1er février 1873
Naissance d’Yisroel Tsinberg, grand historien de la littérature juive.
Sergei Lazarevich Tsinberg, reçoit une éducation traditionnelle et laïque, d’abord avec des professeurs privés dans la maison de son père à Volhynia puis dans un lycée à Rovno (Ukraine). Il étudie la chimie à l’Institut polytechnique de Karlsruhe de 1891 à 1895, obtient un doctorat en philosophie de l’Université de Bâle et s’installe à Saint-Pétersbourg en 1898.
De 1899 à 1938, Tsinberg travaille comme chimiste à l’aciérie Putilov (Kirov à partir de 1934) où, à partir de 1905, il dirige le laboratoire. De 1896 à 1938, il publie de nombreux articles sur la chimie et la métallurgie dans des revues russes et allemandes.
À Saint-Pétersbourg, Tsinberg participe aux travaux de la Société pour la promotion de la culture parmi les Juifs de Russie (OPE), en rédigeant, par exemple, une brochure en yiddish sur la science populaire (1900). La même année, il publie un essai en russe sur le maskil et penseur Yitsḥak Ber Levinzon. De 1901 à 1906, Tsinberg rédige une chronique régulière pour le principal hebdomadaire juif russe, Voskhod. Il appelle l’intelligentsia juive à promouvoir la conscience nationale et à venir en aide au peuple juif. Dans son essai de 1903 sur la littérature yiddish et son lectorat, il plaide en faveur de la langue yiddish pour éclairer les masses populaires et créer de la littérature. Pour lui, l’hébreu est la langue nationale juive, alors que le yiddish est «la langue populaire vivante». Opposant idéologique au sionisme, il critique le leader sioniste Ahad Ha-Am mais reconnait le rôle du mouvement dans la vie publique juive.
En 1905, Tsinberg publie l’article «Dva techeniia v evreiskoi zhizni» (Deux tendances dans la vie juive) dans le magazine Knizhki voskhoda. Cet article deviendra plus tard la base de son volumineux travail sur la littérature juive. Il interprète l’histoire de la pensée juive comme une lutte séculaire entre deux tendances opposées: la «religion du cœur» démocratique et mystique, qui reflète la psychologie populaire, et «l’aristocratisme intellectuel» rationaliste des philosophes. Il considère la pensée d’Ahad Ha-Am et les théories de classe des partis politiques de gauche comme des exemples de pensée aristocratique abstraite. Tsinberg idéalise une fusion harmonieuse des deux tendances, représentées notamment par Yehudah ha-Levi (l’auteur du Kuzari).
En 1905, Tsinberg rejoint le Folkspartey (Parti du peuple) et écrit pour ses publications. En 1918, il est élu candidat du parti au Conseil national juif. En 1912, il participe à la création du mensuel « Di yudishe velt ». Tsinberg est également actif dans plusieurs associations universitaires et culturelles juives, dont la Société historico-ethnographique juive (1908-1929). Il contribue avec plus de 300 entrées sur l’histoire de la littérature juive à l’Evreiskaia entsiklopediia (Encyclopédie juive, 1908-1913), dont il est un rédacteur, et rédige trois chapitres sur la littérature pour l’ouvrage collectif Istoriia evreev v Rossii (Histoire des Juifs en Russie, 1914). Dans une monographie de 1915, Tsinberg analyse la presse juive russe en hébreu, en yiddish, en russe et en polonais entre 1860 et 1880 comme facteur d’éveil de la conscience nationale juive.
Comme critique littéraire, Tsinberg consacre une attention particulière à la littérature yiddish, y compris les oeuvres classiques de Mendele Moykher-Sforim, Sholem Aleichem, et en particulier Y. L. Peretz (dans les œuvres duquel il voit un reflet de la recherche spirituelle de sa propre génération). Il écrit également sur les écrivains yiddish contemporains (tels que Hersh Dovid Nomberg, Dovid Bergelson, Perets Hirshbeyn et A. Vayter). Ses études portent aussi sur des textes en hébreu (les œuvres de Mikhah Yosef Berdyczewski, Sha’ul Tchernichowsky et Zalman Shneour) et les écrivains juifs russes (en particulier, Semen Iushkevich).
Pendant la période soviétique, Tsinberg ne cède pas aux pressions idéologiques. De 1919 à 1925, il est secrétaire académique de l’Université juive de Petrograd, où il enseigne l’histoire littéraire juive et l’histoire du yiddish. Jusqu’en 1930, il compte parmi les leaders les plus importants des organisations culturelles juives restantes. Il publie des articles dans des périodiques et des almanachs juifs russes, notamment un essai sur les jeunes poètes yiddish soviétiques, Perets Markish, Dovid Hofshteyn, Leyb Kvitko et Itsik Fefer.
Après la liquidation de toutes les organisations culturelles juives indépendantes, la maison de Tsinberg sert de lieu de rassemblement pour un petit cercle d’enthousiastes de la culture juive. Il continue à correspondre avec des collègues étrangers et rencontre parfois des visiteurs étrangers venus à Leningrad. Au cours des années 1920 et 1930, ses articles sur l’histoire du théâtre et de la littérature yiddish paraissent également dans des publications yiddish en dehors de l’Union soviétique.
Pendant plus de 20 ans, Tsinberg travaille sur sa monumentale « Di geshikhte fun der literatur bay yidn » (L’histoire de la littérature chez les Juifs). Les quatre premiers volumes sont écrits et plusieurs chapitres publiés en russe. Réalisant l’impossibilité de produire toute l’œuvre en Union Soviétique, Tsinberg commence en 1924 à la traduire en yiddish. Après la publication de plusieurs fragments dans des périodiques yiddish et hébreu, l’ensemble des huit volumes est publié à Vilna (1929-1937). La première partie du volume 9 parait de manière posthume à New York en 1965. Dans son ouvrage, Tsinberg examine le développement de la culture juive, en commençant par l’Espagne musulmane au onzième siècle et en continuant à travers la littérature de la Haskalah en Russie dans les années 1860, avec un volume particulier sur la littérature yiddish plus ancienne. Dans son interprétation de l’histoire littéraire, il développe de façon systématique son concept de «deux tendances», ce qui l’amène à inclure des œuvres mystiques dans son récit – un nouveau départ pour l’historiographie. Il aurait voulu que son histoire traite toute la période jusqu’en 1914, mais il ne fut pas en mesure de d’achever son texte.
Tsinberg est arrêté le 4 avril 1938 et reconnu coupable d’activité contre-révolutionnaire et de participation à une organisation sioniste. Il meurt dans un camp de transit à Vladivostok, le 28 décembre 1938 ou le 3 janvier 1939.
Ses archives personnelles seront préservées grâce aux efforts déterminés de sa famille et transférées entre 1947 et 1977 à la section de Saint-Pétersbourg de l’Institut d’études orientales du Académie russe des sciences.
Dès les tout débuts de sa publication, les chercheurs ont reconnu l’importance de l’oeuvre de Tsinberg.
Dans son étude, Tsinberg a offert des portraits psychologiques dramatiques de héros juifs et des descriptions vivantes de la vie culturelle de chaque époque, de sorte que son travail conserve son intérêt même aujourd’hui.
Son « Histoire » se range parmi les plus importantes études historiographiques juives produites dans la première moitié du XXe siècle.
