Ephéméride | Interdiction est faite aux Juifs de Strasbourg de porter la barbe et de pratiquer la circoncision [22 Novembre]

22 novembre 1793

Interdiction est faite aux Juifs de Strasbourg de porter la barbe et de pratiquer la circoncision. Quelque temps après, ordre est donné de brûler leurs livres religieux.

A la veille de la Révolution française, la moitié des Juifs de France, environ 20000, vivent en Alsace.

Les Juifs constituent une « nation » à part, victime de l’opprobre de la société majoritaire et de l’enseignement du mépris. La majorité d’entre eux vivent du colportage, de la friperie, de la revente. Leur nombre est important dans le commerce des bestiaux, des chevaux et des grains. Ils s’adonnent au courtage d’argent (argent, revente des maisons et des terres), activité dénoncée par l’opinion publique même s’il convient de signaler que le prêt porte sur des sommes réduites et avancées pour de courtes périodes. La plupart des cahiers de doléances font preuve d’un antisémitisme virulent. Ainsi, le clergé réuni de Colmar et de Sélestat souligne que les « rapines » des juifs sont la principale cause de la misère du peuple. Il exige que « leur étonnante pullulation soit arrêtée dans son principe et qu’il ne puisse plus être permis de contracter mariage qu’au fils aîné de chaque famille juive ».

Le 25 mai 1789, les représentants de la nation juive en Alsace, réunis à Strasbourg, expriment leurs vœux dans un cahier spécifique. À la fin du mois de juillet 1789, les paysans s’attaquent aux abbayes et aux châteaux, mais aussi aux Juifs de Durmenach, Hagenthal et Hegenheim, dans le Sundgau, dont les maisons sont pillées. Vu le contexte difficile, les Juifs d’Alsace députent David Sintzheim et Joseph Brunschwig pour acheminer leur propre cahier de doléances à Paris. Le texte présenté à Versailles, en août 1789, défendu par l’abbé Grégoire, exprime que, sur le plan économique, soient supprimées les discriminations en matière de fiscalité et d’activité professionnelle.

Symbolisant l’adhésion des juifs à la Révolution, le fils aîné de Cerf Beer, Max Beer, se fait admettre dans la garde nationale et le 20 février 1790 à la Société des Amis de la Constitution de Strasbourg, favorable aux Juifs en ce début de Révolution. Mais si les Juifs « portuguais, espagnols et avignonais » sont émancipés le 28 janvier 1790, les Juifs d’Alsace doivent attendre le 27 septembre 1791 pour obtenir les mêmes droits. Le retard est lié au blocage entrepris par les Alsaciens, tant catholiques, que luthériens. Jean-François Reubell, futur directeur du Directoire, en prend sa part : « Vous voulez donner le titre de citoyen aux Juifs ? Non, les Juifs ne sont pas des citoyens ; ils forment une nation qui a ses lois particulières. Peuvent-ils être soldats ? Il ne peuvent se battre le samedi. Artisans ? Mais ils refusent de travailler le samedi et ils ont des fêtes trop nombreuses. Si vous voulez leur donner le titre de citoyen, toute l’Alsace se révolterait ».

En 1793, la guerre aux portes de l’Alsace, voire dans sa partie septentrionale, la radicalisation de la lutte contre la religion, le va-et-vient incessant à la frontière, l’arrivée en Alsace de Saint-Just et Lebas, tout concourt en quelques semaines à transformer la Révolution en un mouvement sanglant.

Comme dans toute période de crise, l’antisémitisme s’affirme avec une vigueur nouvelle. Au sein même des sociétés populaires, on dénonce désormais les Juifs « qui font un peuple à part dans la République » et on affirme : « Bannissez les juifs et vous aurez cassé bras et jambes à l’agiotage ». Les Juifs sont accusés de profiter de « l’émancipation pour mieux asseoir leurs affaires, de refuser d’abandonner leurs superstitions, de ne pas accepter de se fondre dans la masse. Alors que la raison triomphe, ils restent attachés à leurs usages barbares et à leur loi inhumaine d’opérer sanguinairement sur l’enfant mâle qui naît ». À cela s’ajoute qu’ils portent la barbe longue « par ostentation et pour singer les patriarches », qu’ils pratiquent une langue « qu’ils ne connaissent pas et qui n’est plus usitée depuis longtemps ». Il est demandé à la Commission provisoire « de leur interdire ces usages et d’ordonner qu’un autodafé sera fait […] de tous les livres hébreux et principalement du Talmuth ».

Notons que ces mesures s’insèrent dans un ensemble plus général. Dans le Haut-Rhin, on s’en prend à la fois à la barbe des capucins, des Juifs et des anabaptistes. Le 13 janvier 1794, la municipalité de Hagenthal-le-Bas arrête que « les Juifs devront couper leurs barbes, ne plus porter en public leurs décalogues, ne plus se ceindre publiquement d’un mouchoir et d’une manière générale supprimer tous les signes extérieurs de leur culte ». Les jacobins d’Altkirch invitent le département « à prendre toutes les mesures qui sont en leur pouvoir pour obliger les Juifs à satisfaire aux lois, de même que les anabaptistes, qui portent également la barbe par pure dévotion quoi que d’ailleurs leur culte soit infiniment plus rapproché de la saine Philosophie et de la Raison ».

Comme les catholiques et les luthériens, les Juifs voient quelques-uns des leurs jetés en prison. En 1793, Samuel Seligmann, Alexandre et Abraham Auerbach se plaignent de leur détention à la prison du séminaire de Strasbourg, rappelant qu’ils s’étaient appliqués « à former la jeunesse juive selon l’esprit des décrets aux travaux de l’art, dans leurs fabriques respectives de draps et de tabacs » . Et, à la société populaire de Colmar, en 1794, un membre demande : « Les Juifs portent-ils le signe de leur culte ? ».

Source: Annales historiques de la Révolution française.
Illustration: gravure d’époque avec la légende:
« Quittez un vil trafic, renoncez à l’usure,
Aux arts et aux métiers, joignez l’agriculture,
Stellt Wucher und Betrug, und schnödess Scharchern ein,
handwerch, Kunst Acherbau, mus ewer Nahrung sein ».