18 décembre 1849
Naissance de Nahum Meir Schaikewitz, le roi du roman yiddish à quatre sous.
Le mot yiddish pour désigner ce genre de littérature est « shund », un mot d’origine allemande dont il est difficile de trouver un bon équivalent français. Littérature de gare? Littérature à sensation? Romans à quatre sous? Le mot anglais est « pulp-fiction ».
Shalom Aleichem pensait que le « shund » était de la littérature à mettre à la poubelle et il appelait à l’éliminer complètement. Pour l’historien et critique Shimen Dubnow les personnagesdes animaux du « schund » étaient tous plats et insipides, et I.L. Peretz, le père fondateur de la littérature yiddish, le détestait complètement. Mais plus les intellectuels raffinés méprisaient le « shund », plus les jeunes auteurs comme Isaac Bashevis Singer, Meir Shaykevich et Alexander Harkavy continuaient à écrire ces romans à quatre sous.
Ils n’avaient pas beaucoup de choix non plus. A cette époque, un auteur qui voulait vivre de l’écriture devait se lancer dans les genres populaires ou mourir de faim.
Vers la fin du 19ème siècle, le « shund » avait une cote extrêmement élevée. Il s’adressait aux masses. Les « Desperate Housewives » juives l’adoraient, les vendeurs de journaux de Varsovie en dépendaient pour vivre, c’était populaire à Vilna et les pièces de théâtre qui s’en inspiraient étaient mises en scène dans les théâtres yiddish de New York.
Le terme vient directement de l’allemand « Schund » qui, au sens littéral, désigne les déchets de l’écorchage des animaux. et au sens figuré des choses sans valeur. A cette époque, dans le monde germanique, les intellectuels, la bourgeoisie et les églises étaient extraordinairement préoccupés par le développement de la littérature du « Schund und Schmutz », supposée dégrader les masses tant au niveau du goût que de la moralité. Un peu comme à l’époque moderne, les romans-photos, et aujourd’hui, les émissions de télé-réalité.
Le Schund était très populaire parmi les non-Juifs en Europe au cours du 19ème siècle. Dans les années 1870, il avait pénétré aussi le monde yiddish suscitant une inquiétude comparable. Cette littérature s’adressait aux Juifs simples, qui n’étaient pas habitués à une littérature de qualité. Le succès financier du « shund » incita de nombreux auteurs à entrer dans ce nouveau genre. Ils publiaient des romans policiers, des thrillers, des westerns, de la science-fiction et des aventures, et bien sûr la catégorie la plus admirée – l’amour et la romance.
Afin de réduire les coûts, les livres étaient fabriqués en papier bon marché (d’où le nom de pulp-fiction en anglais) et distribués dans les kiosques à journaux et les bibliothèques publiques. Les librairies respectables de Varsovie, Vilna et New York n’osaient pas vendre ce qu’elles considéraient comme une abomination.
En ce qui concerne le contenu, la plupart des histoires de « shund » comportaient une intrigue palpitante et tarabiscotée avec des histoires d’amour qui se déroulaient certaines dans des endroits très exotiques, et d’autres fois dans un environnement familier. Les personnages étaient plats, les protagonistes étaient des comtes et des princesses, ou dans certains cas des gens simples auxquels on pouvait facilement s’identifier.
Le bien et le mal étaient bien définis, pas de zones grises, pas de profondeur, et toutes les histoires avaient une fin heureuse.
Les éditeurs avaient l’habitude de faire signer aux auteurs des contrats qui leur permettaient d’interférer sans restriction dans les contenus, les titres et même dans le nom ou le pseudonyme de l’auteur. Le seul but était de vendre autant d’exemplaires que possible. Les titres étaient le plus important, avec des titres typiques comme « Princesse dans les bois », « Le tueur instruit », « Amour à vendre ».
La plus célèbre star de la littérature « shund » en yiddish fut sans conteste, Nahum Meïr Schaikewitz (connu sous l’acronyme Shomer).
Né en Russie, il commença sa carrière littéraire en 1876.
Shomer a vécu et travaillé principalement à Vilna et à Odessa et fut un auteur prolifique qui a publié 15 romans en hébreu, 205 romans en yiddish, 50 pièces de théâtre et beaucoup d’autres ouvrages littéraires. Il fut en tête des listes de best-seller pendant des années, amèrement jalousé pour cela par des auteurs respectés tels que Sholem Yaakov Abramovitch (Mendele Mocher Sforim) et Shalom Aleichem.
En 1888, ce dernier écrivit un essai féroce sur Shomer, intitulé « Le Procès de Shomer », dans lequel non seulement il critiquait le travail littéraire de Shomer mais l’attaquait personnellement. Selon certains, Shomer fut tellement offensé par Shalom Aleichem qu’il décida de partir en Amérique – la même année. Avant de partir, il composa une réponse et publia un essai intitulé « Que la lumière soit », dans lequel il prenait la défense du genre comme répondant aux besoins spirituels des Juifs simples. Arrivé à New York, la carrière de Shomer ne fut pas freinée. Il continua à publier et à éditer dans les magazines yiddish.
Si l’on en juge seulement par les chiffres de vente, le « shund » l’a largement emporté sur la littérature yiddish de qualité, du moins jusqu’à ce que la querelle des styles soit tranchée par le khurbn.
Au début du 20ème siècle, le domaine du « shund » s’enrichit d’une nouvelle créature – les romans feuilletons – distribué à des dizaines de milliers d’exemplaires dans les journaux. Encouragés par le succès commercial, les éditeurs de grands journaux yiddish à New York comme le Forverts, qui a accueilli aussi le futur prix Nobel Bashevis Singer, publiaient non pas un, mais même trois romans feuilletons à la fois.
De retour au pays, Yaakov Yatskan, le fondateur légendaire du journal juif le plus populaire en Pologne, Haynt, porta ce format un peu plus loin et fit du thriller en feuilleton une composante incontournable du journal. Assez rapidement, le « shund » devint une partie intégrante de tous les quotidiens. Les statistiques de 1932 montrent que sur 50 quotidiens yiddish distribués dans le monde, 30 ont publié plus de 300 romans feuilletons de « shund ». La plupart formatés selon une formule figée, par des écrivains anonymes ou par des auteurs trop gênés pour signer de leur vrai nom.
Le succès diminua graduellement jusqu’à ce que le « shund » disparaisse complètement, en même temps que la destruction des lecteurs yiddish.
(Source: Ushi Derman, Beit Hatfutsot)
