Ephéméride | Clara Haskil [7 janvier]

Clara Haskil

7 janvier 1895.
Naissance à Bucarest de Clara Haskil, une des plus grandes pianistes du XXe siècle.

Musicienne exceptionnelle, admirée de tous ses pairs, Clara Haskil fut durant trente ans la mal-aimée du public, surtout en France – pays où elle avait fait l’essentiel de ses études et quelle considérait comme sa seconde patrie. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, ses problèmes récurrents de santé, mais aussi ses origines et son statut d’expatriée, aggravés par les deux guerres mondiales, n’ont pas favorisé l’essor de sa carrière. Ensuite, son manque d’aisance sur scène, son trac perpétuel, son humilité n’en faisaient en rien une figure médiatique. Mais, surtout, la pureté de son jeu, son total effacement derrière la partition, l’idéal qu’elle assignait à sa fonction d’interprète ne pouvaient que déconcerter des auditeurs habitués alors à plus de complaisances et d’effets d’estrade. Elle venait sans doute trop tôt. Néanmoins, ce qui impressionnait même ceux qui n’étaient pas conquis, ce sont l’énergie vitale, le rayonnement que dégageait cette femme d’apparence chétive et disgracieuse. Malgré les vicissitudes et les longues périodes loin du piano, la perfection de son jeu n’était jamais altérée. Elle semblait toujours disponible pour la musique. On a parfois employé à son propos le terme de « miracle » et, assurément, il y avait en elle quelque chose qui n’était pas de ce monde. Elle disait d’elle : « Si je suis souvent absente, lointaine, distraite, c’est que je poursuis sans trêve une manière de rêve éveillé. »

Clara Haskil naît à Bucarest le 7 janvier 1895 et révèle très tôt des dons stupéfiants pour la musique. Dès 1901, elle entre au Conservatoire de sa ville natale. Elle s’installe à Vienne l’année suivante, sous la tutelle protectrice mais écrasante de son oncle Avram Moscuna, qui renonce à sa carrière de médecin pour veiller sur sa formation musicale et remplacera – jusqu’à sa mort en 1934 – un père trop tôt disparu. Cette même année – elle a sept ans ! –, elle donne son premier concert public. Pendant trois ans elle travaille – le piano mais aussi le violon – avec le grand pédagogue Richard Robert, qui accueille à la même époque deux autres enfants prodiges, le pianiste Rudolf Serkin et le futur chef d’orchestre George Szell.

En 1905, elle décide de partir pour Paris, dont le Conservatoire jouit alors d’une immense réputation. Elle y rencontre son directeur, Gabriel Fauré, qui lui témoigne aussitôt une grande affection et la confie à un de ses élèves, Joseph Morpain. Pendant deux ans, elle se perfectionne auprès de celui qui sera son véritable maître dans une classe préparatoire au Conservatoire. Elle y est admise, en 1907, dans la classe d’Alfred Cortot. Mais l’illustre pianiste, qui vient d’être nommé professeur, ne s’intéresse guère à une élève dont le style de jeu, les conceptions musicales et le tempérament lui sont par trop étrangers. En réalité, Clara Haskil travaillera surtout avec Lazare-Lévy, grand pédagogue, qui aura également pour élèves Solomon, Monique Haas et Géza Anda. En 1909, elle n’obtient que le deuxième prix de piano, derrière Aline van Barentzen et son amie Youra Guller, mais remporte, au concours de l’Union française de la jeunesse que préside Jacques Thibaud, un premier prix… de violon ! Malheureusement, une scoliose naissante la force à abandonner cet instrument.

En 1910, un premier prix de piano lui est enfin décerné par un jury composé de Fauré, Moritz Moszkowski, Raoul Pugno et Ricardo Viñes. Elle rencontre Ignacy Jan Paderewski et Ferruccio Busoni, qui l’invite à venir avec lui à Berlin pour parachever sa formation. Hélas ! la scoliose dont elle souffre s’aggrave brutalement. Recluse à Berck, elle doit subir la torture quotidienne d’un corset de plâtre et elle va abandonner pendant quatre ans toute pratique pianistique. Elle ne reparaît en public qu’en 1920, pour quelques concerts en Suisse et en Belgique. Malgré le soutien de la princesse de Polignac et l’enthousiasme militant des grands interprètes de son époque – Pablo Casals, Georges Enesco, Joseph Szigeti, Eugène Ysäye –, Paris continue à ignorer un jeu dont l’intériorité est trop éloignée des mièvreries qui sont au goût du jour. Jusqu’en 1933, elle n’est guère engagée qu’en Suisse. En 1934, grâce à un ami mécène, elle enregistre ses premiers disques, qui passent totalement inaperçus. Dès 1936, Dinu Lipatti, immense musicien lui aussi, fait partie de ses intimes. En 1937, Désiré-Émile Inghelbrecht – qui dirige l’Orchestre national de France, où Jeanne Haskil, sa sœur, fait partie des premiers violons – s’intéresse à elle. Mais la guerre vient réduire à néant, une fois de plus, ses espoirs de carrière.

En mars 1941, contrainte de fuir Paris avec l’Orchestre national et Inghelbrecht – elle est d’ascendance juive séfarade –, elle se réfugie à Montredon, près de Marseille, chez la comtesse Pastré, où elle doit de nouveau faire face à de graves problèmes de santé. Elle souffre de migraines et de troubles de la vue. Les examens décèlent une tumeur au cerveau qu’il est urgent d’opérer. Grâce à la solidarité de ses amis et aux soins attentifs de grands médecins, dont le professeur Jean Hamburger, l’intervention est un succès. Mais, en 1942, il lui est interdit de se produire sur scène : , haut-commissaire aux beaux-arts du régime de Vichy, prône en effet une musique « purifiée » de ses éléments juifs. La même année, juste avant que la zone dite libre ne soit occupée par les troupes allemandes, Clara Haskil parvient à gagner la Suisse ; elle adoptera la nationalité helvétique en 1949.

Avec le retour de la paix son talent commence enfin à être reconnu : premier enregistrement commercial, pour Decca, en 1947 (Quatrième Concerto pour piano de Beethoven avec l’Orchestre philharmonique de Londres sous la baguette de Carlo Zecchi), succès de ses concerts aux Pays-Bas (1949). Pablo Casals l’invite en 1950 à son premier festival de Prades. La même année, elle joue à Salzbourg sous la baguette d’Herbert von Karajan (en 1956, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Mozart, il invitera Clara Haskil à une tournée de concerts dans les grandes capitales européennes). Paris rend enfin les armes lors d’un concert triomphal de 1951. Les plus grands chefs – Pierre Monteux, Charles Münch, Rafael Kubelík, Carl Schuricht, Carlo Maria Giulini, Igor Markevitch, Ferenc Fricsay, Ernest Ansermet, Otto Klemperer – se l’arrachent. Elle fonde avec le violoniste Arthur Grumiaux l’un des plus fameux duos de l’époque et enregistre une intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven qui fait encore référence.

En dehors de Debussy et Ravel et de quelques pages signées Béla Bartók, Henri Sauguet et Paul Hindemith – elle a joué le Thème et variations sur les Quatre Tempéraments pour piano et orchestre sous la direction du compositeur –, Clara Haskil s’est peu intéressée à la musique du XXe siècle. Elle a néanmoins créé le Concerto pour deux pianos et orchestre de Claude Arrieu (1938, avec Émile Passani) et, la même année, la Symphonie concertante pour deux pianos et cordes de Dinu Lipatti, l’auteur tenant la partie du second piano. Ce dernier lui dédie son Nocturne opus 6 (1939). Elle meurt à Bruxelles le 7 décembre 1960, des suites d’une chute dans les escaliers de la gare du Midi. En hommage à cette artiste exceptionnelle, un concours international de piano qui porte son nom est créé à Montreux-Vevey en 1963.

À ses débuts, Clara Haskil parcourait un très vaste répertoire, exigeant toutes les ressources de la virtuosité la plus accomplie : Albéniz, Weber, Liszt, Rachmaninov. Au fil des années, son univers musical s’est recentré autour de Haydn, Beethoven, Schubert – qu’elle fut l’une des premières, après Artur Schnabel, à défendre avec cette passion –, Chopin, Schumann et, surtout, Mozart, dont elle était l’interprète élue.

Celle qui fut si peu, si tardivement et parfois si mal enregistrée nous laisse des interprétations d’une lumineuse évidence qui fascinent encore aujourd’hui. Celles-ci sont à rechercher moins dans sa discographie officielle (elle regrettait que son contrat d’exclusivité avec Philips l’empêche d’enregistrer avec les musiciens qu’elle aimait, tel Rafael Kubelík) que dans les enregistrements pris sur le vif. De nombreuses bandes de radio nous laissent heureusement le témoignage de sa collaboration avec Charles Münch ou Otto Klemperer et des récitals qu’elle donna aux festivals de Salzbourg et d’Édimbourg, au casino d’Hilversum ou au château de Ludwigsburg. Elle y parvient comme nul autre à la maîtrise absolue des contraires : engagement passionné et pudeur des sentiments, pureté de la ligne mélodique et splendeur des couleurs sonores, émotion et sobriété. Comme s’il fallait les malheurs de toute une vie pour que chante enfin Mozart.

Laissez-vous porter par la grâce: https://www.youtube.com/watch?v=KdpogLINV40

(Source: Pierre Breton, musicologue, in « Universalis »)