26 décembre 1751
Naissance à Londres de Lord George Gordon, futur Yisraël bar Avraham Gordon.
Un Juif pieux qui tient à observer les lois de la « kashrouth » et à prier avec un « minyan », même alors qu’il est enfermé dans une prison anglaise en l’an 1788, quoi d’extraordinaire? De tous temps, les Juifs pieux ont veillé scrupuleusement à appliquer les lois de la torah et qui n’était pas pieux en ce temps-là?
Certes, le Juif en question n’était qu’un des nombreux Juifs de la sinistre prison de Newgate où les prisonniers mouraient comme des mouches, emportés par la fièvre des prisons due à l’absence d’aération. Mais il était le seul Juif qui pouvait prétendre, entre autres choses, avoir été Lord d’Ecosse, fils de duc, député aux Communes, fils du duc de Gordon et président de l’Association protestante.
Voici donc l’histoire peu banale de Lord George Gordon, un « ger tsedek », un vertueux converti.
Un jour, très probablement avant l’année 1780, alors qu’il séjournait dans la région appelée East Anglia, en descendant une rue dans le petit quartier juif d’Ipswich, George Gordon remarqua un écriteau étrange au-dessus de la porte d’Isaac Titterman (le « mohel », « shochet » et « hazan » local -) « Que tous ceux qui ont faim entrent et mangent ». L’amour calviniste de Gordon pour l’Ancien Testament, sa familiarité avec l’hébreu et sa sympathie pour le peuple juif rendaient l’invitation de la Haggada irrésistible. Cédant à son impulsion, il entra. Et ainsi commença sa longue amitié avec Isaac Titterman.
En 1787, alors âgé de 36 ans, Lord George Gordon se convertit au judaïsme. Si l’on considère que le peuple juif était la risée de ses compatriotes, qui n’avaient que depuis peu, et à contrecoeur, autorisé les Juifs à revenir vivre en Angleterre après près de 400 ans de bannissement, la conversion de Gordon était, pour l’époque, vraiment extraordinaire.
George Gordon naquit dans Upper Grosvenor Street, à Londres, le 26 décembre 1751. Il était le sixième fils du duc de Gordon. Son parrain n’était autre que le roi George II. Peu de temps après sa naissance, son père mourut, et le jeune George fut envoyé dans les domaines de la famille en Écosse. Sa mère, la duchesse, se remaria bientôt avec un sous-officier américain de l’armée britannique, de 17 ans son cadet. Dès lors, elle ne trouva plus le temps de s’occuper des six enfants qu’elle avait eu avec le duc, et les négligea sans vergogne. Elle acheta néanmoins à George une commission d’officier dans l’armée, (à l’époque, les postes d’officier s’achetaient).
Ainsi, avant même d’avoir onze ans, George Gordon avait déjà été promu lieutenant. Sa sensibilité à toutes les formes d’injustice devait le conduire plus tard dans sa vie à attaquer ce système d’octroi des places et d’achat de postes. Comme sa mère avait trop utilisé son influence à la cour pour faire progresser les carrières militaires de son mari et du frère aîné de George, William, il sembla plus avantageux pour George de servir dans la marine. Elle obtint usa nomination comme aspirant et, un an après sa sortie du lycée, il était en mer.
Son comportement dans la marine donna le ton d’une grande partie de sa future vie politique. Il était direct, indépendant et le plus souvent une cause d’embarras à la fois pour son capitaine et pour l’Amirauté. Mais il était très populaire auprès de ses camarades de bord. Plus que tout, il était sensible à l’hypocrisie et à l’injustice. A dix-huit ans, alors qu’il naviguait aux Antilles sous Lord Sandwich, George Gordon fut consterné à la vue des esclaves noirs de la Jamaïque, et fit son affaire de faire des remontrances à rien moins que le gouverneur de la Jamaïque. Comme marin, il eut son premier aperçu de l’Amérique et en vint à l’admirer et à la respecter. Plus tard, quand l’Angleterre fut en guerre avec l’Amérique, il s’y opposa fermement et l’appela « la folle, cruelle et maudite guerre américaine ».
Quelques années plus tard, il décida de se présenter au Parlement. Son caractère unique et original, agrémenté par son franc-parler, son côté sympathique et son charme, donnèrent lieu à une campagne politique des plus inhabituelles et réussies pour le siège d’Inverness, en Écosse. Avec enthousiasme et détermination, il apprit la langue locale, le gaélique, à s’habiller et danser comme un Highlander, tout en perfectionnant son jeu à la cornemuse. Quant il s’avéra qu’il risquait bien de gagner, le député sortant, le général Fraser, craignant pour son siège, fit appel au duc de Gordon, le frère aîné de George Gordon, pour qu’il achète un siège pour George ailleurs. Cela se faisait, et en 1774, âgé de 23 ans, George Gordon prit le siège de Luggershall dans le Wiltshire, à la Chambre des communes.
Au début, Gordon fut un député plutôt taciturne, mais la guerre avec l’Amérique tourna mal pour l’Angleterre, il se prononçait souvent contre l’engagement de l’Angleterre. Son esprit indépendant, son amour de la liberté et sa haine de l’injustice et de l’hypocrisie commencèrent à rencontrer un écho dans les couloirs du Parlement. Il n’appartint jamais à un parti. Selon ses propres mots, il appartenait au « parti du peuple ». On répétait souvent à l’époque qu’il y avait « trois partis au Parlement – le ministère, l’opposition et George Gordon ». Tout cela était d’autant plus frappant que, en 1774, aucun autre aristocrate ne se prononçait aussi ouvertement en faveur des droits du peuple. Ses actions à cette époque et pendant les événements dramatiques qui suivirent semblaient révéler une âme à la recherche d’un refuge, un refuge que George Gordon trouva finalement dans la Torah.
Les événements incroyables de la première semaine de juin 1780 et leurs répercussions ultérieures eurent peut-être l’impact le plus décisif pour sa conversion au judaïsme. Rares sont ceux qui savent qu’il y a 237 ans, la ville de Londres fut en proie à une violente émeute qui dura sept jours et coûta la vie à 850 personnes. Cet épisode est entré dans l’Histoire sous le nom « The Gordon Riots » (Les émeutes de Gordon).
En 1778, l’Angleterre était en piteux état à cause de la désatreuse campagne américaine. Cette période de confusion et de mécontentement conduisit beaucoup de protestants mécontents d’Angleterre à voir dans le catholicisme le responsable de tous leurs maux. Des associations pour la défense du protestantisme contre l’avènement du «papisme» virent le jour en Angleterre et en Écosse, surtout lorsque le « Catholic Relief Bill » fut adopté pour inciter les catholiques à entrer dans l’armée sous la promesse fallacieuse de tolérance.
A 29 ans, George Gordon, qui avait déjà pris vigoureusement la parole au nom des Presbytériens écossais, fut appelé à devenir président de la London Protestant Association. Quand il accepta le poste, il écrivit:
« Le calme et la modération des démarches de l’Association démontreront bientôt aux catholiques que nous sommes loin d’être animés d’un esprit de persécution … Les catholiques savent aussi bien que nous que le «papisme» encouragé par le gouvernement a toujours été dangereux pour les libertés du peuple. »
ll faut se rappeler, qu’à l’époque, l’église catholique était étroitement liée aux monarchies absolues et violemment hostile à l’esprit des Lumières.
Cependant, il perçut l’hypocrisie du projet de loi « pour le soulagement des catholiques » et exigea son abrogation. Il eut même un entretien privé avec le roi sur la question, mais en vain. Une pétition demandant la suppression du projet de loi fut rédigée, et les signatures furent recueillies chez Gordon. Cette pétition devait être présentée à la Chambre des communes lors d’une marche de protestation massive mais pacifique prévue le 2 juin 1780. Pendant ce temps, le gouvernement tenta de soudoyer Gordon pour qu’il quitte l’Association en lui offrant de grosses sommes d’argent et des postes politiques importants. Mais il refusa.
La manifestation et la présentation de la pétition se muèrent en une révolte dangereuse, destructrice et violente contre les autorités. Elle ne fut réprimée qu’après avoir fait appel à 15 000 miliciens armés.
George Gordon fut accusé de haute trahison et envoyé à la Tour de Londres dans l’attente de son procès. Emprisonné en juin, il ne fut jugé qu’en décembre.
Cet emprisonnement de six mois et la perspective d’une probable peine de mort probable durent être une période d’examen de conscience et de prière, car Gordon sortit de son procès et de son acquittement beaucoup plus religieux. Il quitta ses vêtements de tissu écossais voyant pour un costume noir. Il se promenait toujours une Bible dont il mémorisait des chapitres entiers. Il a commencé à étudier la doctrine des quakers et fut sans doute attiré par leur pacifisme et leur désir d’aider les pauvres.
Bien que le gouvernement ne parvint pas à le faire apparaître comme le responsable ultime des émeutes qui avaient suivi la manifestation, il trouva finalement, six ans plus tard, une excuse pour le faire exclure de la scène politique. Ces événements coïncidèrent avec son étonnante conversion au judaïsme.
Ainsi commença la dernière et la plus significative période de sa vie.
Lord George Gordon avait eu une expérience de première main du système pénal anglais. Il n’avait pas oublié les longues journées et nuits de ses six mois à la Tour de Londres. En 1786, à l’âge de 35 ans, il publia un pamphlet critiquant la cruauté notoire du système pénal anglais. Le gouvernement y vit une occasion de faire accuser Gordon de diffamation envers la Cour du roi et les juges. Et il semblait probable qu’ils pourraient aussi l’inculper d’une accusation supplémentaire de diffamation contre la reine de France et son auguste ambassadeur à Londres.
Cette deuxième accusation, la « diffamation française », est significative dans son déroulement de la force des convictions de Gordon. En 1782, il avait visité la Cour de France et avait été consterné par le contraste énorme entre les riches et les pauvres de France. À cette époque, il s’était aussi lié d’amitié avec le comte italien Cagliostro, banni de France parce qu’il était soupçonné d’avoir participé à l’affaire scandaleuse dite du « Collier de la Reine ».
De retour en Angleterre, Gordon apprit que la France tentait de se venger du comte. Gordon vint à son aide en publiant une défense du comte et une attaque contre la reine et son ambassadeur. Épicé par la haine de Gordon pour les abus de la classe privilégiée et son dévouement envers son ami, il fut interprété comme une calomnie contre la reine de France et son ambassadeur. En 1786, Gordon fut reconnu coupable des deux chefs d’accusation de diffamation. Mais avant qu’il puisse être conduit en prison, il s’enfuit à Amsterdam, peut-être avec l’intention de se convertir au judaïsme.
Manifestement, Gordon pensait depuis quelques années déjà que le judaïsme avait quelque chose à lui offrir. Son expérience de l’hospitalité juive à Ipswich, ses longs mois de réévaluation personnelle à la Tour de Londres, sa connaissance de l’hébreu, son amour pour la Bible et ses efforts en faveur des Juifs du monde entier le conduisirent sur le chemin de la conversion. En 1785, par exemple, il écrivit à l’empereur allemand, lui reprochant ses lois antisémites et les citant comme la cause des problèmes de la nation allemande.
Son biographe et proche compagnon, John Watson, qui rédigea une « Vie de Lord George Gordon » en 1795, déclaré que Gordon comprenait l’hypocrisie de la rupture du christianisme avec l’Ancien Testament alors qu’il admirait les Juifs qui « adhèrent littéralement aux Lois de Moïse ». Gordon avait peut-être observé la « kashruth » plusieurs années avant sa conversion: lors d’un dîner avec le comte Cagliostro, Gordon mangea seulement du cresson avec du sel.
Pourquoi Gordon aurait-il eu l’intention de se convertir à Amsterdam? Pourquoi ne l’avait-il pas déjà fait à Londres? La réponse est peut être que le grand rabbin d’Angleterre, le Rav David Tevele Schiff de la synagogue de Duke’s Place, hésitait à admettre Gordon dans la nation juive en raison des risques encourus par la communauté juive. Après tout, Gordon avait non seulement été une épine dans le pied du gouvernement pendant des années, mais il était aussi le frère d’un aristocrate et puissant seigneur, alors que les Juifs à cette époque étaient à peine tolérés en Angleterre.
Même si Gordon s’est rendu en Hollande avec la conversion à l’esprit, cela ne s’est pas produit, car on lui refusa la permission d’y rester. Selon le « Public Advertiser » du 26 juillet 1787, l’ambassadeur de France était intervenu auprès du bourgmestre d’Amsterdam contre Gordon. Le patron de la police rendit visite à Lord Gordon dans la maison de Moses Opdenberg où il séjournait et lui ordonna de quitter la ville. Le 22 juillet 1787, il arriva à Harwich, en Angleterre sous escorte néerlandaise. Plutôt que de retourner à Londres, Gordon se rendit à Birmingham et devint un « ger ». L’histoire de cet événement est racontée par l’historien Moses Margoliouth dans une traduction littérale d’une lettre en hébreu par un Juif nommé Myer Joseph.
« Le rite de l’alliance d’Abraham lui fut administré dans la ville de Birmingham. Le nom de la personne qui a effectué l’opération était Rabbi Jacob de Birmingham. Lorsque lord George Gordon se fut remis des effets du sceau de la circoncision, il vint à Londres; et (étant déjà assez bien instruit dans les rites et coutumes juives, et également capable de lire l’hébreu avec une certaine aisance), il assista à l’office à la synagogue de Hamburgh (Hambro) où il fut appelé à la lecture de la Torah, et fut honoré d’une bénédiction « Mi Shebairach ». Il fit un don de cent livres à cette synagogue. »
On ne sait pas grand chose de sa vie de Juif à Birmingham, mais le « Bristol Journal » du 15 décembre 1787 rapporte la présence de Gordon à Birmingham depuis août 1786:
« Inconnu de toutes les catégories de personnes à l’exception de celles de la religion juive, parmi lesquelles il a passé son temps dans la plus grande cordialité et la plus grande amitié … il apparaît avec une barbe d’une longueur extraordinaire et le costume habituel d’un Juif … son observance des règles alimentaires est remarquable. »
Incapable de s’abstenir du dénigrement typique, le « Journal » continue:
« Il était entouré d’un certain nombre de Juifs, qui affirmaient que Sa Seigneurie était Moïse ressuscité des morts afin de les instruire et d’éclairer le monde entier … Il semble qu’il ait officié en tant que chef de l’Ordre Lévitique. »
En janvier 1788, M. McManus, un agent de police de Bow Street, découvre Gordon sur Dudley Street, dans le quartier pauvre, en grande partie juif de Birmingham connu sous le nom de Froggery. Il vivait dans la maison d’une pauvre juive qui vendait des câpres et des anchois dans les rues de la ville et dont le fils était un « talmid khakham ». Il était vêtu comme un hassid polonais. Il refusa de revenir à Londres avec McManus parce que c’était Shabbat, mais le juge qui traita l’affaire insista. Un ami juif lui donna une boîte de nourriture casher pour le voyage.
Pour les deux libelles, il fut condamné à cinq ans d’emprisonnement au total plus une amende de cinq cents livres. Il était tenu de trouver 10 000 livres de titres et 2 cautions de 2 500 livres chacune pour garantir sa bonne conduite pendant 14 ans. Gordon fut envoyé à la prison de Newgate. Comme il avait des revenus, il put s’acheter une cellule privée qui était, de fait, une pièce confortable.
George Gordon était maintenant un juif orthodoxe, et il mit donc sa vie en prison en accord avec cette circonstance. Il mettait son talit et ses t’filin tous les jours. Il jeûnait quand la Halakha le prescrit, et célébrait les Yamim Tovim aux moments requis. Il avait de la viande et du vin kasher, et des « challot » pour Shabbat. Les autorités de la prison lui permirent d’avoir un « minyan » le jour du shabbat et d’apposer une mezuza. Les dix commandements furent également accrochés sur son mur afin que la chambre soit transformée en synagogue, le shabbat.
Son « minyan » se composait de dix Juifs polonais qui étaient sans aucun doute incarcérés pour dettes ou peut-être sans raison particulière comme il était courant en Angleterre à cette époque. Gordon ne voulait avoir affaire qu’à ces pieux Juifs polonais parce que, dans son enthousiasme passionné pour sa nouvelle foi, il refusait d’avoir affaire avec tout Juif qui aurait compromis la foi de la Torah. Bien que tout non-juif qui souhaitait rendre visite à Gordon en prison (et il y en avait beaucoup) était le bienvenu, il avait ordonné aux gardes de la prison d’admettre seulement les Juifs qui avaient la barbe et portaient des couvre-chefs.
Un pauvre Juif pauvre nommé Angel Lyon demanda une fois un entretien personnel avec Lord Gordon. Parce qu’il était imberbe, on lui refusa l’admission par déférence pour les stipulations de Gordon. Cela conduisit à une correspondance entre le « ger tzedek » et Lyon qui fut publiée plus tard sous forme de brochure sous le titre de « Lettre d’Angel Lyon au très honorable Lord George Gordon sur le port de la barbe avec la réponse de Lord George Gordon et une Réponse de Lyon. »
Dans sa lettre d’introduction, Lyon décrit sa situation financière, mentionne la réputation de Gordon en tant qu’homme de ‘khessed » et justifia son absence de barbe par une référence à l’envoi de Samuel à la maison de Yishai pour oindre un roi, sur quoi Shmuel s’étonna que sept des meilleurs princes soient passer devant lui sans être approuvés. Dieu dit alors à Samuel que « les hommes ne voient que les yeux mais Dieu voit le cœur ».
À cela, Gordon répondit dans une lettre remarquable de grande longueur. Pour ce qui concernait la référence de Lyon au choix de David, il argumenta ainsi:
« L’Éternel ne voit pas comme l’homme voit; car l’homme regarde les apparences, mais l’Éternel regarde le coeur. Pourtant, cette expression n’a pas pour but d’abolir ou de contredire les lois de l’apparence extérieure chez les Juifs, mais d’enseigner que Dieu voit à travers toutes les apparences extérieures; qui, non accompagnés de sincérité de cœur, constituent l’hypocrisie. Le Seigneur était heureux de choisir David parmi ses sept frères, parce qu’il connaissait l’intégrité supérieure de son cœur, et son habileté à guider son peuple Israël; mais l’histoire n’insinue pas, de la moindre manière, que l’un quelconque des fils était déficient comme juifs, dans les apparences extérieures, selon la loi.
Ils étaient tous qualifiés extérieurement pour être rois aux yeux de Samuel, ou il n’aurait pas dit du premier, qui fut ensuite rejeté, « Sûrement l’oint de l’Éternel est devant lui. Samuel savait qu’un roi, contredisant ouvertement et extérieurement la loi et l’exemple du peuple de Dieu, serait une abomination, et non un libérateur en Israël … David et ses disciples n’ont enseigné aucune nouvelle doctrine, pendant leur exil ou quand ils arrivèrent au pouvoir, qui pourrait justifier d’une quelconque manière que vous rasiez votre barbe. »
Sur l’importance de paraître juif, il écrit,
« Ils ont honte des signes extérieurs et visibles, donnés par Dieu lui-même, et commandés pour être conservés par Moïse, parce qu’ils les distinguent en tant que Juifs, en public, de la noblesse et des hobereaux de ce pays. Mais c’est servir l’homme et mépriser Dieu; c’est construire et confirmer la domination de l’orgueil sur leurs distractions et leurs divisions, et effacer les fondations, subvertir la compacité et retarder la construction de Jérusalem en notre temps. »
Cette lettre exprime éloquemment la profondeur de l’engagement émotionnel de Gordon pour la préservation de la tradition juive. Il la signa, « Israël bar Abraham George Gordon, Felon Side, Newgate. »
Dans la réponse de Lyon, adressée à « Gair Zadak » (son orthographe), il écrivit:
« Je demande la permission de déclarer, qu’en raison des quelques paroles et de l’exemple personnel de Votre Seigneurie, le 10 juin, quand j’ai eu l’honneur de vous attendre, j’ai pris la résolution de ne plus me raser. »
Alors que la première lettre avait été signée Angel Lyon, elle était maintenant signée « Asher Bar Judah ».
En prison, Gordon se consacrait à la prière, à écrire des lettres et à recevoir des invités. Il avait habituellement au moins huit invités pour le repas de deux heures à sa table kasher. Sa grande cellule était très souvent surpeuplée de personnes qui venaient lui parler. Il avait des amis compatissants dans toutes les classes de la société. Parmi ses invités se trouvaient des ducs, des coiffeurs italiens, des dames à la mode, des commerçants juifs, des soldats, des députés, des nobles polonais, des marchands américains, des rabbins et, une fois, même Son Altesse Royale. Parfois, Gordon donnait une fête et divertissait ses invités avec l’un des sept instruments de musique qu’il maîtrisait.
De sa cellule, Gordon envoyait des lettres dans toutes les parties du monde. Benjamin Franklin, Henry Laurens et le gouverneur Morris, fondateurs de la République américaine, comptèrent parmi les destinataires célèbres de ses lettres. Il écrivit également à la Chambre des communes, souvent pour accuser ses membres de ne pas abolir la traite des esclaves. Il lança souvent des appels en faveur des Juifs dans d’autres parties du monde. Par exemple, le 2 août 1792, il écrivit à « W. Smith, député, président de la réunion de soutien au peuple de Pologne, à la London Tavern », affirmant que « la nouvelle constitution de la Pologne était inadéquate car elle ne donnait pas des droits égaux à ses citoyens juifs comme la France l’avait fait. »
Il se rendait souvent dans d’autres parties de la prison pour réconforter les prisonniers en parlant avec eux, en jouant du violon et en donnant le peu d’argent qu’il pouvait. Charles Dickens, dans son roman Barnaby Rudge, centré sur les « Gordon Riots » de 1780, écrit à propos de Gordon parmi les prisonniers:
« Les prisonniers déplorèrent sa perte, et leur manqua; car, quoique ses moyens ne fussent pas grands, sa charité était grande, et, en leur donnant l’aumône, il considérait les nécessités de tous, et ne connaissait aucune distinction de secte ou de croyance. »
Le 28 janvier 1793, la sentence de Gordon expira et il dut apparaître pour garantir sa bonne conduite future. En comparaissant devant le tribunal, il reçut l’ordre de retirer son chapeau, ce qu’il refusa de faire. Le chapeau lui fut enlevé de force, mais il couvrit sa tête avec un bonnet de nuit et l’attacha avec un mouchoir. Il défendit son comportement concernant sa kippa en citant la Bible « pour soutenir la correction de la créature ayant la tête couverte en révérence au Créateur. » Devant le tribunal, il lut une déclaration écrite dans laquelle il affirmait que « il avait été emprisonné pendant cinq ans parmi des meurtriers, des voleurs, etc., et que toute la consolation qu’il avait eue provenait de sa confiance en Dieu ».
Comme il n’avait présenté comme garants que deux Juifs polonais que le tribunal n’acceptait pas, Gordon fut à nouveau placé en détention dans sa cellule. Bien que ses frères, le duc de Gordon et Lord William, et sa soeur, Lady Susan, aient offert de fournir sa caution, Gordon refusa leur aide en disant que « demander la grâce était confesser sa culpabilité ».
En octobre de la même année, Gordon attrapa la redoutée fièvre des prisons qui faisait rage à Newgate cette année-là. Christopher Hibbert, un autre biographe, écrit que des dizaines de prisonniers attendaient devant sa porte pour avoir de ses nouvelles. Des amis, sans se soucier de l’infection, restaient à chuchoter dans la pièce et priaient pour son rétablissement. Mais le 1er novembre 1793, alors qu’il n’avait que 42 ans, cette forme virulente de typhoïde l’emporta de ce monde, et l’âme de George Gordon retourna à son Créateur.
Il a été rapporté que les derniers moments de Gordon lui furent rendus plus pénibles par la certitude qu’il ne serait pas enterré parmi les Juifs. De fait, il fut enterré « dans la plus grande intimité » dans le cimetière de Saint-James. La raison pour laquelle il ne pouvait pas être enterré dans un cimetière juif n’est pas claire.
(d’après Moshe Kahan Yiddishkeyt Magazine juillet 1999)
