13 juillet 1951
Disparition à Los Angeles d’Arnold Schönberg, le compositeur le plus important du XXe siècle.
L’importance d’Arnold Schönberg dans l’histoire de la musique est reconnue par tous ceux qui connaissent la musique de ce siècle, une importance comparable à celle d’Albert Einstein en physique.
Qu’on en juge! Cet autodidacte – il a appris la musique auprès de son beau-frère, le compositeur Alexandre von Zemlinsky – a eu pour élèves certains des plus grands musiciens du siècle: Anton Weber, Alban Berg, John Cage, Hans Eissler, Viktor Ullman etc… C’est autour de lui que c’est constitué ce qu’on a appelé la « Seconde école de Vienne » par référence à la première: Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert.
La renonciation de Schoenberg à la tonalité et au système de gammes majeures-mineures, et la technique de douze tons qu’il a inventé pour les remplacer, sont considérées comme la révolution la plus importante de la musique du XXe siècle.
Ce fait a été accepté, bien que souvent à contrecœur, par la plupart des musiciens contemporains.
Mais Schönberg n’a pas été seulement un innovateur exceptionnel en musique, il a aussi été un philosophe juif, un théologien et théoricien politique et un être humain extraordinaire.
En 1933, Schoenberg, chassé d’Europe par l’arrivée du nazisme, arriva à New York, pour commencer la phase américaine de sa carrière, qui dura dix-sept ans jusqu’à sa mort en 1951.
Mais le monde le considère unanimement comme un compositeur viennois, héritier d’une longue tradition, et le
chef d’un groupe de compositeurs appelé la seconde école viennoise.
La fierté viennoise de Schoenberg resta toujours mitigée, en ce sens qu’il vouait à la fois de l’amour et de la haine à la ville dont les institutions musicales ultra-conservatrices et bornées avaient écarté durablement ses idées progressistes et lui avait refusé le poste qu’il désirait le plus.
Il n’est donc pas étonnant qu’il ait passé une ngrande partie de sa carrière à Berlin et ait qualifié sa propre musique de « musique allemande ».
On ne sait pas, cependant, dans quelle mesure ses sentiments furent affectés par l’antisémitisme traditionnel, distingué, pas particulièrement virulent de Vienne à l’époque où il grandit là-bas.
Karl Lueger, le pérenne maire de la capitale, avait été élu en partie sur la base de son antisémitisme déclaré, et pourtant, même lui était prêt à reconnaître, peut-être même avec une certaine affection, le rôle des Juifs viennois dans le
floraison de l’extraordinaire vie culturelle et intellectuelle de Vienne.
En 1898, alors qu’il n’avait pas encore vingt-quatre ans, Schoenberg fut baptisé au sein de l’église luthérienne autrichienne, ayant ainsi échangé une foi minoritaire contre une autre.
C’était l’époque où il commença à être musicien à plein temps. Un an auparavant, il avait composé « Verklärte Nacht » (La nuit transfigurée), pour sextuor à cordes, qui demeure une de ses œuvres les plus appréciées.
Les quinze années suivantes furent une période de développement et d’incroyable productivité incroyable pour Schoenberg. Durant cette époque, il composa l’imposant cycle des « Gurrelieder » et un certain nombre d’œuvres qui devaient changer l’histoire de la musique: deux quatuors à cordes, une symphonie de chambre, des Lieder, cinq pièces pour orchestre, deux opéras, et le cycle « Pierrot lunaire ».
Parallèlement, il rédigea un énorme et brillant manuel sur l’harmonie, et commença ce qui aurait pu devenir une carrière réussie de peintre s’il avait persévéré, tout en étant intensément occupé par son activité de professeur privé de théorie musicale et de composition avec des élèves aussi remarquables que Webern et Berg, dont la renommée allait bientôt égaler la sienne.
C’était probablement en 1921 que Schönberg fut en mesure d’annoncer sa découverte à ses disciples les plus proches. Son élève et biographe Josef Rufer rapportaplus tard que Schönberg l’avait pris à part et lui avait déclaré: « Aujourd’hui, j’ai découvert quelque chose qui assurera la suprématie de la musique allemande pour les cent prochaines années. »
A la lumière de l’histoire politique de l’Allemagne cette déclaration sonne désagréablement à nos oreilles d’aujourd’hui, mais il est certain que la technique dodécaphonique est la caractéristique dominante de presque toute la musique après Schönberg et sesélèves bien-aimés Berg et Webern, sans parler des œuvres de toute une génération de compositeurs du monde entier qui l’adoptèrent après la mort de Schoenberg. L’évolution historique de la musique au XXe siècle confirme l’importance centrale de Schönberg rien que sur la seule base de l’idée des douze tons.
La découverte était contemporaine des premières années de la République de Weimar et des difficultés économiques catastrophiques en Allemagne et en Autriche.
Et à la suite d’un incident antisémite relativement trivial au cours de l’été 1922 survint une crise dans la vie personnelle de Schönberg.
« Peux-tu imaginer à quoi ressemblerait une école de musique du Bauhaus à Weimar, avec Schoenberg à sa tête? » C’est
sur quoi son vieil ami, le peintre expressionniste Wassily Kandinsky, le sonda. Mais Schönberg avait appris que les artistes du Bauhaus, y compris Kandinsky, avaient exprimé des sentiments antisémites.
Dans une lettre datée du 20 avril 1923, la réponse de Schoenberg fut aussi poignante que succincte:
« Cher monsieur Kandinsky,
Si j’avais reçu votre lettre il y a un an j’aurais laisser tomber tous mes principes aller, aurait renoncé à la possibilité d’être enfin libre pour composer, et aurait plongé tête baissée dans
l’aventure. En effet, je l’avoue: même aujourd’hui, j’ai hésité un instant, si grand est mon goût pour l’enseignement, si facilement enflammé mon enthousiasme. Mais cela ne peut pas être.
Car j’ai enfin appris la leçon qui m’a été imposée cette année, et que je ne l’oublierai jamais. C’est que je ne suis pas un Allemand, pas un Européen, peut-être même à peine un
être humain (tout au moins, les Européens préfèrent le pire de leur race à moi), mais je suis un Juif.
Je suis content qu’il en soit ainsi! Aujourd’hui je ne souhaite plus être une exception; je n’ai pas d’objection du tout à être regroupé avec tout les autres. Car j’ai vu que de l’autre côté
(qui n’est aucunement modèle en ce qui me concerne, loin de là) tout n’est aussi qu’un ramassis. J’ai vu que quelqu’un avec qui je me croyais un égal préférait chercher la
communion de la masse; J’ai entendu dire que même un Kandinsky ne voyaitt que le mal dans les actions des Juifs
et seulement leur judéité dans leurs mauvaises actions, et à ce stade, je renonce à l’espoir d’atteindre tout accord. C’était un rêve. Nous sommes deux genres de personnes. Définitivement!
Vous comprendrez donc que je ne fais que ce qui est nécessaire pour rester en vie. Peut-être qu’un jour une nouvelle génération pourra s’abandonner à des rêves. Je ne le souhaite ni pour eux ni pour moi-même.
Au contraire, vraiment, je donnerais beaucoup pour qu’il me soit accordé de provoquer un réveil.
J’aimerais que le Kandinsky que j’ai connu par le passé et le Kandinsky d’aujourd’hui puisse prendre chacun sa juste
part de mes salutations cordiales et respectueuses. »
Kandinsky lui répondit aussitôt et Schönberg repris la plume le 4 mai.
« Cher Kandinsky,
Je m’adresse à vous parce que vous avez écrit que vous étiez profondément ému par ma lettre. C’était ce que j’espérais de Kandinsky, bien que je n’aie pas encore dit un centième de ce que l’imagination d’un Kandinsky devrait se figurer pour être être mon Kandinsky!
Parce que je n’ai pas encore dit que, par exemple quand je marche dans la rue et que chaque personne me regarde pour savoir si je suis juif ou chrétien, je ne peux pas expliquer à chacun d’eux que je suis celui pour lequel Kandinsky et quelques autres font une exception, bien que, bien sûr, ce type, Hitler, n’est pas de leur avis. Et d’ailleurs, cette opinion bienveillante de moi ne me serait pas très utile, même si je
l’écrivait, comme pour les mendiants aveugles, sur un morceau de carton et l’accrochait autour de mon cou pour que tout le monde puisse la lire.
Est-ce que Kandinsky ne doit pas avoir cela à l’esprit?…
… Comment un Kandinsky peut-il approuver que je sois insulté? comment peut-il s’associer avec la politique qui vise à créer la possibilité de m’exclure de ma sphère d’action naturelle; comment peut-il s’abstenir de lutter contre une vision du monde dont le but est une nuit de la Saint-Barthélemy dans l’obscurité de laquelle personne ne pourra lire la petite pancarte disant que je suis exempté!
Moi-même, si j’avais mon mot à dire, je m’associerais dans un cas pareil à une vision du monde qui garderait pour le monde la vision des 2, 3 Kandinskys que le monde produit en un siècle – je serait d’avis que seule une telle vision du monde
me conviendrait. Et je laisserais les pogroms aux autres. Du moins, si je ne pouvais rien faire pour les arrêter!
… Mais à quoi l’antisémitisme peut-il conduire sinon à des actes de violence? Est-ce si difficile à imaginer? Vous vous contenteriez peut-être de priver les Juifs de leurs droits civils. Alors certainement, vous vous serez débarrassés d’Einstein, de Mahler, de moi et de beaucoup d’autres. Mais une chose est certaine: ils ne seront pas en mesure d’exterminer ces éléments beaucoup plus résistants grâce à l’endurance desquels la communauté juive s’est maintenu sans aucune aide contre toute l’humanité pendant 20 siècles. car ceux-là sont manifestement ainsi faits qu’ils puissent accomplir la tâche que leur Dieu leur a imposée: survivre en exil, non corrompus et non brisés, jusqu’à ce que vienne l’heure du salut! »
Ce qui frappe vraiment dans cette lettre, c’est la vision de Schoenberg sur l’inévitabilité de la destruction des Juifs d’Europe. La lettre date de mai 1923, non de 1933, envoyée d’Autriche, non de Munich. Elle est même antérieure de quelques mois au « Putsch de la Brasserie », la première tentative avortée de prise du pouvoir par Hitler, qui n’avait pas encore écrit « Mein Kampf ».
Schönberg passa les années suivantes à Berlin et se consacra surtout à la composition de son opéra « Moïse et Aaron », la plus longue de ses oeuvres bien qu’il n’ait finalement réussi qu’à composé deux actes sur les trois prévus. Le livret fut écrit par Schönberg lui-même, inspiré par le récit de l’Exode mais va bien au-delà du texte biblique et constitue une sorte de midrash tant par son texte que par sa musique.
Comme Schönberg, Moïse demande au peuple d’adhérer à un concept abstrait. Comme Aaron, les opposants à Schönberg expriment la demande populaire pour du concret et du distrayant.
La fin de l’acte II est datée du 10 mars 1932. Les événements s’enchainèrent rapidement après la proclamation de Hitler
Chancelier à la fin de janvier 1933. En réponse aux dénonciations de l’influence juive dans les arts en Allemagne, Schoenberg offrit sa démission le 20 mars. Le 17 mai, il quitt Berlin pour Paris, où six jours plus tard, il reçut une lettre lui accordant congé de son poste. Le 20 septembre, il fut informé qu’il était licencié à partir du 1er octobre.
Mais le 24 juillet, il franchit un pas qu’il avait clairement
préparé depuis quelques années; il s’adressa à la congrégation juive libérale de Paris et formula une
déclaration d’intention de réintégrer la communauté d’Israël. Le rabbin Louis-Germain Lévy rédigea un certificat de cette déclaration, dont furent témoins Dimitri Marianoff, gendre d’Albert Einstein, et Marc Chagall.
Le 25 octobre, il s’embarqua pour l’Amérique où lui était offert un poste à Boston. L’année suivante, il déménagea en Californie dont le climat convenait mieux à ses problèmes respiratoires.
Au cours de sa première année en Amérique, malgré une situation économique précaire, avec une femme et un enfant à soutenir, il poursuivit néanmoins ses efforts en faveur des Juifs malheureux de l’Europe. Ces efforts furent frustrés
par une indifférence générale en Amérique aux sombres développements en Allemagne.
Si les Juifs d’Europe manquèrent largement à anticiper leur destin final sous la domination nazie, les Juifs d’Amérique étaient encore plus inconscients et peu disposés à agir.
Avant même de quitter l’Europe, Schoenberg avait proposé de collecter en Amérique assez d’argent pour payer la rançon des Juifs d’Europe. Au printemps 1934 Schoenberg
écrivit une longue lettre au rabbin Stephen Wise du Congrès juif américain dans lequel il déclarait:
« Mais s’il vous plaît ne vous méprenez pas: je n’ai pas d’ambition politique: mon ambition tiendrait entièrement sur du papier à musique, si j’avais une ambition quelconque. Je ne cherche que l’ignominieux honneur de pouvoir sacrifier ma vie pour l’existence du peuple juif. Et c’est seulement, si
personne de plus approprié n’est trouvé, surtout quelqu’un de plus jeune ou en meilleure santé que moi, seulement alors, afin de ne pas esquiver un devoir manifeste, que je me mettrais en avant.
En décembre 1933, Schoenberg avait déjà commencé à rédiger une déclaration, proposant le financement immédiat d’un Etat indépendant pour les réfugiés juifs. De nombreuses fois retravaillé pendant cinq ans, le résultat final est un document remarquable résumant ses idées sur l’avenir politique des Juifs.
Il l’appela « Un programme en quatre points pour la communauté juive », et les quatre points (en
majuscules) étaient ceux-ci:
I. LA LUTTE CONTRE L’ANTI-SEMITISM DOIT ÊTRE ARRÊTÉE.
II. UN PARTI JUIF UNIFIÉ DOIT ÊTRE CRÉÉ.
III. L’UNANIMITÉ DES JUIFS DOIT ÊTRE OBTENUE PAR TOUS LES MOYENS.
IV. LES VOIES DOIVENT ETRE PREPAREES AFIN D’OBTENIR UN LIEU POUR UN ÉTAT JUIF INDÉPENDANT.
Le texte dans lequel, il développait ces quatre points, date de quelques mois, avant que la Nuit de Cristal apporte à un monde occidental sceptique la preuve la plus catégorique et la plus évidente de ce qui allait arriver. Quelques mois plus tard, le destin des millions de Juifs d’Europe centrale serait scellé, et quelques mois après encore, l’arrivée de la guerre allait mettre fin aux efforts internationaux qui auraient pu être déployés en leur faveur.
Sa réaction à ce que des gens qui avaient directement expérimenté la terreur nazie lui racontèrent peut être mesurée à travers un court morceau écrit pour un narrateur, un choeur et un orchestre intitulé « Un survivant de Varsovie » composé en douze jours en août 1947. C’est une oeuvre très sombre, mais qui devint très connue parce qu’elle montre si clairement et puissamment ses sentiments de l’époque, alors qu’il était en pleine possession de ses moyens d’expression artistiques.
Au cours des années qui suivirent Schönberg s’engagea de toutes ses forces dans le soutien à la création d’un état juif en Palestine.
Parmi ses dernières oeuvres, plusieurs sont consacrées au miracle de la création d’Israël. L’une, restée inachevée, sur un texte inspiré par le psaume 134 et rédigé par lui-même, s’intitule: « Israël existe à nouveau ». Le voici:
« Israël existe à nouveau.
Il a toujours existé.
même s’il était invisible.
Et depuis le début des temps,
depuis la création du monde
nous avons toujours vu le Seigneur,
et nous n’avons jamais cessé de le voir.
Adam l’a vu.
Noah l’a vu.
Abraham l’a vu.
Jakob l’a vu.
Mais Moïse
a vu qu’il était notre Dieu
et nous son peuple élu:
élu pour témoigner
qu’il n’y a qu’un seul Dieu éternel.
Israël est revenu
et verra le Seigneur à nouveau. »
Source: « Arnold Schönberg et le judaïsme: la route la plus dure », conférence donnée en 1993 par Mark De Voto au Hebrew Union College — Jewish Institute of Religion, New York.
