Ephéméride | Kurt Tucholsky [9 janvier]

Tucholsky

9 janvier 1890. Naissance à Berlin de Kurt Tucholsky.

Les nazis avaient dressé une longue liste d’écrivains avec qui régler leurs comptes, mais l’un d’eux les mettait particulièrement en rage: le satiriste de gauche Kurt Tucholsky. Dans des articles de magazine et des poèmes satiriques, il s’attaquait aux nationalistes, aux militaristes et aux gros bonnets. Il trempait sa plume dans un venin spécialement distillé pour décrire Hitler et ses disciples, qu’il ridiculisait comme le «bas peuple» dans le refrain de «Die Mäuler Auf!» («Bouches ouvertes!»), l’un de ses plus célèbres poèmes.

Dans l’Allemagne de Weimar, Tucholsky était le journaliste culturel le plus brillant, le plus prolifique, le plus spirituel et un des mieux payés de son époque. En 25 ans de carrière, il a publié plus de 3 000 articles dans près de 100 publications, dont la plupart, environ 1 600, dans l’hebdomadaire Die Weltbühne. De son vivant, il publia sept recueils de ses textes courts et poèmes, dont certains connurent des dizaines de rééditions. Certaines de ses oeuvres et déclarations continuent d’être matière à scandale jusqu’à ce jour, comme en témoigne le différents concernant son expression « les soldats sont des meurtriers » dans les années 1990. Ses critiques de la politique, de la société, de l’armée, de la justice et de la littérature, mais aussi de certains secteurs du judaïsme allemand, ont provoqué à maintes reprises la polémique.

Aujourd’hui encore, Tucholsky reste un auteur largement lu en Allemagne, où ses oeuvres continuent à se vendre à des millions d’exemplaires. En France et dans le monde anglophone, on le connait à peine.

Né à Berlin, dans le quartier de Moabit, Kurt Tucholsky passa son enfance à Szczecin, où son père avait été transféré pour des raisons professionnelles. Le banquier juif Alex Tucholsky avait épousé en 1887 sa cousine Doris Tucholski avec qui il eut trois enfants. Kurt était l’aîné. En 1899, la famille rentra à Berlin.

Alors que les relations de Tucholsky avec sa mère resteront difficiles tout au long de sa vie, il adorait son père. Alex Tucholsky décéde en 1905 en laissant une fortune considérable à sa femme et à ses enfants, ce qui permet à Kurt de faire ses étudier sans soucis financiers.

Il s’engagea dans des études de droit mais déjà très impliqué dans le journalisme vers la fin de ses études, il renonce à se soumettre au premier examen juridique d’État, ce qui équivaut à renoncer à une éventuelle carrière d’avocat.

Le 9 janvier 1913, son premier article parait dans le magazine théâtral de gauche, « Die Schaubühne », rebaptisé plus tard « Die Weltbühne » du journaliste Siegfried Jacobsohn, qui restera jusqu’à sa mort le mentor et l’ami Tucholsky.

La Première Guerre mondiale change tout. Tucholsky, mobilisé après son doctorat en droit, devient un pacifiste et un homme de gauche engagé. Le 13 juin 1919, il publie sous le pseudonyme Theobald Tiger, son fameux poème « Krieg dem Kriege » (Guerre à la guerre):

« Dans les tranchées, vous avez été quatre ans
Du temps, tant de temps !
Vous avez eu des poux, froid et faim
Et chez vous, une femme et deux enfants,
Loin ! Loin !
Et personne pour vous dire la vérité,
Personne pour oser la rébellion,
Mois après mois, année après année.
Et quand on était en permission
On voyait à l’arrière ces grosses panses
Se rouler dans la goinfrerie et la danse
Et suer le marché noir et la cupidité.Et la horde des écrivassiers panallemands gueuler :
« Guerre ! Guerre !
Grande Victoire !
Victoire en Albanie et victoire en Flandres »

Et meurent les autres, les autres, les autres !
Devant, les camarades s’effondrent
Pour presque tous, c’était le sort
Blessure, souffrance de bête, mort.
Une petite tache, rouge sale
Et on t’emporte et on t’enterre
Mais qui donc sera le prochain ?
Et le cri des millions monte aux étoiles.
Les hommes apprendront-ils enfin ?
Y a-t-il une chose qui vaille la peine ?
Qui est là qui là en haut trône
Du haut en bas constellé d’Ordres
Et qui toujours commande : Tuez ! Tuez !
Sang et os broyés et pourriture…
Et alors, d’un coup, on dit que le bateau a coulé
Le capitaine a fait ses bagages
Et subitement est parti à la nage
Et les troufions restent là indécis
Pour qui tout cela ? Pour la patrie ?

Frère ! Serre le rang ! Serre !
Frère ! Cela ne doit plus jamais se produire !
On nous donne la paix du néant
Est-ce le même destin qui attend
Nos fils et nos petits-enfants ?
Répandra-t-on à nouveau le sang
Dans les fossés et sur le vert des champs ?
Frère ! Souffle quelque chose aux gars,
Cela ne doit, cela ne peut continuer comme ça.
Nous avons tous, tous vu
Dans quoi une telle folie nous a foutu.

Le feu brûle qu’on a attisé
Qu’on l’éteigne ! Les Impérialistes
Qui nichent entre eux là de l’autre côté
Nous offrent à nouveau des Nationalistes !
Et une nouvelle fois après vingt ans
Ramènent leurs nouveaux canons maintenant.
Ce n’était pas la paix des braves,
C’était de la démence
Sur le vieux volcan, la vieille danse.
Il ne faut pas tuer ! A dit un sage.
Et l’humanité entend, et l’humanité se lamente.
Y aura-t-il jamais autre chose ?
Guerre à la guerre !
Et paix sur toute la Terre !

En 1923, à la suite de l’occupation de la Ruhr par l’armée française, pour contraindre l’Allemagne à ,payer ses dettes de guerre, éclate une des pires crises inflationnistes de l’histoire économique. Tucholskiy est contraint de renoncer à ses activités journalistiques pour chercher un emploi dans l’économie. Parallèlement il vit une intense crise personnelle. Depuis l’automne 1922, il est atteint de dépression, s’interroge sur le sens d’écrire et aurait même fait une première tentative de suicide. En février 1924, il se sépare de sa première femme. Le même mois, il signe un contrat de correspondant étranger pour la « Weltbühne » et en avril, il part pour Paris.

Les relations franco-allemandes sont alors au plus bas. La ruine des petits épargnants allemands par l’inflation est imputée à la France.

Tucholsky voit dans sa tâche une mission, un devoir à accomplir en vue d’une normalisation des relations entre la France et l’Allemagne. En Allemagne, il avait entrepris de rétablir l’image d’une France altérée par le chauvinisme, par la guerre mondiale, par le traité de Versailles et les combats de la Ruhr. C’est pour cette raison qu’il décide, dès son arrivée en France, de prendre contact avec le Mouvement de la Paix français et la Ligue des droits de l’homme.
Il s’habitue très vite à sa nouvelle vie. Il se sent bien à Paris. Le 22 avril, très peu de temps après son arrivée, il écrit à sa future nouvelle épouse:

« Tu sais, tu sais ce qu’il se passe quand quelqu’un obtient soudain ce qu’il a attendu pendant 14 ans ? Il pleure. Il a honte. Il a vraiment pleuré à chaudes larmes dans la rue. Il faisait comme si le soleil l’aveuglait, mais ce n’était pas le soleil. Et en même temps c’était cela parce que j’existais, parce que tout à coup la vie avait de nouveau un sens… »

Tucholsky exprime à travers son poème Park Monceau le soulagement d’avoir quitté l’Allemagne et le bien-être de vivre à Paris:

« Je peux rêver tranquillement, ici
Je suis un être humain, ici
Et pas seulement un civil
[…]
Je suis assis, tranquillement au soleil
Et me repose de ma patrie. »

Ses impressions sur Paris ont amené Tucholsky à considérer sa mission comme une mission pédagogique. Cet élan éducatif se retrouve sous forme satyrique dans « Ennemi héréditaire ». Lors de promenades dans Paris, il observe les chiens et chats:

« Un petit chat est assis à l’entrée d’une boutique et prend un bain de soleil. Paris est la ville des chats. A deux pas de lui est étendu de tout son long un chien énorme, fier, calme, conscient de sa force. Il ne s‘occupe nullement du petit chat. Le petit chat ne le regarde pas non plus. Parfois ils passent l’un près de l’autre, comme de vieilles connaissances passent l’une près de l’autre. Peut-être se saluent-ils tout bas en esperanto animal, mais ils ne se reniflent même pas. Chat et chien – ils vivent en paix côte à côte.
Lorsque j’ai vu cela pour la première fois, j’ai cru à un miracle de dressage, tellement j’étais enclin, venant d’Allemagne, à considérer comme originel l’état où l’on passe son temps à montrer les dents, à hurler, à menacer et à aboyer. Mais après avoir observé d’innombrables fois que chats et chiens vivent ici en bonne harmonie, j’eus l’impression que ce ne devait sûrement pas être le cas.
On peut donc, même avec une telle différence de nature, vivre en paix côte à côte sans aller trouer le pelage de l’autre à coups de dents ? Mais pourquoi cela marche-t-il ? Pourquoi cela marche-t-il ici ? […] »

Tucholsky se plaît tant en France qu’il décide de s’y installer. En août 1924, il se marie avec Mary Gerold. Ils quittent la rue Mozart et emménagent tous les deux dans une maison du Vésinet, avenue des Pages, où ils demeurent de juin 1925 à novembre 1926. C’est là qu’il écrit son « Livre des Pyrénées » et quelques poèmes (Berliner Verkehr, Der Graben, Chanson). Un an plus tard, il fuira Le Vésinet pour Fontainebleau, à cause du vacarme insupportable des chiens du voisinage!..

À la mort de Siegfried Jacobsohn, en décembre 1926, Kurt Tucholsky accepte immédiatement de prendre la direction du Weltbühne. Mais comme il n’aime pas le travail de « rédacteur en chef » qui, de plus l’obligerait à retourner définitivement à Berlin, il transmet rapidement ses responsabilités à son collègue Carl von Ossietzky.

Dans le même temps, il continue inlassablement à tirer à la canonnière dans ses articles, ses essais, ses poèmes, sur les vices et les travers de la République de Weimar.

En mars 1929, la « Weltbühne » publie sous la plume du journaliste Walter Kreiser, un article qui évoque, entre autres, le réarmement aéronautique interdit de la Reichswehr.
Il s’en suit un procès pour trahison de secrets militaires et, en 1931, Ossietzky est condamné à 18 mois de prison pour espionnage.

En 1930, Tucholsky quitte définitivement la France et émigre en Suède, à Hindas, près de Göteborg. Il ne retournera jamais en Allemagne.
En 1933, il est dépossédé de sa citoyenneté allemande par les Nazis. Ses livres sont interdits de publication et sont brûlés.

Entre le 14 octobre au 4 novembre 1935, Tucholsky a dû être hospitalisé pour des maux d’estomacs constants. Depuis cette hospitalisation, il ne peut plus dormir sans barbituriques. Le soir du 20 décembre 1935, il prend une overdose de comprimés chez lui, à Hindås. Le lendemain, on le retrouve étendu dans le coma et il est conduit à l’hôpital Sahlgren de Göteborg. Il décède dans la soirée du 21 décembre.
On a longtemps présumé que Tucholsky voulait se suicider – mais cette thèse a été mise en doute en 1993 par son biographe, Michael Hepp. Selon Hepp, il s’agirait d’une surdose accidentelle de drogue, d’un suicide par inadvertance.

Les cendres de Kurt Tucholsky ont été enterrées à l’été 1936 sous un chêne, près du château de Gripsholm à Mariefred, en Suède.

Déjà en 1924, pressentant son destin, Tucholsky écrivait:

« On est, en Europe, citoyen une fois et 22 fois étranger. Celui qui est intelligent, l’est 23 fois. »