29 novembre 1940
Sortie dans toute l’Allemagne du film « Der ewige Jude » (Le Juif éternel ou Le Juif errant).
Le Juif errant est un personnage légendaire dont les origines remontent à l’Europe médiévale et qui ne peut pas perdre la vie, car il a perdu la mort : il erre donc dans le monde entier et apparaît de temps en temps.
En 1228, le moine bénédictin Matthieu Pâris relate le récit d’un évêque arménien en visite au monastère de Saint Albans, où le personnage est assimilé au juif Cartaphilus. La légende devient populaire en Europe à partir du XVIe siècle et le Juif errant reçoit le prénom d’Ahasverus. Il inspire nombre d’écrivains.
Le mythe du Juif errant est absent des évangiles, il trouve une de ses origines dans un passage de l’évangile de Jean où Jésus dit à son sujet :
« Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? »
De cette idée qu’un témoin de la Passion survivrait jusqu’au retour du Christ naquirent de nombreux contes populaires. Cette errance a deux valeurs :
l’une historique, qui se prolonge dans un temps et un espace réel, à mettre en relation avec la chute du royaume d’Israël ;
l’autre, de fait : l’errance est le signe d’une faute, libre aux auditeurs de déchiffrer ce message et de considérer le personnage comme un imposteur, un traître dont on doit se moquer et qu’il faut rejeter.
Au XVIe siècle, le mythe du Juif errant se voit immortalisé dans un petit opuscule allemand au travers d’un personnage modeste, mais extraordinaire, d’un simple cordonnier juif, nommé Ahasvérus, qui prétend avoir assisté à la crucifixion du Christ.
Ce récit connaît un succès populaire foudroyant et constitue un phénomène déconcertant. Ce succès immédiat nous renvoie au besoin vital du peuple de mythologie, dernier rempart contre les forces hostiles qui le menacent. Dans chaque catastrophe, événements terribles ou prodiges qui surviennent, l’homme de la ville aussi bien que celui de la campagne a besoin de comprendre pourquoi se manifeste la puissance divine ; ce mythe lui fournit une explication satisfaisante.
Ainsi, la responsabilité des Juifs devient évidente car leur crime est fondateur. Toute sorte de forfaits et de machinations diaboliques leur sont imputés par des relais populaires (les canards), qui ne manquent pas une occasion de perpétuer de vieilles calomnies médiévales : sacrifices vivants de chrétiens, profanation d’hosties, empoisonnement de sources, crachats sur des crucifix, etc.
Dès lors, s’il survient quelque cataclysme inexplicable, la foule les impute à la race maudite, sur laquelle certains auteurs occasionnels lancent l’anathème. Dès lors, le peuple juif se retrouve, en plus d’être accusé d’être un peuple déicide, à cumuler, selon cette image du Juif errant, une double responsabilité dans la mort du Christ ; cette croyance engendre des accusations infondées envers les Juifs qui évoluent avec les siècles. Le Juif errant, haï partout puisque de nulle part, devient alors le symbole d’un mal incompris à l’instar de la théorie du bouc émissaire.
La propagande nazie y a vu la preuve que les Juifs ont été à juste titre persécutés par toutes les races au cours du millénaire.
L’exposition « Der ewige Jude » ouvre ses portes à la Bibliothèque du Musée allemand de Munich le 8 novembre 1937 et se termine le 31 janvier 1938. Présentée comme une exposition d’art dégénéré, elle est la plus grande exposition antisémite produite jusqu’alors par les nazis. L’exposition présente des photographies soulignant les traits typiquement «juifs» de personnages politiques, tels que Léon Trotsky, ou Charlie Chaplin.
Les vitrines soulignent les tentatives supposées des Juifs pour bolchéviser l’Allemagne. Elles le font en montrant un Juif «oriental» – portant un caftan et tenant des pièces d’or dans une main et un fouet dans l’autre. Sous son bras il tient une carte du monde, avec l’empreinte du marteau et de la faucille. L’exposition attire 412 300 visiteurs, soit plus de 5 000 par jour.
L’exposition déménage à Vienne du 2 août au 23 octobre 1938, puis à Berlin du 12 novembre 1938 au 31 janvier 1939. Selon les rapports de police, il y a une corrélation directe entre les sentiments antisémites et, dans certains cas, les actes de violence envers la communauté juive dans chaque ville où l’exposition a lieu.
L’objectif de Der ewige Jude est d’être le premier film à offrir un tableau complet de la juiverie mondiale, et d’être un «outil efficace dans la lutte pour briser le pouvoir des Juifs sur la race aryenne».
Le fil conducteur de tout le film, celui du Juif comme parasite chez un hôte par ailleurs sain, se trouve dans le film sous plusieurs formes, chacune d’elles conçue pour révéler aux Allemands le « vrai » Juif sous le vernis de la culture européenne qui cache le parasite juif .
Les Juifs sont présentés comme une masse étrangère, basanée, au nez crochu, à la barbe malpropre, qui encombre les rues grouillantes de l’Europe centrale. Ils marchandent, se disputent la nourriture à table, accumulent les richesses, les dissimulent aux percepteurs, et deviennent élégants et gras sur le dos des bons Allemands. Leur religion et leur culture sont vues comme des sources occultes de pouvoirs secrets.
Dans une scène célèbre, des essaims de rats se ruent à travers les caves et les égouts. Les plans sont entrecoupés d’images de Juifs qui émigrent de Palestine aux quatre coins du monde. Le texte superposé véhicule le message:
« Là où les rats se présentent, ils répandent des maladies et apportent l’extermination sur la terre. Ils sont rusés, lâches et cruels, ils se déplacent par grands troupeaux, exactement comme les Juifs infectent les races du monde. »
Le film a été réalisé par Fritz Hippler, directeur du département du cinéma du ministère, sous les ordres directs du seul Joseph Goebbels. Né à Berlin en 1909, Hippler a fait ses études universitaires à Berlin et Heidelberg, où il soutient une thèse sur Marx, Mill et Lagarde pour laquelle il obtient un doctorat en philosophie.
Encore étudiant, il était déjà enthousiasmé par les nazis, rejoignant leurs diverses organisations dès 1926. Ils promettent de créer du travail pour tous, de mettre fin à la corruption et de restaurer la place de l’Allemagne dans le monde, ce qui séduit Hippler. Goebbels est impressioné par la qualité de son travail et le promeut directeur en 1939.
Tout au long du tournage de Der ewige Jude, Hippler entretient des contacts quotidiens avec Goebbels. Il revient à Berlin avec l’ensemble des bobines le 16 octobre 1940. Les rushes sont développés le même jour et montrés à Goebbels pendant la soirée. Les images d’une demi-heure d’abattage rituel, délibérément mises en scène comme de la cruauté envers les animaux, choquent Goebbels qui écrit dans son journal le lendemain matin:
« Dieses Judentum muss vernichtet werden. » (Cette juiverie doit être annihilée).
Après avoir montré ces rushes à la table du Führer le 28 octobre 1940 – où tout le monde est profondément troublé selon son journal, Goebbels se rend à Lodz pour voir par lui-même le 31 octobre. Il écrivit dans son journal que la question juive est plus une tâche pour le chirurgien qu’une tâche humanitaire.
L’importance de « Der ewige Jude » ne réside pas dans sa qualité cinématographique mais dans le service brutal rendu à la cause du racisme nazi. Le Der ewige Jude de Hippler «remplissait le spectateur d’un sentiment de gratitude profonde d’appartenir un peuple dont le chef a résolu le problème juif». On pense que des films tels que Der ewige Jude ont aidé le peuple allemand à accepter la politique de génocide infligée aux Juifs.
Deux versions différentes du film ont été réalisées, la version originale, et une version édulcorée, sans les scènes sanglantes d’abattage rituel. À Berlin, le film sort simultanément dans soixante-six salles, les deux versions étant présentées à différents moments de la journée.
Malgré les critiques élogieuses de la presse, le succès commercial de Der ewige Jude fait pâle figure à côté d’autres films antisémites tels que le Juif Süss. Les rapports du SD (Renseignements généraux) en provenance de nombreuses régions d’Allemagne et d’Autriche sont convergents: «Les scènes d’horreur dégoûtent les spectateurs et l’aspect documentaire est considéré comme éprouvant pour les nerfs. »
Malgré l’échec commercial du film, les images sont reproduites sur des affiches et des publications à travers le Reich et l’Europe occupée.
L’objectif de susciter la peur, le dégoût et la haine envers les Juifs éternels a été résumé par un critique:
« On éprouve un profond sentiment de rédemption après avoir vu ce film. Nous avons brisé leur pouvoir sur nous, nous sommes les initiateurs de la lutte contre la juiverie mondiale, qui dirige maintenant sa haine, son avidité brutale et sa volonté destructrice contre nous. Cette bataille est menée pour nous-mêmes, pour l’Europe, pour le monde. «
Hippler est capturé par les Britanniques en 1944. Il échappe aux poursuites criminelles comme les autres cinéastes nazis. Après une procédure de «dénazification», il sert dans l’armée américaine en tant que traducteur. Plus tard, il gagnera sa vie comme agent de voyages.
