Ephéméride |Szlamek Winer [19 Janvier]

19 janvier 1942

Szlamek Winer s’évade du camion qui l’emmène du camp d’extermination de Chelmno à son annexe de Rzuchow. Il parvient à rejoindre le Ghetto de Varsovie où, devant l’organisation « Oneg Shabbat » de l’historien Emmanuel Ringelblum, il livre le premier récit d’un témoin oculaire sur l’extermination par le gaz: le rapport Grojanowski.

Szlamek livra des informations détaillées sur son expérience terrible dans le Sonderkommando du camp. Il décrivit toute la procédure d’extermination à Chełmno étape par étape: comment les gens qui arrivaient étaient assassinés dans des camions à gaz; les coups constants des SS; comment l’intérieur des fourgons était nettoyé entre les chargements, et comment les corps étaient enterrés dans des fosses communes profondément creusées.
Szlamek raconta également le traitement brutal infligé aux prisonniers forcés de s’occuper des morts, et son évasion du camp.
Winer rédigea le rapport Grojanowski à la demande de Oneg Shabbat qui envoya une version polonaise à la Delegatura (les représentants clandestins du gouvernement polonais en exil), tandis qu’une copie en allemand était produite pour le peuple allemand dans l’espoir qu’elle susciterait en lui plus de compassion pour les Juifs.

Recherché par la Gestapo, Szlamek fut exfiltré à Zamość où il écrivit ensuite à ses amis du ghetto de Varsovie au sujet de l’existence d’un autre camp de la mort à Bełżec, à 44 kilomètres au sud de la ville. Quelques jours après avoir rédigé son dernier communiqué, vers le 10 avril 1942, il fut appréhendé avec des membres de sa famille et déporté au camp d’extermination de Bełżec, en même temps que quelque 3000 Juifs du ghetto de Zamość.
Il y fut sans doute mis à mort dès son arrivée.

Voici l’entrée du rapport Grojanowski pour le jeudi 8 janvier 1942.

« La journée commence plus ou moins de la même manière qu’hier, bien que des SS de haut rang soient venus nous rendre visite, leur identité n’est pas mentionnée, mais ils circulaient en limousine. On connait l’identité d’un des « huit » qui travaillaientt avec les cadavres: Mechel Wiltschinski, 19 ans, originaire d’Izbica. Il a été abattu avec ses camarades dans le fossé à la fin de la journée de travail. »

« Deux heures plus tard, le premier camion est arrivé plein de Tsiganes. J’affirme avec une certitude à cent pour cent que les exécutions ont eu lieu dans la forêt. Dans le cours normal des événements, les camions à gaz s’arrêtaient à une centaine de mètres des fosses communes. Dans deux cas, les camions à gaz remplis de Juifs se sont arrêtés à vingt mètres du fossé. C’est arrivé une fois ce jeudi, l’autre fois le mercredi 14. »

« Nos camarades parmi les « huit » nous ont dit qu’il y avait un appareil avec des boutons dans la cabine du conducteur. De cet appareil deux tubes conduisaient dans la camionnette. Le conducteur (il y avait deux camions d’exécution par le gaz, et deux conducteurs – toujours les mêmes) a appuyé sur un bouton et est sorti de la camionnette.

Au même instant, on pouvait entendre des cris, des hurlements et des coups effrayants contre les flancs de la camionnette. Cela a duré environ quinze minutes. Puis le conducteur est remonté dans la camionnette et dirigé une torche électrique à l’arrière pour voir si les gens étaient déjà morts. Puis il a conduit la camionnette jusqu’à une distance de cinq mètres du fossé. »

« Les corps étaient encore chauds et semblaient endormis. Leurs joues n’étaient pas pâles; ils avaient toujours une couleur de peau naturelle. » Il y eut 9 chargements à enterrer, dont 7 étaient des Tsiganes et les deux derniers des victimes juives.

De retour dans la cave, les gardes ordonnèrent aux Juifs de chanter. Meir Pitrowski et Jehuda Jakubowicz, de Wloclawek, prièrent Szlamek de se lever et de chanter. Ce qu’il fit:

« Honorés amis, levez-vous et chantez après moi; auparavant, nous couvrirons nos têtes. »
J’ai commencé à chanter « Écoute O Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un ». Ceux assemblés répètèrent chaque verset d’une voix assourdie. Puis j’ai continué: « Loué soit Son Nom et la splendeur de Son Royaume pour toujours et à jamais », que les autres ont répété après moi trois fois.

Le gendarme a insisté pour que nous continuions.

J’ai dit :

« Honorés amis, nous allons maintenant chanter la Hatikva. » Et nous avons chanté l’hymne avec la tête couverte. Cela ressemblait à une prière. Après cela, le gendarme est parti et a verrouillé la porte avec trois verrous. Plus tard dans la soirée, les prisonniers ont dû chanter à nouveau. Ils devaient répéter « Nous remercions Adolf Hitler pour tout ».

A cinq heures du matin, tout le monde était réveillé à cause du froid. Nous avons eu une conversation. Getzel Chrzastowski, un membre du Bund, et Eisenstab, tous deux de Klodawa (Eisenstab possédait un atelier de fourrures à Klodawa), avaient perdu leur foi en Dieu parce qu’il ne se souciait pas de l’injustice et de la souffrance. En revanche, d’autres, moi y compris, restions fermes dans notre foi et disions, comme Mosche Asch (un brave homme d’Izbica), que le temps du Messie était proche. »