Berton, ce fut vraisemblablement par l’intermédiaire de Louis Lecoin qu’il entra en contact avec ceux qu’il allait défendre.

En 1926, il plaida en faveur des révoltés de Tatar-Bunar en Bessarabie et défendit aussi Samuel Schwartzbard, meurtrier le 25 mai 1926 de l’hetman Simon Petlioura, alors en exil à Paris, ancien chef des armées d’Ukraine et qui était accusé d’avoir organisé des pogromes. Au terme d’une audience agitée, Henry Torrès arracha par une plaidoirie animée l’acquittement de celui qu’il sut présenter comme un vengeur et un justicier. En 1928, il plaida pour l’affaire de la rue Damrémont, pour le journaliste Jacques Landau dans la révision de l’affaire du Bonnet rouge et l’année suivante en faveur des conjurés catalans du colonel Macia ainsi qu’ultérieurement pour Litvinov. Il plaida à Moscou, à Bruxelles et défendit le fakir Tahra-Bey, la princesse de Broglie, Lady Owen, Klotz (1930), Galmot (1932), Nourric (1933), Germaine d’Anglemont (1934), Malou Guérin (1936) et Horace de Carbuccia avec qui il écrivit d’ailleurs une pièce de théâtre. Il sortit parfois vainqueur de causes en apparence désespérées : le 28 janvier 1933, il avait pu ainsi faire acquitter par le tribunal militaire de Paris, le journaliste Henri Guilbeaux, directeur de Demain, condamné à la peine de mort par contumace pendant la Première Guerre. Cependant en dépit de son talent il ne pouvait pas toujours gagner une cause perdue : ainsi il ne réussit pas à éviter la condamnation par le jury de la Seine de Germaine Huot, meurtrière du préfet des Bouches-du-Rhône. Dès le début des années vingt, ses talents d’orateur étaient ainsi décrits par M. Ollivier : « Qui ne l’a pas entendu ne saura sans doute jamais ce qu’est un tribun. Jaurès le surpassait à coup sûr par l’étendue de ses connaissances, la beauté du langage, l’éclat incomparable de ses périodes oratoires mais pour ce qui est du souffle, de la passion, de la vibration intérieure, H. Torrès se révéla ce jour-là l’égal des plus grands. On eut dit un volcan déchaîné projetant dans l’espace des torrents de lave en fusion, une force de la nature dont la violence frappe de stupeur le spectateur pantelant. Sa voix de bronze, d’une splendeur sans pareille, aux sonorités puissantes, emplissait l’immense vaisseau de la Grange-aux-Belles, heurtant la verrière au-dessus de nos têtes, avec une fureur telle qu’on eut pu craindre qu’elle s’écroulât. »

En 1918, Henry Torrès avait été un des fondateurs de la Fédération ouvrière des mutilés et réformés de la guerre ; il devint secrétaire général du journal la Vérité puis rédacteur en chef du Journal du peuple. Il fut également un des dirigeants de l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) et membre de la commission de propagande de cette organisation. Il appartint à son comité central à l’issue des congrès de Lyon (septembre 1919) et de Levallois (août 1921) de cette organisation.

C’est également à la fin de l’année 1917 ou en 1918 qu’il adhéra à la XVIIe section des Batignolles de la SFIO au moment, où après trois ans de guerre, la majorité de défense nationale allait y être renversée. En novembre 1919, Henry Torrès fut candidat sur la liste présentée par ce parti aux élections législatives à Marseille dans la 1re circonscription des Bouches-du-Rhône. Il participa activement à la campagne, critiquant les profiteurs de guerre à La Ciotat le 7 novembre 1919, prononçant un discours contre le militarisme français et se faisant acclamer par les Anciens combattants à Marseille où il s’était dit « marseillais de cœur ». Il se défendit également contre les attaques des Camelots du Roy qui lui reprochaient d’avoir épousé la fille de Charles Humbert en précisant qu’il s’agissait de la belle-fille — et non de la fille — de ce dernier et qu’il avait fait « un mariage d’amour ». Enfin il dénonça « l’Internationale des officiers » en rappelant que durant la guerre, les Renseignements généraux français et allemands de Chantilly et Charleville n’avaient jamais été bombardés. A l’issue de cette campagne, sa liste obtint quatre élus mais lui-même fut battu avec Bernard Cadenat ; il avait obtenu 34 504 voix sur 126 846 inscrits et 84 054 suffrages exprimés.

Henry Torrès fut membre du Comité pour la IIIe Internationale et lors de réunions organisées par ce comité prit fréquemment la parole en faveur des « mutins de 1917 » et des marins de la mer Noire. Ayant signé la résolution dite Cachin-Frossard pour le congrès de Tours, il rallia le Parti communiste à sa constitution et fut membre du comité de rédaction de l’Humanité (il le fut également de la revue Clarté) tout en étant le principal avocat des dirigeants communistes. Souvarine le présentait en 1921 comme « un des hommes de confiance de la gauche du Parti », alors que le délégué de l’IC, J. Humbert-Droz, le jugeait « bien éloigné de la classe ouvrière et de ses préoccupations économiques et sociales », le qualifiant également de « millionnaire et gendre de Humbert, arriviste de grande envergure qui ne cache pas du reste ses grandes ambitions » (Origines…, op. cit., p. 27 et 406). Quoi qu’il en soit, il assura la défense de nombreux militants. En villégiature à Beauvallon en 1922, il vint aux obsèques du fils du docteur Jean-Baptiste Boutin à Saint-Tropez parler au nom du PC et de l’ARAC. Il appela à refuser l’ordre de mobilisation et à faire « la guerre à la guerre ».

Se classant d’abord à la « gauche » du parti, Henry Torrès se rapprocha ensuite de son centre après le congrès de Paris (octobre 1922) où il avait été éliminé du comité de rédaction de l’Humanité, ce qui, selon J. Humbert-Droz, l’aurait rendu « furieux ». Opposé aux décisions prises par le IVe congrès de l’I.C. qui se tint un mois plus tard, il appartint au groupe des « Résistants » puis fut l’un des 86 signataires de la déclaration du Comité de défense communiste et fut pour cela exclu du parti par le Comité directeur, comme l’annonça l’Humanité du 18 janvier 1923. Le 3 janvier, Louis Sellier le décrivait dans les termes suivants au CC de l’IC : « Riche, intrigant, absolu, ayant gagné par ses services en qualité d’avocat du Parti, une certaine notoriété dans les masses ouvrières, son action ne sera sans doute pas négligeable mais elle ne paraîtra pas devoir devenir dangereuse pour le Parti. » Le 8 mai 1923, le Bureau politique du PC obligea ses militants qui avaient Torrès pour avocat à « rompre avec lui immédiatement ». Il y avait certainement incompatibilité entre la discipline exigée par le jeune parti révolutionnaire et l’individualisme de cet avocat issu d’un milieu bourgeois, d’un grand talent et certainement nullement dénué d’ambitions personnelles.

Cependant le maître de la parole qu’il était devenu ne pouvait manquer d’être tenu de poursuivre une carrière politique parallèle à celle du barreau. Henry Torrès fut un des fondateurs du Parti communiste unitaire, devenu en avril 1923 l’Union socialiste-communiste dont il devint un des membres de son Comité directeur. Il appartint également au conseil d’administration de son journal l’Égalité. Aux élections législatives de 1924, il conduisit la liste de l’Union socialiste-communiste à Marseille : s’étant présenté avec Simon Sabiani, Maurel, Saravelli, Laveau, Roussy et Sausse, il obtint 14 872 voix, nettement plus que la moyenne des voix de la liste (13 383) mais fut cependant battu. Tout en continuant à plaider fort activement, il était également vice-président de la Ligue pour la défense des libertés publiques ; en 1926, Henry Torrès adhéra au Comité pour la défense des victimes de la terreur blanche en Bulgarie et l’année suivante, en mars, il fut désigné comme président du Comité provisoire de la Société des amis de la colonisation juive en URSS. Ayant quitté le Parti socialiste-communiste (nouvelle dénomination de l’Union socialiste-communiste) en 1927, Henry Torrès adhéra au Parti socialiste SFIO. Dans la 2e circonscription d’Alès, les mineurs de la CGT purent imposer sa candidature à la Fédération SFIO lors des élections législatives qui se tinrent en 1928, même si selon l’Humanité du 22 janvier 1929, il aurait d’abord tenté de négocier avec la SFIO pour être candidat à Avesnes (Nord). La Fédération du Nord ayant répondu négativement, « il aurait déchiré sa carte du Parti SFIO ». Selon Paris-Soir du 23 janvier 1928, il aurait également été sollicité par Poncet pour se présenter à Montreuil mais il aurait refusé.

Sa candidature lors d’une élection complémentaire dans la Seine en janvier 1929 coïncida avec une crise entre la Fédération de la Seine de la SFIO et les trois importantes sections de Nanterre, Puteaux et Suresnes. Henri Sellier, maire de Suresnes, avait invité Henry Torrès à réintégrer la SFIO et à déposer sa candidature dans la 11e circonscription de Saint-Denis, à Puteaux. Cette initiative aggrava une crise déjà ouverte. Aux législatives d’avril 1928, Marius Jacotot, maire socialiste de Puteaux, s’était présenté avec l’accord de sa section contre le candidat socialiste officiel de sa circonscription, Maurice Delépine. La Fédération de la Seine le désavoua et ouvrit une procédure d’exclusion contre la section de Puteaux. L’annulation de l’élection fit rebondir le conflit à l’automne et la Fédération désigna alors un candidat de conciliation, Arthur Groussier. Mais les trois sections lui opposèrent H. Torrès ce qui eut pour effet de braquer la direction de la Fédération et du parti contre les rebelles. On reprochait à Henry Torrès son arrivisme et sa candidature était d’autant plus inacceptable qu’il avait accepté au même moment d’assurer la défense en justice d’escrocs compromis dans le scandale Hanau. Jean Zyromski tout comme les paul-fauristes mirent tout en œuvre pour faire échouer sa candidature. Le 19 décembre 1928, la CAP de la SFIO refusa d’admettre qu’un socialiste puisse défendre Klotz et Lazare Bloch, deux clients de Torrès dans l’affaire Marthe Hanau. Le 7 janvier 1929, la commission exécutive de la Fédération socialiste de la Seine refusa par 2 073 voix contre 1 670 et 335 abstentions, de ratifier le choix de la section locale et de soutenir la candidature de Henry Torrès, position que soutint la CAP deux jours plus tard. On apprit que Torrès avait déposé sa candidature avant la réunion du conseil fédéral. Cependant aucun candidat de la SFIO ne s’étant présenté, la presse en déduisit qu’il serait le candidat officieux de ce parti. Au dernier moment, Le Populaire publia une édition spéciale dans laquelle il expliquait pourquoi H. Torrès n’était pas le candidat de la SFIO dans la Seine. Il demandait également aux électeurs socialistes de s’abstenir ou de déposer dans l’urne un bulletin blanc : « ni Marty (candidat communiste), ni Torrès, ni Gautherot (candidat de droite), le bulletin blanc ». Soutenu par les socialistes de la circonscription, H. Torrès obtint 4 298 voix contre 6 553 au communiste André Marty et 5 688 au candidat de droite. Torrès se retira purement et simplement en précisant par affiche qu’en tant que « candidat anticommuniste », il ne pouvait conseiller à ses amis de voter pour Marty. Le 29 janvier, il était définitivement exclu de la SFIO.

Henry Torrès devint alors pour quelques mois directeur du journal L’Oeuvre ainsi que conseiller juridique et critique dramatique du journal Gringoire. La diversité de ses liaisons politiques dès la fin des années vingt et durant les années trente n’empêchait pas qu’il fût tenu en haute estime par l’ambassade soviétique : selon les souvenirs (inédits) d’Henri Barbé, G. Tchitchérine, l’ambassadeur d’Union soviétique à Paris aurait demandé à ce dernier en 1928 que le PC se désiste au second tour « pour une personnalité française très importante pour la défense des intérêts de notre ambassade » ce qui ne manqua pas d’étonner H. Barbé surpris de voir le PC faire « une exception en faveur d’un personnage qui avait été exclu du Parti quatre ans [sic] auparavant et qui était considéré par tous les militants comme un aventurier et un politicien taré ». En définitive, Torrès fut battu.

Le 25 octobre 1931, Henry Torrès se fit élire conseiller général dans le canton de Menton (Alpes-Maritimes). C’était le premier pas vers un siège parlementaire qu’il réussit à obtenir aux législatives de mai 1932. Se présentant comme « indépendant de gauche » dans la 4e circonscription de Nice, il défendit un programme portant notamment sur l’aide sociale dans tous les domaines, le désarmement, l’extension aux femmes du suffrage universel. Il l’emporta dès le 1er tour par 7 339 voix contre le démocrate populaire Bastianelli (4 911), le républicain de gauche Gilli (1 393) et le communiste Rouxel (305) sur 1 7760 inscrits et 13 866 suffrages exprimés. Durant cette législature, il appartint à plusieurs commissions, fut vice-président de la commission des Affaires étrangères, secrétaire du groupe des Anciens combattants ; il soutint l’entrée de la Turquie à la Société des Nations et l’accord commercial provisoire entre la France et l’URSS en 1934. Il défendit également avec acharnement la résolution relative au pacte de non-agression franco-soviétique qu’il put faire adopter à l’unanimité. Rallié au Front populaire en 1935 et devenu son porte-parole au conseil général, il fut battu en 1936 au second tour des élections, le 26 avril par le républicain national Jean Hennessy par 8 130 voix contre 7 454.

Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, Henry Torrès ferma son cabinet d’avocat pour se mettre à la disposition du gouvernement. D’abord chargé de mission en Belgique, il fut nommé responsable au Commissariat général de l’information de la section Belgique-Hollande, puis directeur, toujours pour le même ministère, de la cinématographie française. Évacué de Paris avec le gouvernement en juin 1940, il refusa l’armistice et après la capitulation, arriva à Saint-Jean-de-Luz, puis après un séjour dans les prisons espagnoles put gagner le Brésil d’où il fut ensuite expulsé. Il se réfugia alors aux États-Unis où, gaulliste de la première heure, il fut à New-York vice-président de France Forever (1941-1945) puis avec Émile Buré directeur du journal France-Amérique. Il fut également enseignant à la Faculté de droit de l’École libre des hautes études françaises créée à New-York pendant la guerre. Revenu à Paris en novembre 1945, il reprit ses fonctions d’avocat et plaida notamment dans les affaires Joanovici, Madame Seznec (1949) ainsi que pour le journal Carrefour en 1950.

A partir de 1947 Henry Torrès appartint au RPF dont il fut nommé président du Comité de direction pour le département de la Seine, puis élu (pour le Groupe d’action démocratique et républicaine, puis le RPF puis les républicains sociaux), sénateur de la Seine de 1948 à 1958. Vice-président de la Haute Cour de justice de 1956 à 1958, il fut après le retour du général de Gaulle au pouvoir, président durant quinze mois du Conseil supérieur de la RTF en remplacement de Paul Rivet, décédé. Membre des comités directeurs de l’Union démocratique du travail à partir de 1959, de l’Alliance France-Israël, et des Temps nouveaux (1960), il appartint au comité d’honneur de la LICA. Il fut également un des défenseurs actifs de l’amnistie des condamnés politiques au Comité français pour la défense des droits de l’Homme puis à l’Union française pour l’amnistie. Il défendit les intérêts de la République populaire de Pologne lorsque celle-ci tenta de s’emparer de la Bibliothèque polonaise créée au XIXe siècle par des émigrés et qui resta finalement une institution indépendante. En février 1963, il signa la pétition demandant au président de Gaulle de faire adopter un statut des objecteurs de conscience pour éviter une nouvelle grève de la faim de Louis Lecoin. Il soutint également le Comité pour l’Espagne libre en 1964.

Henry Torrès épousa Jeanne Thérèse Levylier et le couple eut deux enfants : Jean, né en 1922, et Georges, né en 1924. Il divorça (son ancienne épouse sera la troisième femme de Léon Blum), et se remaria.

(Sources: « Dalloz actualité du 24/12/2018, Éditions « Ressouvenances », notice TORRÈS Henry par Michel Dreyfus, Nicole Racine, version mise en ligne le 30 novembre 2010 in « Dictionnaire biographique Le Maitron »)