7 décembre 1895
Naissance de Peretz Markish, immense poète, assassiné pour n’avoir pas voulu faire de la poésie yiddish « le département des rimes du mouvement ouvrier juif ».
Peretz Davidovitch Markish est né de parents pauvres, le 7 décembre 1895, le 25 novembre dans l’ancien calendrier, à Pollonoye, une ville dans la Volhynie, maintenant en Ukraine. Ses ancêtres semblaient provenir d’Espagne. Sa mère vendait des harengs et son père était un enseignant, un Melamed.
Il reçoit donc une éducation religieuse dans une école juive, le heder qu’il fréquente à trois ans, empruntant chaussures et couverture pour s’y rendre. Très tôt, à sept ans, sa belle voix, son oreille absolue, le font remarquer par un hazan, un chantre. Après avoir chanté dans les synagogues, il va parcourir les routes et différentes villes du sud de la Russie dans une chorale juive de dix membres. Il quitte donc la maison natale dès son plus jeune âge, et exerce une multitude de petits métiers (dans une banque, comme enseignant, comme professeur intérimaire,…). Il a étudié à l’Université nationale Shanyavsky pour «s’instruire », lui qui venait d’un milieu peu instruit. Il essaie sans succès de passer des examens voulant postuler pour le cours de gymnastique à Odessa. Puis lui aussi aura symboliquement coupé ses papillotes de croyant pour devenir poète.
Dès 1912, il écrit des poèmes en russe. En 1916, il a été envoyé au front dans l’armée Impériale- pour la Première Guerre mondiale. Après un an, il est démobilisé, car blessé – commotion cérébrale -, et complètement traumatisé.
Il revient alors vivre chez ses parents à Ekaterinoslav. Dans le même temps, il écrit des poèmes, puis des nouvelles en yiddish dans les journaux locaux.
Mais surtout après sa démobilisation, il se trouve au milieu de la Révolution de Mars de 1917, qui est pour lui une révélation. À partir de 1918, il a fait partie du groupe d’écrivains de Kiev, dont il est le plus jeune membre, groupe qui comprend aussi David Gofshtein, Leo Kvitko, Osheroff Schwartzman.
En 1918, Peretz Markish écrit son poème Volhynie, qui, avec un recueil de poèmes Shveln (« Seuils», 1919), le rend célèbre et le place au premier rang des écrivains juifs de la nouvelle génération. Il anime à Kiev le nouveau souffle de la poésie juive. Il déménage un temps à Moscou avant de partir pour Varsovie, fin 1921.
Là il contribue à fonder le mouvement moderniste yiddish à travers sa participation dans le groupe littéraire Khalyastre, (La bande), avec Uri Zvi Grindberg et Melech Ravitch, qui brise les frontières entre les arts, et s’inscrit dans le monde nouveau. Ils publient en 1922 une anthologie qui fait de Varsovie la capitale du modernisme yiddish en Europe. La seconde et dernière édition de Khalyastre, est parue à Paris en 1924 avec une illustration de la couverture par Marc Chagall, qui était son ami cher depuis 1924. Markish fait partie de ces juifs élevés dans une profonde tradition, et ils vont rompre violemment avec elle, fascinés par le socialisme, le communisme ou le sionisme.
Son poème épique Di Kupe («Le tas, ou le monceau») publié en 1922, est un grand choc dans toute la littérature russe, par son style novateur, enflammé et désespéré.
De 1921 à 1926, Markish va vivre loin de la Russie – à Varsovie, Berlin, Paris, Londres, Rome, où il a écrit et publié. Il rencontre les mouvements modernistes qui l’influencent. Il a même visité la Palestine en 1923!
En 1926, il s’installe d’abord à Kharkov puis à Moscou sans que l’on sache vraiment pourquoi. Là il devient l’un des écrivains les plus prolifiques de lettres soviétiques juives, croyant à la fois en la révolution et en la renaissance juive.
Pourtant les persécutions se multiplient et sa femme Esther se souvient:« 1937 peut être comparé à une crue centennale, la peste, une éclipse solaire …Cette année a apporté et la mort, l’arrestation, et la perturbation des âmes. Les gens ont disparu…».
Markish est pourtant laissé en liberté, sa renommée le protège encore.
De 1939 à 1943, Markish a dirigé la section yiddish de l’Union soviétique des écrivains,
Le début de la Seconde Guerre mondiale provoque une prise de conscience importante dans son travail. En 1940, il écrit un très long poème, son chef-d’œuvre, Tsu une tentserin yidishe (à une danseuse juive), « qui entremêle des thèmes qui sont considérablement éloignés les uns des autres: d’une part, le sort difficile des minorités juives en Union Soviétique, dépeint comme un maillon de la chaîne de l’expérience historique collective juive, de l’autre, la figure du danseur, avec sa sensualité, sa puissance érotique»(Avraham Novershtern).
Tous les événements de cette époque – la collectivisation, l’arrivée au pouvoir en Allemagne des nazis, la guerre d’Espagne, auront une profonde influence sur son œuvre. Pendant la «Grande Guerre patriotique», il écrit des dizaines de poèmes violents contre les «ennemis du peuple»aussi , et pleins d’espoir en la victoire. Son poème épique Milkhome, (Guerre), de 1948, est une vaste chronique de ses expériences de guerre, en se concentrant particulièrement sur le sort des Juifs. Il reçoit l’Ordre de Lénine en 1939. Donnant donnant, il doit rejoindre le Parti communiste en 1942 par obligation plus que par conviction, car il n’était révolutionnaire qu’en écriture. Il devient membre du conseil exécutif du Comité Juif antifasciste et du conseil éditorial de son journal.
Les années de guerre auront permis aux écrivains juifs de pouvoir parler et décrire les malheurs de leur peuple, de faire émerger des sentiments nationaux également, car cela se mélangeait au combat contre les nazis. Patriotisme soviétique et paroles du peuple juif se fusionnaient. Peu après le déclenchement de la guerre, des émissions de radio en yiddish furent organisées, elles étaient destinées à un public juif aux États-Unis que Staline voulait séduire. Markish fut un des acteurs majeurs de ces émissions de propagande.
C’est l’époque de ses poèmes épiques et de l’écriture de nombreuses pièces de théâtre.
Il était à l’époque « un poète respectable et respecté » appartenant au peuple soviétique, écrivant en yiddish et publié largement dans les différentes langues de l’Union soviétique, mais surtout en traduction russe. Mais, l’antisémitisme couvait déjà. Markish, ignorant les tortures des prisonniers, croit encore « aux bâtisseurs d’une nouvelle vie », bien qu’il voie les arrestations se multiplier autour de lui. Il fut correspondant dans «la Grande Guerre Patriotique» sur laquelle il écrivit des nouvelles et des romans dont l’un portait sur la bataille de Stalingrad. Il élabora avec Ilya Ehrenbourg Le Livre noir sur l’extermination des juifs pendant la guerre de 1941-1945. L’ouvrage fut interdit de publication.
Dans les années d’après-guerre il continue avec ferveur, avec fureur, à soutenir le régime et son idéologie, quitte à se taire et ne pas dénoncer par exemple les grandes purges de 1936-1938. il est devenu un homme de pouvoir, membre de la direction de l’Union des écrivains soviétiques, et élu chef de la section juive de la Writers ‘Union. Il a reçu l’Ordre de Staline en 1946, seul écrivain yiddish a l’avoir jamais reçu. Il l’avait reçu en même temps qu’Eisenstien, Emil Gillels, Sergueï Prokofiev, Khachaturian, Georges Sviridov! Il y avait alors un bouillonnement de la culture yiddish en URSS, car elle servait la propagande du régime.
Vers novembre 1948 Peretz Markish comprend que la fin approche, car les rumeurs enflaient pour discréditer ces ennemis de l’intérieur qu’étaient les écrivains juifs… Son dernier poème dit d’ailleurs :
Combien de temps encore vivre dans le monde blanc
Avant la limite malheureuse
Comment nous brûlons, comment nous est donné ?
Maudits face aux étoiles –
Amour laissez cela se faire.
Le 21 novembre 1948, le Comité antifasciste est dissous. Tous les journaux yiddish sont interdits. La littérature yiddish est interdite le mois suivant.
Après s’être servi des voix yiddish pour glorifier sa lutte contre l’envahisseur nazi, Staline mit en place sa politique d’extermination. D’abord de façon hypocrite en couvrant de médailles et d’honneurs certains des porte-paroles, puis avec sauvagerie pour extirper toute culture juive en URSS par le meurtre par le pouvoir soviétique des plus grands écrivains yiddish, des artistes, et des leaders culturels. Et les purges staliniennes commencèrent, et la cruauté sadique du « petit père des peuples » décapita seulement les meilleurs, laissant les médiocres continuer à le couvrir d’éloges. Ils étaient des faire-valoir, des « marranes » servant une autre foi.
« Faites-leur savoir que la culture yiddish et juive est en train de mourir.» hurlait Dar Nister, mais on ne l’écoutait pas.
L’assassinat en janvier 1948 du directeur artistique du Théâtre Juif de Moscou, Solomon Mikhoels, immense acteur, sur les ordres personnels de Staline, meurtre déguisé en accident de la route, fait écrire à Markish un hommage presque suicidaire en cette période. Lors des funérailles de S. Mikhoels, Markish courageusement a lu son poème, où la mort de Mikhoels est clairement appelée assassinat.
Dans la soirée du 27 janvier 1949 Markish emballe soigneusement dans un sac de pommes de terre le manuscrit de Générations (publié à titre posthume en 1966), et son dernier livre de poèmes et de poésie, « Quarante » couvrant l’histoire juive depuis les temps bibliques jusqu’à la Révolution russe. Il voulait sauver ce qu’il considérait comme sa meilleure œuvre: « Quarante » est la meilleure chose que j’ai écrite ».
Et il a donné à sa belle-sœur le sac. «Elle a immédiatement quitté l’appartement, l’ascenseur était occupé, et elle descendit à pied. L’ascenseur s’arrête à l’étage de Markish, il est occupé par sept officiers. Environ trois heures plus tard, arrivent quatre agents de sécurité, avec un mandat d’arrêt et de perquisition.
Dans la nuit du 27 au 28 janvier 1949, Peretz Markish est donc arrêté en tant que membre du Présidium du Comité juif antifasciste. Il est accusé de nationalisme juif bourgeois, de sionisme, d’ennemi du régime soviétique. Il est soumis à des longs et terribles interrogatoires, à la torture brutale et inhumaine pendant plus de trois ans. Ces méthodes étaient faites pour casser les gens. La plupart des autres accusés sont brisés, Peretz Markish, avec arrogance et un immense courage, tient tête à ses bourreaux et c’est lui qui devient l’accusateur et non plus l’accusé. Il passa en procès devant le collège militaire de la Cour suprême de l’URSS en mai 1952 : comme la plupart des coaccusés, il refusa d’entériner l’acte d’accusation.
Et sa dernière déclaration, devant la Cour Suprême, avant d’être mis à mort par ses tortionnaires, fut non pas un plaidoyer, mais un hymne de résistance contre ce procès truqué. Staline mua le 18 juillet, la peine prononcée de 25 ans de prison, en condamnation à mort.
Il refusera tout aveu, et sera condamné à mort avec la plupart des accusés. Le verdict a été exécuté en secret le 12 août 1952 à Moscou . Ce fut « La nuit des poètes juifs assassinés». Celle de l’exécution de 13 juifs, écrivains yiddish, poètes, savants. Parmi les cinq poètes assassinés figurent Leib Kvitko, David Hofshtein et Itzik Feffer et Peretz Markish. Nulle « affiche rouge » ne fut chantée en Occident, qui fit grand silence, comme il le fera lors du procès des Blouses Blanches. Le petit père des peuples devait être meilleur poète aux yeux des bonnes consciences.
Chacun des poètes fusillés avait été membre du Comité Juif antifasciste pendant la Seconde Guerre mondiale, qui a soutenu l’effort de guerre soviétique contre l’Allemagne nazie.
Markish a donc été arrêté dans le cadre de la campagne de liquidation menée contre la communauté juive et du Comité juif antifasciste, mais surtout contre les vestiges de l’activité culturelle officielle des juifs en Union Soviétique. Après l’oppression, était venue la destruction de la culture yiddish en Union Soviétique. Cela continua bien après la mort de Staline. L’ exécution de Markish fut gardée secrète et déniée. Elle fut révélée seulement en 1955.
Il a été réhabilité en 1957, et des poèmes furent de nouveau publiés en 1957 (en traduction russe uniquement).
Et il est mort avec un morceau de brise dans les lèvres … (Markish-1918)
(Source: extrait du magnifique article de Gil Pressnitzer qu’il vaut la peine de lire intégralement dans Esprits Nomades ici:http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/…/markish.html)
