Les citoyens n’étaient pas libres de quitter le pays à leur guise sous le régime soviétique. Les candidats à l’émigration auxquels on avait refusé l’autorisation de partir étaient appelés « refuzniks ».
Parmi la communauté non négligeable des refuzniks se trouvait un grand nombre de Juifs, certains pour des raisons purement sionistes et beaucoup, parce que l’antisémitisme enraciné et les soupçons quant à leur loyauté leur ôtait toute opportunité de carrière dans les services publics.
Le simple fait de demander l’autorisation de quitter l’U.R.S.S. était un motif de suspicion de la part des autorités, et pouvait coûter cher en termes de relations sociales et d’emploi. Les candidats à l’émigration se retrouvaient tout simplement au chômage.
L’un de ces refuzniks était Eduard Kuznetsov, né en 1939, qui avait été arrêté pour la première fois en 1961 pour des activités dissidentes – notamment sous la forme de lectures de poésie politisées. Il avait été interné sept ans pour cette infraction, ce qui ne le dissuada pas d’organiser la malheureuse tentative de détournement.
Le complot, qui n’impliquait pas moins de 16 conspirateurs, commença par l’achat de tous les billets sur un avion Antonov de 12 places, qui devait effectuer un vol local depuis Leningrad – une ville idéalement située dans le nord-ouest de la Russie, à un saut de la Suède, saut évidemment illégal – à Priozersk, sous couvert d’un vol de groupe pour célébrer un mariage.
De Suède, les comploteurs avaient l’intention de s’envoler pour Israël.
De Suède, les comploteurs avaient l’intention de s’envoler pour Israël.
L’idée était de se séparer du pilote lors d’une escale en cours de route et de faire piloter l’avion vers la Suède par l’un de leurs membres, Mark Dymshits. Cependant, tous furent arrêtés à l’aéroport de Smolnoye avant même d’embarquer dans l’avion et accusés de haute trahison, un crime passible de la peine de mort.
Ils furent, en effet, condamnés à la peine capitale, mais à la suite d’un tollé international, Kuznetsov et son co-leader, Dymshits, furent seulement condamnés à 15 ans de travaux forcés. Les autres complices reçurent des peines variables, de 4 à 14 ans.
Bien que leurs moyens fussent discutables, ce complot désespéré secoua l’establishment soviétique et suscita une vague d’indignation internationale contre la politique russe, principalement au sujet du sort des Juifs en URSS.
Jusque-là, la situation des Juifs de Russie intéressait principalement les groupes juifs. À partir de l’arrestation des pirates de l’air potentiels, le problème devint un sujet international, déclenchant des protestations dans le monde entier – y compris un rassemblement de masse d’environ 100000 personnes devant le Mur Occidental à Jérusalem.
Tandis que grondaient les protestations internationales, l’URSS commença à autoriser ses Juifs à partir. Après la perestroïka – la restructuration économique et sociale orchestrée par Mikhaïl Gorbatchev et son successeur Boris Eltsine – à partir du début des années 1990, une vaste vague de Juifs quitta les Républiques soviétiques, dont environ un million firent d’Israël leur nouvelle patrie.
Parmi eux se trouvait Kuznetsov, dont Washington avait obtenu la libération en 1979, en échangeant contre lui deux espions russes incarcérés, ainsi que quatre autres dissidents. Kuznetsov s’installa en Israël, où il fit carrière dans les médias, devenant un militant actif des droits de l’homme.
De 1983 à 1990, il dirigea le bureau d’information de Radio Free Europe (également connue sous le nom de Radio Liberty), un diffuseur financé par les États-Unis qui visait à fournir des informations à l’Europe de l’Est et à d’autres régions où la liberté d’expression était limitée.
En 1999, Kuznetsov cofonda Vesti, un journal de langue russe publié en Israël. Il écrivit également un certain nombre de romans et vit maintenant à Jérusalem.
Dymshits, né en 1927, avait volé pour l’armée de l’air soviétique pendant non moins de 11 ans. Lui aussi émigra en Israël après sa libération, où il exposa ses peintures naïves sur les conditions du système pénitentiaire soviétique à Leningrad.
Le dernier des pirates de l’air potentiels à être libéré de prison fut Aleksey Murzhenk, le 11 avril 1988, après 18 années de détention.
(Edouard Kuznetsov, au camp pour prisonniers politique de Mordovia, en janvier 1963)
