11 juillet 1890
Naissance de Koreshige Inuzuka, capitaine de la marine impériale japonaise et initiateur du « Plan Fugu » de peuplement par des Juifs de la colonie japonaise du Mantchukuo, en Chine du nord.
Le fugu désigne un groupe de poissons connus pour provoquer de très graves intoxications à la tétrodotoxine. Il est aussi appelé «poisson-globe» ou «poisson-ballon» en Méditerranée orientale, car il se gonfle d’eau quand il se sent menacé.
Le foie, les ovaires, les intestins et la peau des fugu contiennent un poison très toxique (actif à des concentrations de l’ordre du nanomolaire) : la tétrodotoxine.
Il n’existe pas d’antidote et la mort intervient dans un délai de quatre à six heures. Cette neurotoxine paralyse les muscles et entraîne la mort par arrêt respiratoire.
Au Japon, seuls les cuisiniers disposant d’une licence accordée par l’État sont autorisés à préparer ce plat considéré comme très raffiné. Pour autant, pour une question de sécurité, l’empereur du Japon tout comme les samouraïs n’avaient pas le droit d’en manger, une loi les en empêchant (cette loi étant toujours d’actualité pour l’empereur). Pour en retirer la toxine, il leur faut enlever notamment la peau, le foie, les intestins et les gonades. Néanmoins en 2011, 17 personnes ont été empoisonnées par le fugu au Japon, et l’une d’entre elles en est morte.
Au cours des années 20 et suivantes, un petit groupe d’officiers et de membres du gouvernement, conduit par Inuzuka, imaginèrent de domestiquer l’extraordinaire puissance et toxicité des Juifs au service de l’impérialisme japonais. Ainsi germa le « Plan Fugu ».
Après la première guerre mondiale, Inuzuka est stationné au large de Vladivostok durant l’intervention japonaise en Sibérie pour aider les Russes blancs contre l’armée rouge bolchévique. C’est là qu’il découvre et lit les « Les Protocoles des Sages de Sion », qui détaille la conspiration juive mondiale. L’ouvrage est distribué en grand nombre par le général Grigori Semenov, chef des forces blanches.
En 1922, de retour au Japon, Inuzuka commence à réunir un cercle d’officiers sympathisants qui croient en la véracité des Protocoles. Ce groupe s’auto-proclame «experts juifs» et s’agrandit progressivement, tout en devenant plus radical, au fil des années. Il publie plusieurs documents détaillant les visées de la conspiration juive, comme une liste de Juifs connus, et une traduction japonaise des Protocoles faite par Yasue.
Il faut dire que le rôle du banquier Jacob Schiff avait de quoi frapper l’imagination japonaise. N’avait-il pas accordé un prêt de 200 millions de dollars au gouvernement japonais pour financer la guerre contre la Russie en 1905, mené campagne auprès du président des Etats-Unis pour le boycott financier du gouvernement de Nicolas II, coupable de soutenir les pogroms meurtriers du tournant du siècle? Ne disait-on pas que sa rencontre avec Trotsky prouvait que la révolution d’octobre était le fruit d’une conspiration juive?
Le mémorandum connu sous le nom de « Plan Fugu » proposait que les réfugiés juifs soient incités à s’installer au Mandchoukouo (Mandchourie en japonais) ou d’autres territoires occupés par le Japon, obtenant ainsi non seulement le bénéfice des prouesses économiques supposées des Juifs, mais aussi de convaincre les États-Unis, et particulièrement la communauté juive américaine, pour accorder faveur politique et investissement économique au Japon.
Le plan détaillé incluait la façon dont l’installation des Juifs serait organisé et comment le soutien juif, à la fois en termes d’investissement et de colonisation physique, serait obtenu. En juin et juillet 1939, les mémorandums intitulés « Mesures concrètes à employer pour rendre favorable au Japon l’entourage du président des Etats-Unis chargé de la diplomatie en Extrême-Orient en manipulant les Juifs influents en Chine » et « Étude et analyse de l’introduction du capital juif » furent examinés et approuvés par les hauts fonctionnaires japonais en Chine.
Les méthodes pour attirer les faveurs juives et américaines incluaient l’envoi d’une délégation aux États-Unis, pour présenter aux rabbins américains les similitudes entre le judaïsme et le shintoïsme, et le retour des rabbins au Japon pour les présenter ainsi que leur religion aux Japonais. Des méthodes étaient également proposées pour gagner la faveur des journalistes américains et de Hollywood.
La majorité des documents étaient consacrés aux colonies, en vue de faire passer la population juive des colonies de 18000 à 600000 personnes. Les détails comprenaient la surface des colonies, les infrastructures, les écoles, les hôpitaux, etc. pour chaque niveau de population. Les Juifs de ces colonies devaient jouir d’une totale liberté de religion, avec une autonomie culturelle et éducative. Les auteurs étaient soucieux de ne pas accorder trop d’autonomie politique, mais estimaient qu’une certaine liberté serait nécessaire pour attirer les colons, ainsi que les investissements économiques.
Les responsables japonais sollicités pour approuver le plan insistèrent sur le fait que bien que les colonies puissent sembler autonomes, des contrôles devaient être mis en place pour garder les Juifs sous surveillance. On craignait que les Juifs ne pénètrent d’une façon ou d’une autre dans le coeur du gouvernement et de l’économie japonaises pour les influencer, voire en prendre la direction de la même manière qu’ils l’avaient fait dans beaucoup d’autres pays, selon les Protocoles des Sages de Sion.
La communauté juive mondiale devait financer les colonies et approvisionner les colons.
Au cours des années 1920, le groupe des « experts juifs » rédigea de nombreux rapports sur les Juifs. Yasue et Inuzuka et se rendirent en Palestine mandataire pour y faire des recherches sur le sujet et s’entretenir avec des dirigeants du Yichouv comme Chaim Weizmann et David Ben Gourion. Yasue traduisit les Protocoles en japonais. Ils réussirent à intéresser le ministère des Affaires étrangères du Japon au projet. Il fut demandé à chaque ambassade et consulat japonais de tenir le ministère au courant des actions et des mouvements des communautés juives dans leurs pays. De nombreux rapports furent reçus mais aucun ne prouvait l’existence d’une conspiration mondiale.
En 1931, les officiers joignirent leurs forces à la faction mandchoue et à un certain nombre d’officiels japonais qui poussaient l’expansion japonaise en Mandchourie, sous la houlette du colonel Seishirō Itagaki et du lieutenant-colonel Kanji Ishiwara juste avant l’incident de Mukden, une provocation des militaristes japonais pour entraîner une intervention en Mandchourie.
Harbin, une ville d’un million d’habitants située dans la Mandchourie sous contrôle japonais, hébergeait 13000 Juifs dans les années 1920, mais les chiffres commencèrent à baisser au milieu des années 1930 du fait de la dépression économique. N’avait été l’armée japonaise, leur nombre auraient baissé encore davantage après les événements relatifs à l’enlèvement et au meurtre de Simon Kaspé par un gang de fascistes et de criminels russes et sous l’influence de Konstantin Rodzaevsky, leader du Parti fasciste russe.
Simon Kaspé était le fils de Joseph Kaspé, propriétaire de l’Hôtel Moderne de Harbin ainsi que de la plupart des cinémas et des théâtres de la ville. Joseph Kaspé avait fui la persécution en Russie, s’installant à Harbin en 1907. D’origine apatride, il avait obtenu la citoyenneté française pour lui et sa famille. Simon grandit à Harbin, mais étudia un certain temps au Conservatoire de Paris et était un pianiste accompli. L’enquête sur sa mort, menée sans conviction par les autorités japonaises, qui cherchaient à courtiser la communauté russe blanche comme forces de l’ordre locales et pour leurs sentiments anti-communistes, suscita un sentiment anti-japonais parmi la communauté juive du Mandchoukouo, et près de 70% des Juifs de Harbin s’enfuirent.
Les juifs russes du Mandchoukouo reçurent un statut légal et une protection. L’enquête rigoureuse sur la mort de Simon par les autorités japonaises, qui avaient renoncé à courtiser la communauté blanche russe, redonna confiance en l’armée japonaise. Cela conduisit les Juifs fuyant l’antisémitisme à Shanghai et dans les parties reculées de la Chine à Harbin.
En 1937, après que Yasue eût parlé avec les dirigeants juifs de Harbin, le Conseil juif d’Extrême-Orient fut établi et au cours des années suivantes, de nombreuses réunions furent organisées pour discuter le projet d’encourager et d’établir des colonies juives à Harbin et ses alentours.
En 1938, le Premier ministre Fumimaro Konoe, le ministre des Affaires étrangères Hachirō Arita, le ministre de l’Armée Seishirō Itagaki, le ministre de la Marine Mitsumasa Yonai et le ministre des Finances, du Commerce et de l’Industrie Shigeaki Ikeda se réunirent pour discuter du dilemme posé par l’alliance avec l’Allemagne, au cours de la conférence dite des cinq ministres.
D’un côté, l’alliance du Japon avec l’Allemagne nazie devenait plus étroite, et faire quoi que ce soit pour aider les Juifs mettrait en danger cette relation.
D’un autre côté, le boycott juif des marchandises allemandes après la Kristallnacht avait montré le pouvoir économique et l’unité internationale des Juifs.
Comme le cabinet japonais, à l’époque, était dirigé par consensus et non par une majorité, cette réunion devint l’une des réunions les plus longues et les plus compliquées de ce cabinet.
Les années suivantes furent remplies de rapports et de réunions, non seulement entre les partisans du plan, mais aussi avec les membres de la communauté juive. Finalement un compromis fut obtenu qui permettait au « Plan Fugu » de continuer, mais sous la condition qu’il ne mette pas en danger les relations avec l’Allemagne.
Cette même année, les Juifs de Shanghai demandèrent qu’aucun autre réfugié juif ne soit autorisé à Shanghai, car la capacité de leur communauté à les soutenir était réduite à néant.
Stephen Wise, l’un des membres les plus influents de la communauté juive américaine de l’époque et activiste sioniste, exprima fermement son opposition à toute coopération judéo-japonaise. Cela conduisit la communauté juive européenne à chercher en masse un abri à Harbin.
En 1939, l’Union soviétique signa un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie, rendant beaucoup plus difficile et périlleux le transport des Juifs d’Europe vers le Japon. Les événements de 1940 démontraient l’impossibilité d’exécuter le « Plan Fugu » de façon officielle et organisée. Puis l’URSS annexa les pays baltes, ce qui réduisit d’autant les options dont disposaient les Juifs pour fuir l’Europe.
Le 27 septembre 1940, intervint la signature par le gouvernement japonais du Pacte tripartite avec l’Allemagne et l’Italie. Elle mit officiellement fin au plan Fugu.
