22 janvier 1945
Décès à Jérusalem d’Else Lasker-Schuller, « la clocharde céleste »
J’emprunte encore une fois la plume du regretté Gil Pressnitzer, car pour évoquer des destins de poètes, je crois qu’il n’y a pas mieux.
Lors de son discours du 20 novembre 2003, pour l’acceptation du prix Nobel de littérature, Elfriede Jelinek fit un vibrant hommage à Else : «Écolière j’ai adoré la stature extravagante, exotique et bariolée d’Else Lasker-Schüler. Je voulais à tout prix écrire des poèmes comme elle, et même si je n’en ai point écrit, elle m’aura beaucoup marqué».
Démente ou extralucide, Else Lasker-Schüler aura enflammé son siècle, et aura été le porte-parole de l’expressionnisme allemand. Gottfried Benn, amant puis ennemi car rallié au nazisme, dira d’elle «ce fut la plus grande poétesse lyrique que l’Allemagne est jamais eue».
Karl Kraus, l’avait désigné comme «la plus forte et la plus impénétrable force lyrique en Allemagne». Ceci pour situer l’immense Else.
Elle était maigre et ses yeux étaient immensément tendus vers vous. Une force terrible émanait de sa personne.
Else Lasker-Schüler envoûte ou fait jaillir la haine par sa vie provocante. Elle mendiera une partie de sa vie pour se nourrir, elle fera exploser les valeurs bourgeoises et la forme poétique. Peintre, poète, meneuse ardente des causes intellectuelles, amante passionnée, elle reste une comète foudroyante passée dans notre ciel. Nous n’en avons pas encore pris toute la mesure immense.
Le début du siècle à Berlin, c’est elle qui l’a façonnée. Ses amis qu’elle vit souvent mourir, Georg Trakl, Franz Werfel ou Franz Marc, bien d’autres encore sont le bord de sa route. Une première génération se fit décimer pendant la première guerre mondiale, une deuxième par le nazisme. Else vit tout cela. Perte et absence, exil et projections bibliques feront le fondement de son œuvre.
«Une Sapho qui aura traversé de part en part le monde» dira d’elle Paul Hille son ami le plus proche. Ce nouvel ange bleu sera la madone des cafés littéraires et tous les hommes devinrent des professeurs «Unrat». Elle sera à jamais le prince de Thèbes ou une femme prise dans le tragique entre Berlin et Jérusalem.
Else était tout entière dans ses jeux de rôle, elle se faisait appeler le jaguar ou «le prince de Thèbes» et baptisait tout son entourage de nouveaux noms. Franz Marc était le «Cavalier bleu», Karl Kraus «le Dalaï-Lama», Gottfried Benn, «Giselheer le Barbare», Georg Trakl était «le cavalier en or», Franz Werfel «le prince de Prague», Peter Hille «Saint-Pierre», et Oskar Kokoschka «le troubadour ou le géant».
D’autres encore se firent totémiser de ces noms étranges venus d’autres planètes.
Ses amis furent foison, parfois aussi amants, le plus souvent égaux et amis : Gottfried Ben, Georg Grosz, Karl Krauss, Murnau, Trakl, Werfel, Marc, Peter Hille, Kokoschka, Richard Dehmel, Alfred Döblin, Tristan Tzara, Gropius, Walter Benjamin, Martin Buber,… Et j’en oublie énormément, tant était foisonnante cette ville de Berlin sous son versant bohème, avec tous ces cafés où l’on refaisait l’art et le monde. Elle se promenait dans les rues de Berlin accoutrée en Prince de Thèbes. Elle a dit « si j’avais été un homme, j’aurai été homosexuel », car elle allait creuser la part féminine de ses amants au tréfonds d’eux-mêmes. Elle restera une pure hétérosexuelle, bien complexe toutefois avec son côté dominateur et homme
Là, à Berlin, se sont constitués les mouvements picturaux essentiels, der « Brücke » (1905-1913) et des « Blauen Reiter » (1911), l’expressionnisme (1900-14),
et le Bauhaus (1919), le mouvement Dada venant de Suisse avec Tzara (1918), et ce que l’on a désigné comme les « Berliner Secessionisten ». Des peintres comme Oskar Kokoschka, Emil Nolde, Ludwig Meidner, August Macke, Paul Klee, Franz Marc, Ernst Ludwig Kirchner, Karl Schmidt-Rottluff, Wassily Kandinsky,… ont fait revivre les couleurs de la peinture et changer le cours de l’art. Ils figureront tous sur la liste des artistes dégénérés dressés par le nazisme.
Cette poursuite du monde de l’invisible, du monde magique derrière le réel, l’intrusion des bêtes métaphysiques, la découverte de l’âme humaine, avaient trouvé en Else sa théoricienne car cela, elle l’avait déjà intégré dans ses textes. Cette parole de Paul Klee résume la philosophie des mouvements:« L’art ne doit pas reproduire le visible, mais rendre visible l’invisible ».
Croqueuse sincère d’hommes, elle jouait d’eux et d’elle – et tombait pourtant amoureuse à chaque fois. Et elle écrivait des poèmes pour eux tous. Elle rayonnait auprès d’eux, tant l’immensité de ses dons, sa passion ardente, étaient éclatants. Elle sera donc la figure de proue de l’avant-garde de ce Berlin du début du vingtième siècle, avec sa bohème, ses cafés bohèmes où l’on réinventait le monde à venir. Ce ne fut pas le monde lumineux de Franz Marc ni le monde énigmatique des expressionnistes qui advint, ce fut la peste brune de Hitler. Elle l’avait pressentie et s’enfuit dés 1933.
Son autobiographie dit ceci:
Je suis né à Thèbes en Égypte, mais aussi je suis venu au monde à Eberfeld en Rhénanie. Je suis allé 11 ans à l’école, je devins Robinson, j’ai vécu cinq ans au levant et depuis je végète.
Sa biographie donne cela :
Élisabeth (Else) Schüler était née le 11 février 1869 à Eberfeld, (aujourd’hui Wuppertal), cadette de six enfants. L’ombre du père jovial et d’une mère difficile pèse sur elle. Fille rebelle, elle quitte à onze ans l’école qui l’ennuyait profondément. Maladive, ou feignant de l’être, elle poursuit ses études à la maison.
À vingt-six ans, elle se marie avec un docteur Berthold Lasker bien plus âgé qu’elle. Ainsi elle prend ses distances avec sa famille de banquiers et elle peut enfin fuir la petite vie de province. Elle est enfin rendue à Berlin qui la fascine.
Là elle suit des cours de peinture de Simon Goldberg et fonde un atelier. Elle va alors se lancer à corps perdu dans une vie de bohème. Elle rencontre peintres, musiciens, écrivains et devient vite le pivot d’une vie violente et exaltante dans cette nouvelle communauté. Avec la flamme noire et la passion d’une Marina Tsétaëva, toutes deux pas très jolies, elle embrase son milieu d’intellectuels excentriques. Un enfant, Paul, de père inconnu car Else n’en dira jamais le nom, lui naît le 24 août 1899, et son mari accepte de le reconnaître.
Mais le couple est brisé et divorce en 1900, et Else poursuit seule sa vie de danse au-dessus des volcans. Elle est désormais sans ressources et ne survit que par l’aide de ses amis, dormant sur les bancs publics ou ceux des gares, squattant des chambres, mangeant rarement. Elle vivait de lectures, de mendicité auprès de ses amis, de performances et de conférences. En 1913 Karl Kraus lance un appel au secours dans sa revue célèbre « Der Fackel », pour la soutenir matériellement.
Son œuvre est sa vie, et sa vie son œuvre. « Poésie et vie ne faisaient qu’un pour elle, les gouffres qui toujours s’effondraient entre ces deux domaines et ne se laissaient point enjamber. Ceci faisait les douleurs et les confusions de son moi de poétesse ». (Margarete Kupper).
Elle va se lier avec le cercle de poètes de Peter Hille et publia Stryx, son premier recueil de poèmes très mal reçue par les critiques car trop étrange et énigmatique. Elle partagea bientôt l’existence de Herwarth Walden (Georg Levin de son vrai nom) et se maria en 1901 avec lui. Il était éditeur de la revue expressionniste Der Sturm qu’elle va alimenter et fondateur de la galerie du même nom. Walden fit se rencontrer à Berlin toute l’avant-garde européenne et se fit l’éditeur de celle-ci. Une pièce de théâtre d’Else « Die Wupper » parle de cette période de basculement.
En 1912, après avoir divorcé de Walden après deux ans de séparation, elle se lia avec Gottfried Benn. Mais le tournant de son œuvre vient du choc de la mort tragique le 7 mai1904 de son ami le plus intime, Peter Hille, qui fut aussi son mentor. Un courant mystique l’envahit désormais qui se traduira par l’écriture des ballades hébraïques et sa plongée dans les contes orientaux. « Mon cœur » et sa transformation en Prince de Thèbes seront sa rédemption.
En 1913 elle voyagera à Saint-Pétersbourg et Moscou. Quand la première guerre mondiale éclate, elle pressent la mise au tombeau de la culture européenne et farouche pacifiste, elle s’enfuit en Suisse où elle côtoie le mouvement dadaïste. En 1920 elle sort de l’anonymat avec la publication de six volumes de poèmes, des livres avec ses lithographies (Thèbes), et l’admiration du metteur en scène Max Reinhardt qui monte ses pièces, ses dessins sont exposés. Elle est intronisée chef de l’expressionnisme. Mais au lieu de rentrer dans ce nouveau rôle, elle reste une clocharde refusant tout ordre établi.
La mort de son fils Paul de tuberculose, en 1927, la foudroie et elle commence à se retirer du monde
Scandaleuse elle était pour tous, et les nazis la qualifièrent de « juive pornographique » et voulaient sa tête. Elle avait toujours su que la bête immonde viendrait la dévorer, alors elle émigra en Suisse à Zürich, en avril 1933. En 1932 elle avait reçu le prestigieux prix de littérature Kleist !
Sa nationalité allemande lui sera retirée en 1938.
Berlin se changea peu à peu en Jérusalem, et elle se replongea dans sa culture juive et biblique. Et après des allers-retours en Palestine en 1934 et 1937, elle s’y fixa en 1939 à plus de soixante-dix ans. De l’holocauste subit par son peuple, passe des thèmes bibliques et l’exaltation du moi « Ich und ich ».
Je vais aller au jardin de Gethsemani et prier pour vos enfants.
La terre sainte ne fut pas à la hauteur de ses espérances, et là aussi pauvre et solitaire, elle survivait par la lecture – la première autorisée le 20 juillet 1941 à 72 ans -, de ses poèmes et par une bourse d’un tout petit éditeur, Salman Schocken. Elle vivait au milieu d’illusions, de ses délires – elle écrivait des lettres complètement folles à Goebbels, à Mussolini, pour sauver son peuple – et de son immense misère et solitude. L’ingratitude de son peuple la blessa profondément.
Ses appels incessants pour faire la paix entre Arabes et Juifs étaient fort mal reçus. Et quand elle allait dans les synagogues orthodoxes elle s’asseyait toujours parmi les hommes. Ses derniers textes, «Mon piano bleu» (1943) paru à 330 exemplaires en tout et pour tout, et «je et je» ne fus pas compris du tout. Else Lasker-Schüler mourut d’une crise cardiaque le 22 janvier 1945 à 7 heures vingt-cinq, et elle fut enterrée sur le mont des Oliviers.
«Dieu n’est pas un petit-bourgeois» disait-elle vers sa fin.
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