Ephéméride | Abraham Norton [8 janvier]

Norton

8 janvier 1880.
Décès de Joshua Abraham Norton, « Empereur des États-Unis et Protecteur du Mexique ».

Joshua Abraham Norton est né en 1818, à Londres, dans une famille juive. À l’âge de 2 ans, il partit avec ses parents en Afrique du Sud, où son père mit sur pied une entreprise prospère de fournitures pour bateaux.

À 21 ans, avec l’aide de son père, Norton ouvrit son propre commerce d’accastillage, mais l’entreprise fit faillite au bout de 18 mois. La situation se dégrada de plus en plus au cours des années suivantes et, en 1848, les deux parents de Norton et deux de ses frères et sœurs moururent.

L’année suivante, Norton quitta l’Afrique du Sud et, après un bref arrêt en Amérique du Sud, atterrit à San Francisco à la fin de 1849.

A l’époque, San Francisco présentait une version sans foi ni loi de l’Ouest sauvage. La ruée vers l’or avait transformé une petite ville de quelques centaines d’habitants en une métropole animée de 25 000 habitants en quelques années.

C’était aussi une ville en renouvellement constant. Les gens gagnaient et perdaient leur fortune en un clin d’œil. La ville fut presque détruite par des incendies à sept reprises entre 1849 et 1851.

Norton, qui avait déjà bâti et perdu une entreprise en Afrique du Sud, s’intégra parfaitement dans cette ville en pleine expansion. Il devint un homme d’affaires prospère vendant des produits comme le riz et la farine. Il investit dans l’immobilier, construisit des immeubles sur trois des quatre angles du carrefour des rues Sansome et Jackson, un des secteurs les plus recherchés de la ville, ainsi que des terrains à North Beach et une propriété rentable sur le front de mer.

Il gagnait beaucoup d’argent et devint très influent. Il avait les bonnes relations, il fréquentait tous les bons clubs et tous les bons restaurants.

Norton avait le vent en poupe et prépara son prochain coup. Alors qu’une famine par pénurie de riz frappait la Chine, Norton eut l’opportunité de s’emparer du marché du riz en achetant une cargaison de riz péruvien. S’attendant à une flambée des prix du riz, il conclut un accord avec deux partenaires commerciaux en 1852 et misa 25 000 dollars sur l’entreprise.

C’est alors que tout tourna mal.

En quelques jours, navire après navire après navire de riz arrivèrent, et les prix s’effondrèrent. Cette idée, qui semblait si géniale à un moment donné, ne l’était plus.

L’affaire et les années de batailles juridiques qui suivirent ruinèrent Norton. En 1856, à 38 ans, Norton fut en faillite pour la deuxième fois.

Après sa ruine financière, Norton resta silencieux pendant quelques années. Il quitta sa prestigieuse résidence et est tombé en disgrâce auprès de la bonne société locale.

Il fit sa réapparition le 17 septembre 1859 dans les pages du journal « San Francisco Evening Bulletin ». Plus tôt dans la journée, il était entré dans les bureaux du journal et tendit au rédacteur en chef un bref avis dont il demandait la publication dans l’édition du jour..

« À la demande impérative d’une grande majorité des citoyens de ces États-Unis, Je, Joshua Norton, demeurant précédemment à Algoa Bay, Cap de Bonne-Espérance, et depuis neuf ans et dix mois à San Francisco, Californie, me proclame Empereur de ces États-Unis « , commençait la note.

À 41 ans, trois ans après avoir tout perdu, Norton s’auto-proclamait empereur des États-Unis. Lorsque Napoléon III envahit le Mexique en 1861, Norton ajouta « Protecteur du Mexique » à son titre impérial.

Peut-être était-il tombé dans une sorte de dépression nerveuse après les chocs subis les années précédentes. Peut-être avait-il décompensé dans la schizophrénie ou un trouble bipolaire. Pour certains devenir empereur fut pour Norton un mécanisme d’adaptation. Ce ne sont que des hypothèses invérifiables.

Un plus loin dans sa proclamation, Norton appelait les représentants de tous les États à se réunir en février suivant pour établir son empire et « apporter les modifications nécessaires aux lois en vigueur dans l’Union afin d’atténuer les maux qui affectent le pays. »

Sans surprise, personne ne se présenta.

Mais cela n’arrêta pas Norton. Il s’était proclamé empereur, et il allait agir en tant que tel pendant les 20 années suivantes.

Il continua à publier des proclamations impériales sur des sujets importants – comme appeler à mettre un terme aux élections présidentielles – ou triviaux – comme punir l’opérateur de la patinoire qui ne l’avait pas laisser utiliser une paire de patins.

Bien qu’empereur des États-Unis, ses proclamations étaient souvent d’intérêt très local. Une de ses proclamations les plus connues étaient peut-être celle qui préconisait la construction d’un pont reliant Oakland à San Francisco via l’île de Yerba Buena – que l’on connait aujourd’hui sous le nom de Bay Bridge.

Norton se constitua également une garde-robe impériale. Au début de son « règne », il alternait une veste militaire bleue avec une grise, indiquant par là sa neutralité dans la Guerre de Sécession en cours.

Après la guerre, il se fixa sur une veste d’officier bleu munie de larges épaulettes dorées à franges. Sa tête chauve était presque toujours couverte d’un chapeau, le plus souvent d’un petit képi militaire ou d’un haut-de-forme criard en fourrure de castor avec une cascade de plumes colorées épinglées à l’avant.

Être empereur n’était très bien payé. Norton passa l’essentiel de son règne à subsister grâce à la générosité du public et au soutien de quelques amis fortunés de la haute société.

En 1870, lorsque le chemin de fer transcontinental nouvellement achevé attira davantage de touristes de tout le pays à San Francisco, Norton contribua à remplir ses coffres en vendant des « obligations impériales » à 50 cents chacune.

Il n’avait pas besoin de beaucoup d’argent. Son logement dans Commercial Street ne lui coûtait que 50 centimes par nuit. Il passait la majeure partie de sa journée à lire les journaux, à bavarder avec d’autres anciens de 49 sur Portsmouth Square, et à rédiger des proclamations à la bibliothèque du « Mechanics Institute », dans Post Street.

Pour déjeuner, Norton pouvait se rendre dans presque toutes les tavernes de la ville et pour le prix d’une boisson, pas plus de 25 cents, obtenir un déjeuner complet composé de saumon, rôti de bœuf, tomates, etc.

Il faisait vraiment partie de la vie locale. Il allait à des réunions politiques. Il allait au théâtre. Il allait dans les bars. IC’était un personnage public que l’on voyait partout.

Les journaux de la ville voyaient en Norton un sorte de bouffon et publiaient régulièrement de fausses proclamations portant son nom. Aussi, en 1870, il commença à publier ses véritables proclamations presque exclusivement dans un hebdomadaire abolitionniste afro-américain, « The Pacific Appeal ».

De nombreuses proclamations de Norton, notamment celles du « Pacific Appeal », étaient étonnamment progressistes pour son époque.

Il parlait de la manière dont les Afro-Américains devaient avoir le droit de fréquenter les écoles publiques et de circuler dans les tramways. Comment les Chinois devaient pouvoir témoigner devant les tribunaux. Norton plaida également pour les droits des Amérindiens et contre la corruption politique.

Il fut donc vraiment un des premiers champions des valeurs d’équité, de tolérance et de bien commun qui deviendraient plus tard un symbole de San Francisco.

Le 8 novembre 1880 par une nuit froide et pluvieuse, Norton quitta sa chambre sur Commercial Street pour se rendre à l’Académie des sciences naturelles à quelques pâtés de maisons. En chemin, il s’effondra dans la rue et décéda des suites d’un accident vasculaire cérébral.

Dix mille personnes assistèrent aux funérailles de Norton. Sa nécrologie dans le « San Francisco Chronicle » titraitt: « Le roi est mort ».

Norton était mort avec seulement quelques dollars en poche et aurait été envoyé dans la fosse commune, sans l’intercession de quelques vieux amis d’affaires, qui payèrent pour un cercueil de bois de rose fantaisie orné d’argent et un lieu de sépulture dans le cimetière maçonnique .

Près de 140 ans après sa mort, Norton continue de captiver San Francisco.

Une campagne a été lancée en 2013 pour rebaptiser le « Bay Bridge » en « Emperor Norton Bridge », en reconnaissance du fait qu’il avait lancé cette idée des décennies plus tôt.
Le 4 février 2018, l’hôtel de ville et la tour Coit furent illuminés en l’honneur du 200e anniversaire de sa naissance.
Une fête costumée fut organisée dans l’un de ses endroits de prédilection, la « Mechanics ‘Institute Library.
Les invités vinrent vêtus de leurs plus beaux atours du 19ème siècle, du chapeau de cuir du Far West aux robes victoriennes.

Kazuo Sayama, un auteur japonais, vint spécialement du Japon pour assister à la fête. Il avait découvert Norton pour la première fois quelques décennies plutôt alors qu’il effectuait des recherches pour un livre sur San Francisco. Son histoire l’avait tellement fasciné qu’il lui avait consacré un livre entier et en préparait un deuxième.

« Vous avez tellement de présidents, mais aucun empereur dans l’histoire », déclara Sayama.