23 juillet 1879
La Pall Mall Gazette de Londres rapporte que, selon une dépêche de Berlin, l’Allemagne rejette toute proposition de la Roumanie visant à modifier les dispositions du traité de Berlin relatives à l’émancipation des Juifs.
Après la fin de la guerre de Crimée, la lutte pour l’union des deux principautés de Valachie et de Moldavie commença. Les Juifs étaient recherchés par les deux partis, unionistes et antisunionistes, chacun d’entre eux leur promettant la pleine égalité; et des proclamations à cet effet furent publiées (1857-58).
Dès le début du règne d’Alexandre Cuza (1859-1866), premier souverain des principautés unies, les Juifs devinrent un facteur important dans la politique du pays. En 1864, le prince, en raison des difficultés entre son gouvernement et l’assemblée générale, décida de dissoudre cette dernière et, afin de gagner en popularité auprès des masses, il décida de soumettre un projet de constitution accordant le suffrage universel.
Il se proposait de créer deux chambres (une de sénateurs et une de députés), d’étendre le droit de vote à tous les citoyens et d’émanciper les paysans du travail forcé, espérant ainsi réduire l’influence des boyards dont il avait déjà rencontré l’hostilité au-delà de tout espoir de réconciliation. et en même temps gagner le soutien financier des Juifs et des Arméniens. Il apparaît, qu’après tout, le prince était très modeste dans ses demandes; car ses collaborateurs, lorsqu’ils rencontrèrent les représentants des Juifs et des Arméniens, ne demandèrent que 40 000 galbeni (environ 90 000 dollars) aux deux groupes. Les Arméniens discutèrent la question avec les Juifs, mais ils ne réussirent pas à se mettre d’accord à ce sujet.
Pendant ce temps, le prince accentuait la pression sur ses exigences. On prétend qu’un riche Arménien décida d’avancer la somme d’argent nécessaire, tandis que les Juifs se querellaient sur la méthode d’évaluation. Les riches Juifs, pour une raison ou une autre, refusèrent d’avancer l’argent; et les classes moyennes objectèrent que ce serait simplement de l’argent jeté par les fenêtres, puisqu’ils ne pouvaient voir aucun progrès dans les droits politiques.
Les plus dévots insistèrent même sur le fait que de tels droits ne feraient qu’interférer avec l’exercice de leur religion.
Cuza, informé que les Juifs hésitaient à payer leur part, inséra dans son projet de constitution une clause excluant du droit de vote tous ceux qui ne professaient pas le christianisme.
Quand Charles de Hohenzollern succéda à Cuza (1866), le premier spectacle auquel il fut confronté dans la capitale fut une émeute contre les Juifs. Un projet de constitution fut alors soumis par le gouvernement, dont l’article 6 déclarait que « la religion ne faisait pas obstacle à la citoyenneté »; mais, « en ce qui concerne les Juifs, une loi spéciale devrait être élaborée afin de réglementer leur admission à la naturalisation et aussi aux droits civils ».
Le 30 juin 1866, la grande synagogue de Bucarest fut profanée et démolie. Beaucoup de Juifs furent battus, mutilés et volés. En conséquence, l’article 6 fut retiré et l’article 7 fut ajouté, ce dernier stipulant que « seuls les étrangers de foi chrétienne pouvaient obtenir la nationalité roumaine ».
John Bratianu, libéral de nom, le premier antisémite de type moderne en Roumanie, fut alors appelé au poste de Premier ministre. Charles était très timide et n’osait s’ingérer dans les affaires nationales. Bratianu acquit ainsi un pouvoir absolu; et son premier geste fut de faire fouiller les archives du pays pour trouver d’anciens décrets contre les Juifs et de les appliquer avec une rigueur impitoyable.
Les Juifs furent alors chassés des communautés rurales, et beaucoup de ceux qui habitaient dans les villes furent déclarés vagabonds et, en vertu des dispositions de certains décrets anciens, expulsés du pays. Un certain nombre de Juifs qui purent prouver leur naissance roumaine furent forcés à traverser le Danube, et quand la Turquie refusa de les accueillir, furent jetés dans le fleuve et se noyèrent. Presque tous les pays d’Europe furent choqués par ces actes de barbarie. Le gouvernement roumain fut mis en garde par les puissances; et Bratianu fut ensuite démis de ses fonctions.
Cependant, lorsque les conservateurs arrivèrent au pouvoir, ils traitèrent les Juifs non moins durement. Après un certain temps, les libéraux prirent de nouveau l’ascendant, et Bratianu reprit la conduite des affaires. C’était un diplomate sans scrupules et il avait compris comment apaiser la colère des autres pays européens.
Pendant ce temps, la situation dans les Balkans était devenue menaçante. Les Turcs en Bulgarie attaquèrent les chrétiens, et la guerre russo-turque approchait.
Une réunion des grandes puissances européennes se tint à Berlin, du 13 juin au 13 juillet 1878, pour régler les questions issues de la guerre russo-turque. Beaucoup d’anciennes provinces de Turquie furent libérées et rendues indépendantes.
Dans plusieurs cas, le Congrès fit de l’octroi des pleins droits civiques et politiques aux Juifs une condition pour la reconnaissance de l’indépendance, et il eut donc une influence importante sur l’histoire des Juifs dans le sud-est de l’Europe.
Des articles de forme identique ofurent insérés dans le traité final, selon lesquels la conviction religieuse ne devait constituer une cause d’exclusion pour aucune position civique dans aucun des pays libérés par le Congrès de Berlin.
La question fut soulevée pour la première fois lors de la séance du 28 juin 1878, lorsque Waddington, au nom de la France, exigea que l’égalité religieuse devienne une condition de l’indépendance de la Serbie. Gortschakoff, au nom de la Russie, protesta contre la présentation de la question sans préavis au congrès, mais Waddington fut soutenu par Bismarck et De Launay (Italie), et la clause en question fut insérée dans le projet de traité.
Au cours de la séance du 1er juillet, MM. Bratianu et Cogalniceanu présentèrent une note réclamant l’indépendance de la Roumanie, sans aucune référence à la question juive; mais Waddington, au nom de la France, exigea que des conditions identiques à celles imposées à la Serbie soient imposées à la Roumanie comme. Il fut soutenu par Andrássy (Autriche-Hongrie), Beaconsfield, De Launay, et même par Gortschakoff (Russie), malgré sa protestation trois jours plus tôt. La clause suivante fut donc insérée dans le traité final:
« Article 44: En Roumanie, la différence de croyances et de confessions religieuses ne peut être invoquée comme motif d’exclusion ou d’inaptitude en ce qui concerne la jouissance des droits civils et politiques, l’admission aux fonctions publiques, aux fonctions et aux honneurs ou à l’exercice des diverses professions et industries dans n’importe quel lieu. La liberté dans l’observance extérieure de toutes les croyances sera assurée à tous les sujets de l’état roumain, aussi bien qu’aux étrangers, et aucun obstacle ne sera élevé non plus à l’organisation ecclésiastique des différents corps, ni à leurs rapports avec leurs chefs spirituels.
Les citoyens de tout état, commerçants ou autres, seront traités, en Roumanie, sans distinction de religion, sur la base d’une parfaite égalité. »
La Bulgarie et la Serbie remplirent loyalement les conditions du traité, mais la Roumanie les éludèrent, affirmant qu’une émancipation soudaine des Juifs serait préjudiciable aux intérêts du pays. Une convention fut convoquée par le ministère Bratianu pour déterminer jusqu’où la constitution devait être révisée, et ceci aboutit à proposer l’article 7 pour la constitution roumaine en lieu et place de l’article 14 du traité de Berlin, que Lord Salisbury avait proposé d’insérer en bloc dans la constitution roumaine:
« Article 7: La différence des croyances religieuses et des confessions ne constitue pas, en Roumanie, un obstacle à l’obtention des droits civils et politiques, ni à l’exercice de ces droits.
1. Un étranger, sans distinction de religion, et s’il appartient ou non à un gouvernement étranger, peut se naturaliser dans les conditions suivantes: a) Il adresse au gouvernement une demande de naturalisation dans laquelle il indique le capital qu’il possède, la profession ou l’artisanat qu’il suit, et son domicile en Roumanie. (b) Il résidera, après cette demande, dix ans dans le pays et prouvera, par l’action, qu’il lui est utile.
2. Peuvent être exemptés des étapes intermédiaires: a) Ceux qui ont introduit dans le pays des industries, des inventions utiles ou des talents, ou qui ont fondé de grands établissements de commerce ou d’industrie. en Roumanie, des parents établis dans le pays qui n’ont jamais été soumis, ni eux ni leurs parents, à aucune protection par une puissance étrangère (c) Ceux qui ont servi sous les drapeaux pendant la guerre d’indépendance; ceux-ci peuvent être naturalisés collectivement par décret gouvernemental, par une résolution unique, et sans autre formalité.
3. La naturalisation ne peut être donnée que par la loi et individuellement.
4. Une loi spéciale détermine la manière dont les étrangers peuvent s’installer sur le territoire roumain.
5. Seuls les Roumains et les Roumains naturalisés peuvent acheter des propriétés rurales en Roumanie. Les droits déjà acquis resteront en vigueur. Les accords internationaux existant actuellement resteront en vigueur dans toutes les clauses et conditions qu’il contient. »
À l’été de 1879, Borescu fut envoyé en mission diplomatique auprès des cours d’Europe occidentale afin de les amener à accepter le nouvel article 7 de la constitution au lieu du traité de Berlin. L’Autriche n’avait pas d’objection, puisque ses propres sujets juifs étaient protégés par un traité spécial; La Russie pouvait difficilement s’opposer aux restrictions, compte tenu de sa propre attitude envers les Juifs; et la Turquie n’était pas en position de protester. L’Italie exigeait une pleine liberté de conscience pour les Juifs, mais Waddington, au nom de la France, céda à l’assurance d’une émancipation graduelle et, le 20 février 1880, une note en termes identiques de l’Allemagne, de la France et de la Grande-Bretagne accepta l’indépendance de la Roumanie à condition que l’article 7 fasse partie de la constitution.
Une démonstration de conformité au traité de Berlin étant nécessaire, 883 juifs, participants à la guerre de 1877 contre la Turquie, furent naturalisés en une fois par un vote des deux chambres. Cinquante-sept personnes furent naturalisées à titre individuel en 1880; 6, en 1881; 2, en 1882; 2, en 1883; et 18, de 1886 à 1900; en tout, 85 Juifs en vingt et un ans, dont 27 moururent entre-temps.
En plus de cette dérobade envers ses obligations contractuelles, la Roumanie, après le traité de Berlin, commença une persécution systématique des Juifs, qui ne se relâchait que lorsque le gouvernement avait besoin d’argent juif. Dès qu’un emprunt auprès des banquiers juifs d’autres pays avait été obtenu, les Juifs étaient à nouveau chassés des communautés rurales et des petites villes.
Diverses lois furent votées jusqu’à ce que la poursuite de toutes les professions pratiquées par les Juifs fût subordonnée à la possession des droits politiques, que seuls les Roumains pouvaient exercer. Des lois furent même promulguées à l’encontre des travailleurs juifs qui mirent plus de 40% d’entre eux au chômage.
Des lois similaires furent adoptées concernant les professions libérales, touchant avocats, médecins, pharmaciens, vétérinaires, etc.
La loi la plus cruelle fut promulguée en 1893, privant les enfants juifs du droit d’être éduqués dans les écoles publiques. Cette loi prévoyait que les enfants d’étrangers ne pouvaient être admis qu’après que ceux des citoyens avaient été pourvus, et qu’ils devaient, en outre, payer des frais de scolarité exorbitants. En 1898, une autre loi fut votée, excluant les Juifs des établissements secondaires et des universités.
Parallèlement, le gouvernement était très actif dans l’expulsion des Juifs du pays. C’était en conformité avec la loi de 1881, qui permettait « l’expulsion d’étrangers indésirables ». Les autorités commencèrent par l’expulsion du Dr. M. Gaster, du Dr. E. Schwarzfeld et d’autres Juifs de marque qui avaient osé protester contre le traitement cruel infligé par le gouvernement à leurs coreligionnaires. Ensuite ce fut le tour des journalistes, rabbins, commerçants, artisans, et même des ouvriers ordinaires furent victimes de telles proscriptions. Le serment « More judaico » sous sa forme la plus humiliante fut exigé par les tribunaux, et seulement aboli (en 1904) à la suite de commentaires défavorables dans la presse française. En 1892, lorsque les États-Unis adressèrent une note aux puissances signataires du traité de Berlin, elle férocement attaquée par la presse roumaine.
Le gouvernement, cependant, était un peu effrayé, et après quelque temps un conseil ministériel fut convoqué et la question discutée. En conséquence de quoi, le gouvernement roumain publia quelques brochures en français, réitérant ses accusations contre les Juifs et affirmant que, quelles que soient les persécutions qu’ils avaient endurées, ils les avaient pleinement mérités en raison de leur exploitation de la population rurale.
(source: Jewish Encyclopedia)
