Ephéméride | Aharon Appelfeld (z’l) [4 Janvier]

4 janvier 2018

Aux premières heures du jour, à l’hôpital Beilinson de Petah Tikva, Aharon Appelfeld (z’l), la vigie du peuple juif, s’en est allé retrouver ses fantômes. Il avait 85 ans.

J’emprunte à nouveau la belle écriture du regretté Gil Pressnitzer. L’article est évidemment rédigé au présent.

« La faim, la soif, la peur de la mort rendent les mots superflus. »

Je n’ai pas l’impression d’écrire sur le passé. Le passé en lui-même est un très mauvais matériau pour la littérature. La littérature est un présent brûlant, non au sens journalistique, mais comme une aspiration à transcender le temps en une présence éternelle.

Aharon Appelfeld est ce merveilleux écrivain de langue hébraïque que la France a découvert par le prix Médicis Étranger en 2004. Depuis, quatre traductions ont permis au public français de prendre conscience de l’immensité de cet écrivain qui vit à Jérusalem. C’est l’écrivain israélien le plus traduit dans le monde. Sa tristesse profonde, liée à un humour féroce et à une recréation de la langue hébraïque acquise grâce à Martin Buber et Samuel Agnon, en fait l’un des grands témoins d’aujourd’hui. Être juif, et être écrivain cela n’est pas une rareté, loin de là. Mais l’écrivain Appelfeld est celui qui ne veut pas apporter de réponses mais poser principalement des questions.

Parler d’Aharon Appelfeld c’est parler de l’holocauste, et bien au-delà de ce plus grand meurtre collectif, parler de l’existence du peuple juif. « Je ne suis pas un écrivain de l’holocauste et je n’écris pas sur cela, j’écris sur les hommes juifs ».

Mais comme une poignée d’autres (Agnon, Wiesel, Primo Lévi, Imre Kertesz, Celan…) il lui a fallu dire et écrire l’inexprimable. Primo Lévi écrira : « Parmi nous les survivants, les écrivains, Aharon Appelfeld a su trouver un ton unique, irréversible fait de tendresse et de retenue ».

Appelfeld a souvent donné des entretiens dont le plus récent sur Arte avec Laure Adler. Nous lui laisserons donc le plus souvent possible la parole pour s’exprimer lui-même.

« Je suis venu ici sans enfants, sans personne, sans langue, ni culture. Et j’ai tant reçu de ce pays que ce serait vraiment terrible si j’en arrivais à penser que ma maison est mon ennemie, que je dois m’enfuir. »

Deux livres d’Appelfeld se nomment « Tsili, histoire d’une vie », et « Histoire d’une vie ». Car sa vie sera le creuset de ses livres, surtout sur les survivants de la Shoah. Elle est maintenant connue. Elle fut longue à pouvoir être écrite. « J’ai essayé plusieurs fois de raconter tout cela sur un ton documentaire, mais chaque tentative se soldait par un échec. Tout simplement parce que ce que j’ai vécu n’est pas… croyable. Vous ne pouvez pas exprimer la peur et l’angoisse d’un enfant sans utiliser des métaphores. Il m’a fallu, pour rendre à mon histoire sa crédibilité, rompre avec le récit logique, passer par la fiction et me détacher de mes souvenirs »

Et en effet c’est seulement en faisant de ses narrateurs des personnages-témoins qu’il pourra suggérer sa vie et la confronter au monde présent : Elle lui sert de tamis pour juger et jauger le monde présent et relativiser son extrême violence terroriste.

Après sa descente aux enfers dès 8 ans, il semble être revenu de tout et il reste cet arpenteur de la trace et surtout de l’absence qu’il fouille jusqu’à la moelle du grand vide. Au travers de romans, sorte d’autobiographies déguisées, fragmentaires, allusives, Appelfeld décrit son chemin depuis son enfance fracassée jusqu’ à sa montée dans l’écriture en hébreu, et le devoir de dire et de décrire. Il témoigne dans ces histoires d’une volonté de vie, de ne pas laisser les cendres recouvrir la mémoire, et sans pardonner de ne pas crier vengeance.

Il sera cet écrivain. « Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur ».

Il veut que rien ne s’oublie de cet horrible massacre perpétré par la plus cultivée des nations européennes, au cœur de l’Europe des lumières et de la philosophie, en déshumanisant une partie des humains pour en faire des objets à brûler, à faire disparaître, mais rigueur allemande oblige, en le faisant de manière méthodique, posée, industrielle, efficace. « Alles in Ordnung », tout est en ordre, et les plantations de fleurs et les orchestres jouant pour les pendaisons et non pour les pendus, peuvent pousser au pied des chambres à gaz. Tout est en ordre, tout est comptabilisé, cheveux, dents, peaux pour les abat-jours. Il s’agissait à la fois d’humilier et aussi de se déculpabiliser. On faisait des gens des bêtes, on les traitait alors sans complexe comme des bêtes malfaisantes. Et qui peut se croire coupable de se débarrasser des cloportes, quand on a fait des juifs, entre autres, des cloportes ? Et qui plus tard se souciera du sort des cloportes. Action de salubrité publique tout au plus et bonne conscience de tous les acteurs qui font leur boulot de fonctionnaire de l’horreur.

Thomas Bernhard parlait du mal nazi si profondément enraciné, surtout en Autriche, en disant « que la réalité est si mauvaise qu’elle ne peut pas être décrite, aucun écrivain n’a déjà écrit la réalité comme elle est vraiment, c’est ce qui est épouvantable ». (Place des héros 1988).

Appelfeld l’a tenté. « Un tel crime colossal ne pouvait être commis que si vous mobilisiez le plus sombre du noir de l’âme ».

Maintenant, en ayant patiemment parcouru tous les chemins du survivant, Appelfeld vit en banlieue de Jérusalem à Mevasseret Zion. Il ne se lasse pas de son jardin où il peut voir concrètement que la fontaine de la vie continue, et que la beauté effectivement sauve le monde. Entre oiseaux, fleurs et papillons, il peut tailler l’orfèvrerie de ses mots, lui qui avait débarqué abruptement sur la plage de Tel-Aviv en 1946, à l’âge de quatorze ans après cinq années d’errance. Il a choisi de vivre dans un quartier pour nouveaux immigrants toujours habillés avec les vêtements de leur pays d’origine dans lequel ils ne retourneraient plus jamais. Là au milieu des âmes neuves, il peut avec amour et fascination vivre leur lente intégration à une nouvelle langue, à une nouvelle culture. Comme lui, il y a presque soixante ans. Il parle surtout de « ces juifs lumineux et sensibles qui croyaient changer le monde – ceux qui vivaient en Europe et s’y sont fondus, ceux qui devinrent communistes pour changer l’Europe, ceux qui devinrent libéraux pour changer l’Europe. Tous finalement furent également tués. »

Dans son salon modeste, sa bibliothèque déborde de livres en trois langues qu’il maîtrise enfin : hébreu, allemand, anglais.

Au mur les dessins de son fils Meir qui a aussi illustré ses livres. Sa femme Judith, juive argentine et ses enfants Meir, Yitzak, Batya tissent un monde d’harmonie autour de lui. Exactement l’inverse de son enfance au milieu de l’holocauste. Il dit en souriant : « je bouge donc je suis ».

Lentement il nous fait comprendre que la seule rédemption ne peut se faire que dans son propre cœur. Cette folle envie de vivre et de survivre les yeux ouverts, en voulant comprendre ses contemporains est sa belle leçon d’écrivain. « J’ai déjà écrit plus de cinquante livres, mais je perçois souvent que je dois encore vraiment décrire »

« On ne sait pas que faire de sa vie sauve »

L’histoire personnelle d’Appelfeld, il l’a maintes fois racontée dans ses très nombreuses interviews. Il l’a décrite dans ses romans si autobiographiques. Aussi le plus souvent nous lui laisserons la parole.

« J’ai éprouvé le besoin de rassembler toutes les bribes de mon existence pour en avoir un aperçu. Histoire d’une vie, ce sont les mémoires d’un écrivain, non d’un historien ou d’un chroniqueur. Enfant, j’ai été très marqué par la disparition de mes parents. Mon existence d’alors comprend de nombreuses failles que j’ai tenté de combler. Il y a donc un peu de fiction dans ces mémoires intitulées « Histoire d’une vie » et non « Histoire de ma vie » par souci d’exactitude ; il s’agissait de prendre un exemple, de dérouler le fil d’une destinée. L’imagination a pu suppléer aux insuffisances de la mémoire ; par ailleurs, il y a des événements sur lesquels je n’arrive pas encore à écrire, la façon dont ma mère a été tuée, les cruautés dont j’ai été témoin… »

Ce livre longtemps porté en lui a enfin vu le jour. Il sera la vigie du peuple juif et celui qui raconte la solitude absolue du peuple juif. Il sait qu’il est porteur d’un héritage, celui du judaïsme européen, et que son refus équivaudrait à tuer de nouveau les morts. Il faut dire même si l’on ne vous croit pas. Il lui a fallu se forger une langue et créer un monde bien à lui pour accéder à la vérité intérieure qui est l’objet même de sa recherche. Une langue péniblement arrachée au silence, puis au bégaiement, nourrie du yiddish qu’il apprend tardivement – cette « langue sacrée » que parlaient ses grands-parents, et qu’il n’avait pas le droit d’utiliser à la maison, lorsqu’il était petit enfant.

« Ma mère a été assassinée dès le début de la guerre, lorsque les Roumains et les Allemands ont envahi notre région à la frontière roumano-ukrainienne. J’ai été renvoyé de chez nous avec mon père vers un lieu de regroupement et c’est là qu’a commencé une marche extrêmement longue de ces pauvres affamés. Nous avancions sans nourriture, l’hiver était rude, les gens tombaient, et une fois qu’ils étaient à terre, on les abattait. C’est ainsi que nous avons marché jusqu’à ce que nous soyons arrivés à un endroit clos, où l’on m’a séparé de mon père, suite à quoi, je ne l’ai plus jamais revu. Lorsque j’étais avec lui, c’était bien mieux. Mon père prenait soin de moi, me protégeait. Nous avons vendu nos habits, un manteau, un pull, tout ce que nous portions sur nous, malgré le froid intense, pour acheter de la nourriture. À l’âge de huit ans et demi, je me suis retrouvé seul, enfant juif isolé, pris entre les Allemands et les Ukrainiens, avec à l’horizon cinq années de guerre et le sentiment intuitif que je devais cacher mon judaïsme et mon identité. »

« J’imaginais que ma mère m’attendait, qu’elle reviendrait me chercher, et je n’avais aucun doute à ce sujet, tant elle m‘aimait et était attachée à moi, qu’il était totalement hors de question qu’elle ne vienne pas à moi. Je savais qu’elle n’était plus de ce monde, mais j’ai conservé cette illusion qui m’a accompagné durant toute la guerre. »

Aharon Appelfeld, est né le 16 Février 1932 à Czernowitz en Bucovine, partie alors de l’empire Austro-hongrois, (l’actuelle Cernovcy ukrainienne). Située entre les Carpates et le Dniestr, cette province est austro-hongroise jusqu’en 1918, puis roumaine. Le nord de la Bucovine, dont Czernowitz, est annexé en juin 1940 par l’URSS (en conséquence du pacte dit Molotov-Ribbentrop), avant d’être occupé par la coalition germano-roumaine en 1941. Les nombreux juifs qui l’habitaient depuis des siècles sont exécutés sur place ou déportés.

Quelqu’un devra écrire un jour l’histoire de cette ville foyer immense d’une culture unique basée sur le mélange des langues, des ethnies, et des diverses religions. Rose Ausländer, Paul Celan, et tant d’autres en seront les témoins.

Il était donc né à quelques rues à peine de Paul Celan. Cette partie de Roumanie était de culture allemande et entourée d’Ukrainiens hostiles. Il était au cœur de la défunte Galicie.

« Ma première langue fut l’allemand, et l’allemand n’était pas seulement culturel, il était aussi une religion très appréciée. Je me souviens encore de moi enfant allant à Berlin ou Prague. C’était une sorte de pèlerinage, mais ce n’était pas aller vers un temple. Nous nous considérions comme citoyens de l’Europe, non seulement des citoyens égaux, mais nous rêvions d’être de meilleurs citoyens. Quand soudain les Allemands sont arrivés et nous ont mis dans un ghetto, puis à labourer les champs et enfin dans un camp de concentration. Et ils nous ont dit : peu importe ce que vous pensez, ce que vous éprouvez, et à quoi vous croyez. Le sang dans vos veines vous condamne à mort. »

Il vit d’abord une petite enfance heureuse, entre une mère tendre, un père plus lointain, et des séjours à la campagne auprès de ses grands-parents, des Juifs pratiquants. Ses parents à lui étaient des intellectuels juifs assimilés. « La génération de mes parents a voulu s’éloigner du judaïsme. Cette génération était faite de juifs qui se considéraient comme européens et étaient persuadés que l’Europe les accueillait à bras ouverts. Cette génération est celle de la grande déception. »

« Où commence ma mémoire ? Parfois il me semble que ce n’est que vers quatre ans, lorsque nous partîmes pour la première fois, ma mère, mon père et moi, en villégiature dans les forêts sombres et humides des Carpates. D’autres fois il me semble qu’elle a germé en moi avant cela, dans ma chambre, près de la double-fenêtre ornée de fleurs en papier. La neige tombe et des flocons doux, cotonneux, se déversent du ciel. Le bruissement est imperceptible. De longues heures, je reste assis à regarder ce prodige, jusqu’à ce que je me fonde dans la coulée blanche et m’endorme ».

Ses impressions d’enfant à la synagogue seront longtemps ses seuls contacts avec la religion et avec la culture juive.

« Mes grands-parents, qui habitaient dans les Carpates, étaient des Juifs traditionalistes… J’étais fasciné par leur foi, leur abnégation, leurs synagogues en bois, et par leur prière silencieuse… Et tout comme je suis un rationaliste profond, je suis aussi un homme croyant, car le fondement émotionnel et sensitif de mes grands-parents est présent en moi ». Puis son monde s’écroule avec le durcissement du régime. L’antisémitisme virulent de l’année 1937 se transforme en une sorte de pogrom en 1938.

À 8 ans, la mort de sa mère assassinée par les nazis marque l’entrée dans l’enfer. Il ne la verra pas assassinée mais son cri de souffrance résonne toujours en lui. Il tentera de reconstruire la présence et le visage de sa mère toute sa vie durant. Il la ré-imaginera livre après livre, image sublimée après image. Ensuite viendront l’exil du ghetto et la longue marche forcée à travers d’Ukraine, vers le camp de concentration ukrainien (Transnistria), où la mort attendait impatiente la chair des juifs. Son père, qui le tient par la main durant cette marche vers la mort sous les fusils roumains et ukrainiens, l’exhorte à s’enfuir. La boue profonde, l’interdiction de pousser le moindre cri sous peine d’exécution immédiate, pas le droit de tomber non plus dans cette terre liquide sous les pas, il s’en souvient encore.

Très vite il sera séparé de son père qui vivra en Russie. Il ne le reverra par hasard que vingt ans plus tard sans d’abord le reconnaître, mais il affirme par ailleurs que jamais il ne le revit. Puis il parvient à s’échapper du camp, par instinct et non par adresse, comme il le dit. Sa silhouette d’aryen et sa blondeur le protégent un peu. Il lui semblait être descendu avec les morts dans une sorte de sous-monde. Il ne se souvient plus comment il est entré dans la forêt mais de cela : « Je me souviens de l’instant quand je fus au pied d’un arbre chargé de pommes rouges. Je fus stupéfait et je dus me reculer. Plus que ma conscience ne pouvait le faire, mon corps tout entier se souvenait d’un passé reculé où poussaient les pommiers. Je fis un faux mouvement et je tombais par terre, et je vis cet arbre avec ses pommes rouges encore plus grand. »

Là n’existent que les réflexes de survie plus proches de ceux des animaux que de ceux des humains. Et le corps est meilleur conseiller que la pensée.

Alors commence à neuf ans la grande errance dans les forêts ukrainiennes, dans les granges, au milieu des troupeaux. Tour à tour berger, voleur, enfant sauvage il fuit sans cesse, sachant que jamais il ne fallait s’avouer juif. Il dit que le livre de Jerzy Kosinski « l’Oiseau bariolé » est sa propre histoire. Marches d’errance, cachettes, rencontre de voleurs qui lui apprennent à voler, peurs atroces, survie permanente, faim et soif toujours là, tout cela sera sa petite enfance. Il dira « Souvent je pense, que ce ne sont point des humains qui m’ont sauvé, mais des bêtes qui auront croisé mon chemin. ». Il ne parlait sa langue maternelle qu’avec de jeunes chiens qui eux savaient se taire.

À neuf ans à peine, le voilà contraint de survivre seul dans la forêt pendant des mois, de trouver refuge pour l’hiver chez des paysans qui lui donnent un abri et de la nourriture contre du travail, à condition qu’il leur cache ses véritables origines. Il devint voleur au milieu des voleurs de chevaux et des prostituées. Il survit enfant dans une sorte de pays irréel de Pologne ou d’Ukraine : paysans rustres et antisémites, prostituées accueillantes car se voulant maternelles avec cet enfant orphelin, villages boueux, nature oppressante et hostile le plus souvent, forêts qui semblaient se mettre seules en marche.Ces paysans ne l’avaient pas accueilli par pitié, sentiment inconnu chez eux, mais parce que c’était quelqu’un qui travaillait dur. Un nouvel esclave en somme.

« C’est moi tout seul qui prenais soin de moi, et je vivais essentiellement parmi des gens du milieu. Ce n’était pas par philanthropie qu’ils m’avaient recueilli, je travaillais et gagnais ma croûte. À l’âge de 11 ans, je vivais chez une vieille prostituée. Je lui apportais à manger, nettoyais la maison, servais les clients et en général ses clients ne me regardaient même pas, car j’avais l’air d’un enfant ukrainien et que je parlais leur langue. Un soir, un grand « goy » s’approche de moi et me dit : « Sale youpin en fuite, comment tu t’appelles, qu’est-ce que tu fous ici ? » Je suis resté là paralysé, j’étais certain qu’il n’y avait que deux possibilités : soit il sortait un couteau et m’égorgeait sur place, soit il me ligotait et me remettait entre les mains de la police. Le choix était donc entre une mort rapide et immédiate et une mort lente, remise à plus tard – et le choix n’était pas entre mes mains. Je me suis alors ressaisi et je lui ai répondu d’une voix courroucée : « Comment osez-vous dire à un bon garçon chrétien qu’il est Juif ! »
« Il a haussé les épaules, m’a laissé tranquille et s’en est allé. Moi je suis parti sur-le-champ. Je me suis dit que si une personne avait remarqué que j’étais Juif, il y avait de fortes chances que quelqu’un d’autre sente aussi que quelque chose ne « collait » pas en ce qui me concerne. Je suis allé vivre et travailler avec des voleurs de chevaux. Ils me faisaient entrer dans les étables par une petite fenêtre et j’ouvrais la porte de l’intérieur.

Heureusement, ils ne le savaient pas que j’étais juif et ne devaient pas le savoir sinon ils m’auraient tué. C’est pourquoi j’ai toujours préféré toujours dormir dans une étable ou un entrepôt, loin d’eux et pas à l’intérieur de la maison. »

« Je savais que j’étais continuellement menacé du fait que j’étais Juif, et j’ai bien veillé à ne pas enlever ma culotte de peur qu’ils ne voient que j’étais circoncis. Plusieurs années encore après la guerre, j’avais des traces sur tout l’estomac parce que j’avais tenu mes culottes si serrées et ne les avais pas enlevées pendant tant d’années ».

Il va ainsi errer, pour fuir cet enfer, en Roumanie, Bulgarie, Yougoslavie, et enfin en Italie où il arrive pour vivre plusieurs mois dans un camp pour personnes déplacées. Les notions même de Palestine ou même de juif orthodoxe lui sont inconnues. Il parle à peine des bouts d’allemand et d’ukrainien, de roumain aussi, d’autres mots de passage en russe et en italien, et il sait à peine lire et écrire car le peu qu’il a passé à l’école jusqu’à 7 ans est loin derrière lui. Son rapport à la langue est sans repère. Son identité perdue, il est totalement désorienté, et dans ce chaos, il mettra des années à se construire :

À treize ans, en 1944, il peut rejoindre l’armée soviétique qui en fera son petit cuisinier de campagne en Ukraine. À la fin de la guerre, un autre voyage commence donc pour lui, à travers les camps de rescapés.

« Ce que je n’avais pas vécu pendant la guerre, je l’ai complété au cours des années qui l’ont suivie en travaillant en tant que commis de cuisine dans l’Armée Rouge soviétique, où j’ai appris à boire et à fumer. Je suis arrivé en Israël à l’âge de quatorze ans. On m’a amené à la ferme-école de Rachel Yanaït – Ben Tsvi près d’Armon Hanatsiv à Jérusalem. Nous sommes entrés dans la classe et une prof nous a dit d’un ton infantile : « Maintenant, nous allons écrire au tableau », et je l’ai regardée en me demandant « Qu’est-ce qu’elle veut, celle-là ? » ; mais j’étais expérimenté pour ce qui était de l’adaptation au changement. C’est là que j’ai appris une langue qui est devenue mon outil de travail. »

Ce voyage on ne sait où, on n’en a entendu parler que d’un nom de conte, La Terre Promise, dans un bateau qui semble lui aussi errant. Ses passagers étranges aussi : « Il ne connaît personne dans cette communauté où se mélangent les désespérés et ceux qui sont avides de vivre, les bons, les méchants, les religieux, les voleurs, les joueurs, ceux qui veulent tout oublier et ceux qui n’y arriveront jamais, tous unis vers un destin nouveau : Israël ».

Ne sachant ni le yiddish, ni l’hébreu, il raconte son chemin vers la prière juive. Dans un camp de réfugiés en partance vers la Palestine, il fut saisi à 13 ans par le besoin vital de prier, lui qui ne connaissait pas la première lettre de l’écriture sacrée. Il entendait les autres prier et cette mélodie triste et monotone dont il ne comprenait rien, lui devenait vitale, le seul moyen d’apaiser cette soif immense de ses origines.

Il demanda aux fidèles de lui apprendre à prier. Les fidèles le rejetèrent, ne voulant pas perdre du temps avec un quasi-analphabète et sans autre culture que celle de la survie. D’autres lui dirent qu’il était dans un camp vers la Palestine, et que là-bas on ne prie pas, on travaille. Un seul accepta de lui enseigner et il lui montra les premières lettres en hébreu sur fond jaune. Il lui demanda de les répéter puis de les apprendre par cœur. À chaque erreur, et il n’y avait que des erreurs, il le giflait violemment. Au lieu de s’enfuir loin de cette violence et de cette humiliation, Aharon persévéra. Pour lui douleur et prière étaient indissolublement liées. Pas à pas, gifle après gifle, il parvint sans les comprendre à savoir dire les prières. Il finit par savoir prier comme on prend un bain purificateur avant de débarquer en terre sacrée.

Par les mots, par l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, si tard et après avoir tant vécu, il reconstruit pierre après pierre, patiemment, douloureusement sa maison intérieure. Cela prendra bien du temps et son arrivée en Israël dans un immense camp de réfugiés emplis d’orphelins, de juifs de toute l’Europe ne favorisera pas la communication avec le monde extérieur. D’abord il devait savoir qui il était, apprivoiser ce pays étranger, se frotter à une langue tranchante et sans concession. Tout allait très vite autour de lui, des gens s’agitaient, et lui l’enfant muet, l’enfant sauvage qui avait presque perdu la parole ne comprenait plus. Cela durera bien des années avant de pouvoir se reconstruire.

À son arrivée en Palestine en 1946, le tout jeune garçon se retrouve dans un camp de jeunesse, puis dans une école agricole, où le travail de la terre lui procure un grand apaisement, mais il doit faire ensuite son service militaire. « Quand je suis arrivé ici en 1946, la population juive comptait un demi-million de personnes et était encerclée par une hostilité grandissante, mais les gens avaient la foi. Il y avait les kibboutzniks et les gens qui avaient suivi une formation agricole, la Haganah et les mouvements clandestins. C’étaient des gens qui se sentaient imprégnés de foi. La foi en ce qu’ils faisaient, la foi dans le fait qu’ils étaient l’avant-garde et que beaucoup suivraient après eux, qu’après la Shoah, nous n’avions pas d’autre choix que de venir ici et de reconstruire notre maison. Ce sont les fois religieuses de gens non religieux. Ceux d’entre nous par exemple qui étaient dans les fermes-écoles étaient coupés de Jérusalem, nous étions quelques douzaines de jeunes entre 15 et 17 ans qui détenaient des pistolets, certains des fusils de chasse, des grenades et des fusils Stern. Nous creusions des tranchées et faisions la garde contre les bandes arabes autour de nous, qui pour une raison ou une autre, ne nous attaquèrent pas, car s’ils l’avaient fait, elles nous auraient massacrés. Nous étions là, chacun avec sa propre histoire personnelle, et nous ne parlions pas de destruction du Temple, ni d’émigration, pas même pour un an ou deux. Nous avions la foi. »

Il tient épisodiquement pendant ces années un journal plein de balbutiements et de sincérité.

Mais le problème du rapport à la langue est alors crucial : au contact de professeurs et d’écrivains tels qu’Agnon, Sholem, Aharon Appelfeld va à la fois entrer en contact avec les racines de la culture juive, mais aussi trouver sa propre expression, non sans tâtonnements et difficultés.

Ces années de mutisme, de sentiment à nouveau d’exil, il va les passer à observer autour de lui, et à penser sans cesse, lui le non-né en Israël à ses origines :

« Toute ma vie aura été une sorte de tentative pour me comprendre et comprendre le monde qui m’entoure et penser à mes parents ».

En fait la première véritable école fut pour lui l’université Hébraïque de Jérusalem. C’est là qu’il s’est forgé, qu’il a commencé à écrire. Pas encore enraciné dans l’hébreu, il commence à écrire des poèmes et des courtes nouvelles, comme une sorte de répétition générale avant de pouvoir oser enfin écrire. Puis avec la maturité, la pression moindre de l’urgence d’avoir à témoigner très vite, il a ressenti les limites du court récit qui ne restituaient que des morceaux de la vie. Il écrira désormais des fresques de vie. Il essaie à la fois de « redevenir un mystère pour lui » et d’observer avec amour ses contemporains.»

Devenir écrivain, ce n’est pas seulement avoir quelque chose à raconter, un témoignage à faire, quelle que soit la nécessité de le faire. C’est aussi trouver les mots qui permettront de créer entre cette expérience et le lecteur un contact vivant. Il décrit ainsi l’éveil de sa réalité: « Le début de ma conscience : c’est le début du tracé qui reliait « d’où ? » à « vers où ? ». Enfin tracer une ligne dans le chaos du monde.

Homme de gauche, de tout temps ancré dans le parti travailliste, il observe avec amertume l’impasse d’un certain sionisme et le rejet du monde arabe qui veut supprimer son pays. Il voit s’élargir les failles dans la société israélienne : « Il y a 55 ans, le sentiment était que nous n’étions pas faibles Maintenant nous nous sentons vulnérables. Nous avons également perdu la foi, parce que nous avons adopté l’idéologie occidentale de « réalisation de soi ». Le nationalisme et le tribalisme ont fait place à l’accomplissement personnel, c’est l’individu qui compte, pas la société. Ainsi, lorsque la vie ici devient plus désagréable, partir à l’étranger est une échappatoire facile. »

Il sait que le Moyen-Orient est maintenant le seul endroit où des gens sont tués parce qu’ils sont Juifs. Mais il croit en la paix et ne cède pas à la panique : « Quand il y a un tel sentiment chez les gens, on ne peut pas l’écarter d’un revers de main. J’entends la douleur qui se cache derrière de tels propos et je pense que cela est exagéré. Pour qui, comme moi, a vécu la Shoah en tant qu’enfant, la perspective est différente tant vis-à-vis de la vie, que vis-à-vis de la mort. Les enfants qui ont survécu sont des hommes solides et ils disent : « Si j’ai vécu une telle chose, le reste est bien peu pour moi. »

Il croit aussi en l’amour des bêtes et des plantes qu’il a eus pour compagnons dans ces noires forêts, presque hassidiques par leurs mystères. Un seul chant d’oiseau dans son jardin et les souvenirs d’ailleurs reviennent.

(Retrouvez l’intégralité de l’article ici:http://www.espritsnomades.com/sitelitterat…/…/appelfeld.html)