Ephéméride | Le début de la Prohibition [16 Janvier]

16 janvier 1920

Ratification du XVIIIe amendement à la Constitution des Etats-Unis, interdisant la fabrication, le transport et la vente de boissons alcoolisées. Le début de la Prohibition.

En 1908, à Shreveport, en Louisiane, un homme noir du nom de Charles Colman fut accusé du viol et du meurtre d’une jeune fille blanche de 14 ans. Colman était ivre, et, selon un journaliste de Collier’s Magazine, avait probablement bu une chose appelée « Black Cock Vigor Gin » (Gin « Bite noire vigoureuse »(sic)), qui comportait une image d’une femme blanche nue sur son étiquette, avec les mots « Bottled by Lee Levy & Co. »

Cet embrasement racial, et d’autres similaires, mettait seulement en émoi les groupes qui avaient déjà pris parti en faveur de l’interdiction des produits comme ceux de Levy. Parmi eux on trouvait aussi bien des progressistes espérant sauver des hommes noirs comme Colman du lynchage, que des xénophobes essayant de sauver le pays de ce que le magazine McClure’s qualifiait de « type d’esprit juif aiguisé et sans scrupule qui a pris le contrôle du commerce en gros de l’alcool dans ce pays ».

La prohibition comptait parmi les questions décisives de la vie politique et sociale américaine au début du 20ème siècle.
La division entre « wets », opposés à la prohibition, et « drys », partisans du régime sec, était déterminée par la race, la classe sociale et la géographie autant que par les habitudes de consommation.
Les « drys » – en grande partie d’origine rurale, anglo-saxonne et protestante – utilisaient la question de l’alcool pour faire avancer des idéologies très différentes. L’une des principales motivations du mouvement était la peur de céder le pays aux immigrés.
Comme les autres immigrés, les Juifs étaient dans le collimateur, ayant à reconsidérer une relation traditionnelle à l’alcool en même temps qu’ils cherchaient à se construire une identité américaine. Et après que les États-Unis eurent adopté leur premier amendement visant à restreindre les droits civiques, il semblait que l’un était devenu un substitut pour l’autre.

La croisade anti-alcoolique, bien que politiquement assise sur une étrange coalition d’évangéliques, de progressistes et de défenseurs des femmes qui avaient récemment obtenu le droit de vote pour les femmes, coïncida avec l’arrivée aux États-Unis, entre 1880 et 1920, d’environ 2 millions de Juifs d’Europe de l’Est, la plupart pourvu de ressources économiques limitées.
Ceux-ci s’opposèrent à la Prohibition dès le début, notamment parce que l’alcool faisait partie de leur culture. Vers la fin des années 1800, les Juifs intégrés étaient largement représentés dans l’industrie des spiritueux.
Au début, l’alcool avait offert aux Juifs américains un moyen de se présenter comme les meilleurs des Américains, ceux qui consomment de l’alcool régulièrement, mais ne sont pas des ivrognes, qui participent à l’économie d’une manière qui profite aux communautés et à la société dans son ensemble.

Lorsque les prohibitionnistes dénoncèrent les maux de la boisson, ce furent les distillateurs juifs, les grossistes et les tenanciers de débits de boissons qui se retrouvèrent en position de reprouvés comme des étrangers.
S’attaquant à l’industrie de l’alcool, John Newton Tillman, homme politique prohibitionniste, déclara: « Je n’attaque pas une institution américaine, j’attaque principalement une entreprise étrangère. » Et pour le prouver, il énumèrait les noms des distillateurs: Steinberg, Hirschbaum, Shaumberg.

Le 18e amendement, ratifié en 1920, déclarait « la fabrication, la vente ou le transport de boissons enivrantes » illégal, mais ne faisait pas grand-chose pour arrêter la circulation effective de l’alcool aux États-Unis. Le whisky canadien et britannique, et le rhum des Caraïbes, inondèrent les frontières. La bière maison, le vin et l’alcool de contrebande étaient produits en quantité. Les « speakeasies » (bars clandestins) proliféraient, et les exceptions en faveur de l’alcool médicinal, industriel ou des boissons à usage religieux, ouvraient des failles dans la loi.

Les Juifs participèrent à ce commerce de l’ombre tant comme acheteurs que comme vendeurs. Sam Bronfman, un Juif canadien (étrangement «bronfn» signifie « eau-de-vie » en yiddish), devint propriétaire d’un vaste empire de contrebande à la frontière entre les États-Unis et le Canada. Il racheta la distillerie Joseph Seagram qui devint le nom de l’entreprise. Bronfman connut un tel succès dans la contrebande d’alcool à travers le lac Erié sur la frontière entre le Canada et les Etats-Unis que celui-ci fut surnommé localement le « lac juif ».

Les Juifs étaient également très présents dans les réseaux criminels que la prohibition aida à prospérer, tels Max « Boo Boo » Hoff de Philadelphie, Dutch Schultz et Meyer Lansky de New York, Longy Zwillman dans le New-Jertsey, Solly Weisman au Kansas, Moe Dalitz à Cleveland, et le tristement célèbre Purple Gang de Detroit.

L’article 6 du Volstead Act qui instaurait la prohibition autorisait les familles juives à consommer 10 gallons (environ 40 litres) de vin casher par an à des fins religieuses ce qui laissait une échappatoire particulièrement importante.
Car contrairement à l’Église catholique, qui avait une dispense similaire, le rabbinat n’avait pas de hiérarchie fixe pour superviser la distribution. Les infractions étaient endémiques.
En 1924, le Bureau of Prohibition distribua 2 944 764 gallons de vin. Le journal « American Hebrew » s’émerveillait de la « croissance rapide du judaïsme ».
L’agent Izzy Einstein – lui-même Juif du Lower East Side de New York et capable de repérer une ruse – arrêta de nombreux rabbins pour distribution illicite d’eau-de-vie sacramentelle, de crème de menthe et de champagne. Einstein arrêta également des rabbins de complaisance, nommés Houlihan et Maguire, ainsi que des Afro-Américains qui se prétendaient récemment convertis au judaïsme.

Tout cela était mauvais pour les Juifs. Les dirigeants du mouvement réformé pensaient que la section 6 donnait l’impression qu’ils n’étaient pas assujettis à une norme de droit commune et cherchaient à l’abolir.
La guerre doctrinale autour du vin divisait les Juifs selon le statut économique et confessionnel, et opposait les orthodoxes aux réformés.
Le résultat était une « shande far di goyim » (une honte devant les non-Juifs.
Le « Dearborn Independent », du magnat de l’automobile antisémite Henry Ford, affirmait que les transgressions juives contre la Prohibition constituait une conspiration générale contre la morale américaine. « Le Juif est du côté de l’alcool, écrivait Ford, et l’a toujours été. »
Ce qui rendait cette accusation horrible était qu’elle était en partie vraie: on estime que la moitié des trafiquants étaient des Juifs d’Europe de l’Est. En conséquence, les Juifs étaient considérés comme des délinquants qui ne comprenaient ni ne respectaient la culture américaine. D’un autre côté, la fabrication d’alcool de contrebande était si courante que cela pouvait presque être considéré comme faisant partie du processus d’américanisation des Juifs.

L’agent Einstein aimait voir combien de temps il fallait pour se procurer de l’alcool dans chaque ville qu’il visitait: son record avait été établi à la Nouvelle-Orléans, où un chauffeur de taxi lui avait offert un verre, 35 secondes après avoir quitté la station.

Tout le monde ne buvait pas, mais ceux qui buvaient en buvaient plus. Cela signifiait que la contrebande était une entreprise énorme, atteignant 3,6 milliards de dollars à l’échelle nationale en 1926, soit un montant stupéfiant de 43,4 milliards de dollars en dollars d’aujourd’hui.
Bronfman aurait gagné 300 000 $ par mois. Il avait de quoi célébrer, en nommant un de ses bateaux le Mazel Tov. Avec cet argent, non seulement les trafiquants et les gangsters achetaient les forces de l’ordre et les politiciens corrompus, mais ils contribuaient aussi au financement des élus prohibitionnistes au Congrès, formant une alliance improbable avec les moralistes de la Ligue Anti-Saloon. La prohibition avait fini par institutionnaliser l’hypocrisie et le crime.

À la fin de la Prohibition, tant d’Américains étaient impliqués dans la production, la vente et la consommation d’alcool que la participation juive semble banale. Finalement, le public en vint à l’opinion que la plupart des Juifs avait eu tout au long: la Prohibition, qui avait été perçue au départ comme anti-immigrant, était maintenant largement considérée comme anti-américaine.

Le début de la Grande Dépression fut la dernière goutte. Après l’abrogation de la prohibition, adoptée en 1933, les Juifs furent parmi ceux qui reconvertirent leurs opérations illégales dans les voies légales. Bronfman déménagea son entreprise à New York, paya une amende pour avoir violé le Volstead Act et racheté les rois de la contrebande de Newark, Zwillman et Joseph Reinfeld. Pour lui et d’autres trafiquants juifs, la Prohibition avait fini par offrir un chemin vers le statut social et la respectabilité.

Seagram, l’empire de l’alcool de la famille Bronfman, devint la plus grande firme de distillation d’alcool au monde, avant qu’Edgar, le successeur de Sam, ne cède ses intérêts, préférant s’investir dans l’industrie du divertissement.