Ephéméride | Shloyme Blumgarten [10 janvier]

Yeoash

10 janvier 1927.
Décès à New-York, dans le Bronx, de Shloyme Blumgarten, poète, érudit et traducteur du Tanakh en yiddish (nous en publions un verset chaque jour), plus connu sous son nom de plume de Yehoash.

Yehoash (ou parfois Yeoyesh) est né à Verzhbalove (aujourd’hui Virbalis), dans la région de Suwalki, en Lituanie, à l’ancienne frontière entre la Russie et l’Allemagne.
Son père, le rabbin Keylev, érudit savant et Juif craignant Dieu, avait également lu des œuvres des Lumières juives et fut été l’un des premiers «Amants de Sion» (premiers sionistes) de sa ville.
Sa mère, Dobre, faisait vivre la famille avec une petite quincaillerie et s’était avérée très tôt capable de jouer un rôle dirigeant dans des sociétés de secours aux indigents.

À quatre ans, le petit Shloyme commence à fréquenter un kheder et étudie ensuite le Guemara, la Bible et l’hébreu avec son père et avec des professeurs particuliers.
Très jeune, il commence à lire les œuvres de Perets Smolenskin, d’Avrom Ber Gotlober et d’autres personnalités des « Lumières juives » (Haskala).
Lorsqu’il atteint treize ans, son père l’envoie à la Yeshiva de Volozhin, mais il n’y reste pas longtemps et rentre chez lui. Là, sous l’influence de sa sœur aînée, Sheyne (elle mourra jeune et il lui dédira l’un de ses premiers poèmes, «Der beys-sheni» (Le Second Temple), il commence à étudier les langues étrangères et leurs littératures, et il commence à écrire de la poésie en hébreu. Pendant un certain temps, il travaillé comme précepteur privé d’hébreu dans de riches familles, mais il n’y voit aucun intérêt et décide d’émigrer aux États-Unis.

En 1889, Yehoyesh se rend à Varsovie et apporte ses premiers poèmes à Y. L. Perets, qui se lie d’amitié avec lui et lui prédit un grand avenir littéraire.
À propos de la (première) impression que fit Yehoyesh sur Peretz, Dovid Pinski rapporte les propres mots de Perets: «C’est encore un très jeune homme, d’une vingtaine d’années, mais plein de connaissances tant juives que générales, doué en langues et doté d’une excellente mémoire. »
Yehoyesh débarque aux États-Unis en 1890 et devient professeur d’hébreu, mais les poèmes en hébreu qu’il écrit au cours de ces années-là ne sont pas couronnés de succès. Déçu matériellement et spirituellement, il abandonne ces tentatives d’écriture et s’adonne à diverses occupations manuelles, gérant quelque temps un atelier de couture, travaillant comme vendeur de dentelles ou comme comptable dans une usine de verre, mais il écrit peu.

Il fait cependant, par hasard, la connaissance du docteur Yisroel Davidzon, un jeune écrivain hébreu. Sous l’influence de ce dernier, il tente encore une fois d’écrire. Il prépare même pour la publication un livret de poèmes en hébreu qui ne sera pas publié car Yehoyesh tombe soudainement malade de tuberculose (la majorité des poèmes de ce livret sont jusqu’à présent restés manuscrits dans les archives de Yehoyesh).

Yehoyesh part alors pour Denver, dans le Colorado, pour un séjour dans un sanatorium. Dès sa guérison, il retourne à l’écriture.
En 1908, il entreprend un voyage de «campagne» en partant de Denver à travers les États-Unis pour le compte de la «Société juive contre la tuberculose», ce qui lui permet de se familiariser avec les paysages américains et leurs beautés naturelles.
De l’été 1909 à janvier 1914, il vit à New York et se consacre exclusivement à l’écriture, tout en participant à la vie culturelle et sociale juive (au sein de l’Association nationale juive du travail et des Sionistes travaillistes).
En janvier 1914, Yehoyesh part avec sa femme et son enfant en Eretz Israël où ils séjournent pendant un certain temps dans la colonie de Rehovot. Là, il étudie l’arabe classique et le coran dans l’original, ainsi que la littérature post-coranique. Il passe plusieurs mois à Relvan, à la lisière du désert égyptien, non loin du Caire.
À l’été 1915, il rentre avec sa famille à New York où il résidera jusqu’à la fin de sa vie.

Yehoyesh avait commencé ses activités littéraires tout en restant à la yeshiva par des poèmes en hébreu qu’il n’avait jamais publiés. C’est donc plus tard qu’il s’est tourné vers l’écriture en yiddish. Encouragé par son beau-frère, l’écrivain hébreu Ben-Avigdor, il envoie plusieurs de ses poèmes à Y.L. Perets qui les publie dans les recueils 1 et 2 de sa « Yudishe bibliotek » (Varsovie, 1891).
C’était les poèmes: «Khibes tsien» (Amour de Sion), «Fantazye» (Imagination), «Der beys-sheni», les légendes de «Der kilay» (l’avare) et «Rabi matye» (rabbi Matthieu), «Der gilgl» (la métamorphose), «Veg-bilder» (scènes de la route) «Der khaper fun rekrutn» (le recruteur [de l’armée]), «Mizmer shir leyom hashabes» (le psaume du jour du sabbat), «Di gazel» de Lord Byron [1788-1824] (traduit de l’anglais) et une traduction en yiddish du chapitre 18 des Psaumes, premier ouvrage de Yehoyesh de traduction du Tanakh (la Bible hébraïque).

Aux États-Unis, Yehoyesh commence à publier ses oeuvres dans « Folks-advokat » (avocat du peuple) (New York) le 9 octobre 1891: la légende talmudique de «Dos blut fun novi» (Le sang du prophète), et tout au long des années suivantes de 1891 à 1912, quand ce journal parait tous les jours et quand il devient un supplément à Di varhayt (La vérité), et aussi dans « Di yudishe gazetn » (Les gazettes juives) de 1892 à 1910. Il publie, outre des oeuvres poétiques, des contes historiques populaires, tels que la série “Napoleon der ershter” (Napoléon Ier, janvier-février 1893).

Pendant un certain temps (1893-1910), il collabore également au « Yidishes tageblat » (Le quotidien juif) (New York) dans lequel, outre des récits d’intérêt humain et des récits de voyage, il publie son fragment dramatique «Shoyel» (Saul), paru dans le numéro du 25 janvier. Plusieurs de ses poèmes paraissent également dans « Hoyz-fraynd » (Ami de la maison) de Mordechai Spektor à Varsovie (1894). Du 16 septembre 1900 au 23 septembre 1905, il contribue chaque semaine aux « Forverts » et aux « Forverts-almanakhn » de New York, puis à « Varhayt » dans lesquels, du 24 décembre 1905 au mois d’avril 1916, il publie, outre des chants, des fables et des poèmes, une traduction du « Pirkei avot » sous le titre «Di lehren fun di foters» (Les enseignements des pères), le poème dramatique «Der folks -onbot ”(L’offre publique), « Piramidn un kanonen” (Pyramides et chanoines), un récit de voyage, et un grand nombre de traductions, telles que: « Di shprukhn fun hitapadesha” (Les récits d’Hitopadesha, de l’arabe ), et “Khinezishe un yaponishe legenden” (légendes chinoise et japonaise) et une partie des “Erinerungen” (Réminiscences) de Lafcadio Hearn [1850-1904] (de l’anglais).

En janvier 1902, il commence à travailler pour le journal « Tsukunft » (Futur) à New York et y produit jusqu’à la fin de sa vie des poèmes, légendes, fables, thèmes folkloriques sur des thèmes nationaux et sociaux juifs, traductions de Byron “Biblishe motivn” (thèmes bibliques), de Henry Wadsworth Longfellow, “Hiawatha”, de Omar Khayyam, “Rubaiyat” et de Dmitri Merezhkovsky [1865-1941] de “Shakyamuni,” une série d’articles intitulé «Natur shilderungen in der yidisher literatur» (descriptions de la nature dans la littérature juive), et le spectaculaire drame biblique «Shunamis» (Shunamit), ainsi que ses derniers poèmes écrits en 1926 et son tout dernier (janvier 1927) intitulé « A shoymer fun leydike riter » (Un tour de garde de chevaliers paresseux).

Yehoyesh collabore aussi régulièrement à « Minikes yontef-bleter » (Les journaux pour les fêtes de Minikes) et ses « Ilustrirte monat-bleter » (Mensuels illustrés) (1900-1916), où il publie entre autres ses «Legendes et halb-legendes» (Légendes et semi-légendes) – “Odems sheynhayt” (La beauté d’Adam), “Dos yerushe-hemdl” (La tunique de la succession), “Avrom avinus dimantshteyn” (Le diamant d’Abraham), “Medresh-motivn” (Thèmes du Midrash) «Bay di taykhn fun Bovl» (Au bord des rivières de Babylone) et «Trern de Kavyokhl» (Les larmes de Dieu), entre autres.

À partir du 16 novembre 1916, il collabore de manière permanente à « Der tog » (Le jour) de New York, où il publie, entre autres, des reportages hebdomadaires (publiés plus tard dans son ouvrage en trois volumes intitulé « Fun Nyu-York biz Rekhoves un tsurik (De New York à Rehovot et retour) et la majorité de sa traduction de la Bible.

De 1909 à 1919, il publie régulièrement dans « Kundes » de New York, le poème humoristique «A rayse arum der velt in 80 teg» (Un voyage autour du monde en quatre-vingts jours) de 1909, entre autres.
Dans « Dos naye lebn » (La nouvelle vie) de New York (1908-1915) du Dr Chaim Zhitlovsky, il publie, outre des poèmes, une traduction de «Tsedaka» de Jean Richepin [1849-1926] et «Chantecler» d’Edmond Rostand.

En plus de tout cela, Yehoyesh joue un rôle considérable dans la presse et les périodiques yiddish publiés à son époque aux États-Unis, au Canada, en Russie, en Pologne, en Autriche, en Argentine, en Israël et ailleurs.

Les poèmes de Yehoyesh ont été traduits en anglais, polonais, russe, français et allemand. Bien entendu, il compte de nombreuses publications de traductions en hébreu.
En Israël, ses poèmes sont publiés dans des périodiques tels que « Davar », « Hapoel-hatsair », « Haarets », « Ketuvim », Hitakhadut et Olam hayeladim.
A New-York, dans « Hadoar », « Hauma », « Haivri », « Hatoran », « Hatsofe » et « Hatsfira ».
A Varsovie, dans « Hayom », « Hasifriya », Hatsfira et Baderekh.

Les poèmes de Yehoyesh sont publiés dans de nombreux manuels scolaires et livres de lecture en yiddish et en hébreu et sont étudiés dans les écoles yiddish et hébraïques.

De nombreux compositeurs juifs ont écrit de la musique pour les poèmes de Yehoyesh qui sont chantés jusqu’à ce jour dans le monde yiddish.

En 1907, Yehoyesh commence à réaliser son «rêve de toute une vie»: une traduction du Tanakh en yiddish – l’impulsion initiale de traduire la Bible lui était déjà venue en 1904 – et à la fin de 1909, il avait déjà achevé une partie d’Isaïe et les cinq « rouleaux ».
Au début de 1910, il publie la première édition du Livre d’Isaïe. Au même moment, il travaille intensément à la traduction de la poésie américaine.
En 1911, parait l’ouvrage laborieusement rédigé avec Chaim Spivak: « Idishe verterbukh » (dictionnaire yiddish), «contenant tous les mots et expressions et noms propres, hébreux et araméens nécessaires dans la langue yiddish, avec leur prononciation et leur accent, et illustrés de proverbes et de dictons idiomatiques dans lesquels ils apparaissent ».

Les années 1920-1921 voient la publication d’une nouvelle édition de ses écrits en dix volumes – et Yehoyesh est reconnu comme un des plus grands poètes yiddish des temps modernes.
Il «approfondit la poésie yiddish», écrit Zalmen Reyzen, «en y introduisant de nouveaux motifs, idées, images et formes…. Yehoyesh est le grand poète des idées dans notre littérature…. Il est aussi un poète des couleurs et des tons et — le maître du rythme…. Beau peintre paysagiste,… il nous a donné des cycles de descriptions de la nature qui, par leur expression artistique et leur vivacité, n’avaient rien eu de comparable dans la littérature yiddish…. Le panthéisme de sa poésie lyrique est l’une de ses qualités les plus caractéristiques. Les expériences personnelles du poète… se sont dissoutes dans la période suivante de son écriture dans sa grande sensibilité universelle. »

Dans ses créations poétiques de sa dernière période, Yehoyesh est un précurseur du mouvement introspectif « In-zikh » dans la poésie yiddish. Il crée des formes, des expressions et des visions entièrement nouvelles pour sa poésie lyrique et s’identifie ainsi pleinement à ce groupe de poètes originaux. Dans le manifeste qui accompagnait l’entrée des «Introspectivistes» (Inzikhistn) dans la littérature yiddish, ils écrivaient à propos de Yehoyesh qu’il était « la figure la plus importante de toute la poésie yiddish actuelle, un poète qui continue à chercher, qui a le courage et la capacité – nous ne savons pas ce qui est le plus important – au sommet de son art, de créer de nouvelles formes et par d’autres chemins. Nous le considérons comme l’un de nos proches. »

Au cours des dix dernières années de sa vie, Yehoyesh se consacre presque exclusivement à son immense travail consistant à rédiger une nouvelle traduction en yiddish de l’ensemble du Tanakh – une traduction rigoureuse, fidèle au texte, qui devait également reproduire. en yiddish le tempo et le rythme de l’original, ainsi que la couleur de la Bible. Pendant de nombreuses années, il a étudié toutes les traductions anciennes et nouvelles de la Bible dans différentes langues et en particulier toutes les variantes présentes dans la Septante et la Vulgate, ainsi que dans les Targumim de Onkelos et de Yonatan (Ben Uziel), ainsi que dans les commentateurs et auteurs de la Bible, grammairiens, tels que Ibn Ezra, Ramban (Namanides) et Malbim, apportant ainsi des centaines de clarifications de mots et de phrases, sans lesquelles le texte est souvent incompréhensible.
Il réussit ainsi à créer dans sa traduction un style qui, d’une part, tient compte de toute la popularité et de la qualité archaïque des anciens textes religieux et de l’Ivre-taytsh (le yiddish archaïque utilisé bien avant pour traduire le Tanakh), ainsi que de l’interprétation plus savante, et d’autre part, il est précis, exact et clair.
Sa traduction du Tanakh est à la fois un trésor de la langue yiddish et un chef-d’œuvre à part entière.
Yehoyesh travaille sur sa traduction de 1909 jusqu’à sa mort prématurée. Au cours de la période 1922-1927, des centaines de lettres d’érudits et de juifs ordinaires paraissent dans « Der tog » et autant de ses réponses et de commentaires relatifs à ces lettres.

Yehoyesh sera par la suite extrêmement critique à l’égard de ses premières traductions du Tanakh de 1909-1910. Il déchire et détruit les pages d’une édition prête à être publiée, parce qu’il s’aperçoit qu’il s’est pas complètement libéré des germanismes.
La dernière traduction amendée comprend les traductions du « Khumesh » (Pentateuque, 1926), de « Neviim Rishoynim » (Premiers prophètes, 1927), de « Neviim Akhroynim » (Les derniers prophètes, 1929) et de « Ksovim » (Écrits, 1936).
Il y eut également des impressions spéciales des: « Shir hashirim » (Cantique des cantiques) (New York: YIVO, 1932), « Megiles ester » (Le rouleau d’Esther) (New York, 1936).

«Sur la traduction de la Bible par Yehoyesh repose l’esprit du prophète», écrit Shmuel Niger. « … C’est la plus grande création en yiddish,… la principale valeur de la langue pour les générations futures, qui servira même de texte auxiliaire dans les études de l’original en hébreu.”
Et Yankev Glatsheyn d’ajouter: «Yehoyesh a créé la plus grande sauvegarde contre le déclin de notre langue yiddish. Il a sauvé des milliers de mots yiddish de l’oubli et nous les a donnés comme un cadeau éternel à l’ombre fraiche du Tanakh éternel.»

(Source: Joshua Fogel, « Yiddish Leksicon »)