24 août 1855
Publication du premier numéro de « Die Deborah », journal en langue allemande, conçu particulièrement pour « l’instruction et le divertissement intellectuel des dames », le plus important journal juif allemand aux États-Unis à son époque.
« Israélites allemands! Si peu de choses sont faites dans ce pays pour l’instruction et le divertissement intellectuel des femmes que nous croyons que « Die Deborah » sera le bienvenu pour tout le monde. .. Ce sera le lien qui reliera l’Amérique et l’Allemagne dans la chaîne du judaïsme. Il rendra un service important à celles qui ne lisent pas l’anglais et il sera le bienvenu pour tous ceux qui vénèrent le judaïsme et aiment sa langue maternelle. »
C’est par ces mots que le principal rabbin réformiste, Isaac Mayer Wise (1819-1900) de Cincinnati, lança le périodique « Die Deborah en 1855 ». Wise publia « Die Deborah » comme supplément en allemand de l’hebdomadaire de langue anglaise « The Israelite » (à partir de 1874, « The American Israelite »). « Die Deborah » fut dissout en 1902, deux ans après la mort de Wise.
Journal juif allemand le plus important d’Amérique, « Die Deborah » promouvait un programme d’identité germanique, de culture bourgeoise et de réforme juive dans lequel les femmes se voyaient attribuer une place stratégique.
Le journal publiait des essais sur la religion, la culture et l’histoire juives, ainsi que des débats sur l’éducation. La littérature, principalement des romans de ghetto, se voyait attribuer une place privilégiée. Alors que « Die Deborah » abordait les questions juives du monde entier, il se concentrait sur les nouvelles en provenance d’Allemagne et accordait une attention particulière à la vie culturelle de la communauté immigrée allemande en Amérique.
Les contributeurs du « Die Deborah » concevaient leur germanité non comme une identité ethnique, mais comme un atout culturel. Ils croyaient à la « Bildung » à l’allemande – la formation harmonieuse de l’intellect et du caractère des enfants – et dans une société démocratique et progressiste avec des normes éthiques élevées.
Les articles de « Die Deborah » insistaient sur le fait que la vraie religiosité et le raffinement culturel pouvaient s’exprimer au mieux dans la langue allemande. De fait, longtemps après que les immigrants juifs des pays germanophones eurent adapté l’anglais dans les autres domaines de la vie, ils considéraient encore l’allemand comme la langue de la synagogue, la langue de la spiritualité et de la morale, la langue de la femme.
La culture bourgeoise du dix-neuvième siècle attribuait aux femmes un sens plus élevé de la religiosité et de la moralité qu’aux hommes. Dans le concept allemand de « Bildung », les notions de religiosité et de distinction culturelle convergeaient.
« Die Deborah » s’adressait aux femmes juives comme à des « prêtresses du foyer », dont l’excellence était considérée comme essentielle pour le niveau moral de la famille, pour la distinction bourgeoise et pour la survie du judaïsme.
Etre l’éducatrice des enfants juifs était la tâche la plus sainte d’une femme. Une mère juive devrait encourager son enfant à être charitable, reconnaissant, sincère, doux, ordonné et ponctuel, et il devait toujours donner le bon exemple. Elle devait habituer son enfant à la synagogue et devait lire la Bible ou des traités religieux à la maison.
Selon « Die Deborah », un tel comportement était de nature à préserver « les coutumes vénérables du judaïsme ».
Clairement, ce qui était mis en avant comme les vertus de la vie de famille juive étaient des valeurs bourgeoises et spécifiques à cette classe qui n’avaient rien à voir avec le ménage juif traditionnel. En définissant la religion juive non comme une culture de l’étude par les hommes, telle que le judaïsme traditionnel tendait à se percevoir, mais comme une institution morale, les femmes juives prenaient une grande importance. Pour les contributeurs de « Die Deborah », « la fille d’Israël » était le pilier sur lequel reposait la religion juive. « Die Deborah » était continuellement préoccupée par l’éducation religieuse et séculière des femmes juives, et la revue défendait également un rôle accru pour les femmes à la synagogue.
De nombreuses chroniques dépeignaient les femmes comme des héroïnes nationales juives et louaient leurs exploits dans l’histoire de leur peuple. Selon « Die Deborah », pour préserver l’héritage du judaïsme historique, il fallait améliorer la position sociale des femmes juives. Cependant, jusqu’aux dernières décennies du dix-neuvième siècle, le point jusqu’où une telle émancipation des femmes juives devait aller était très controversé.
Les filles devaient-elles, par exemple, quitter le foyer pour être éduquées et leur influence supposée bienfaisante devait-elle dépasser le cadre domestique? Les contributeurs à « Die Deborah » considéraient que l’éducation des filles juives devait essentiellement consister en une formation morale qui permettrait aux jeunes femmes de résister aux séductions du matérialisme et de l’athéisme. Ainsi, non seulement elles resteraient dans le judaïsme, mais elles contribueraient aussi à la moralité de leurs enfants.
L’idéal de la femme au foyer, du mariage et de la maternité resta le point de référence de « Die Deborah » tout au long de son existence, mais partir des années 1880, l’accent mis sur l’éducation féminine et les réalisations des femmes dans l’histoire juive, encouragea les activités des femmes hors du foyer, y compris les carrières professionnelles.
À l’époque, « Die Deborah », ainsi que « The American Israelite » s’adressaient à la petite élite de femmes diplômées aux États-Unis. De plus, des femmes juives commencèrent à contribuer en nombre significatif aux deux revues. Les auteurs masculins et féminins non seulement défendaient les femmes médecins, avocates et d’autres professions, mais ils exprimaient également une grande fierté à l’égard de ces femmes juives, affirmant que l’éducation des femmes ne mettait pas en danger mais améliorait la vie conjugale.
Enfin, « Die Deborah » et « The American Israelite » soutinrent le suffrage des femmes. De fait, dans les années 1890, la tonalité et le contenu des publications étaient similaires à ceux de la première revue juive américaine féministe, « The American Jewess », publiée par Rosa Sonneschein. Rosa Sonneschein avait été l’épouse de Rabbi Solomon Hirsch Sonneschein, qui était un ami proche et un collègue d’Isaac Mayer Wise.
Cependant, « Die Deborah » et « The American Israelite » gardèrent leurs distances avec le féminisme des droits naturels. Les droits des femmes que préconisaient ces revues découlaient de l’excellence présumée des femmes juives en tant que mères et épouses et de leur rôle central dans la promotion de la religiosité, de la moralité et de la bienséance.
L’importance de « Die Deborah » diminua après quelques décennies, lorsque les immigrants juifs des pays germanophones et leurs enfants préférèrent lire un journal de langue anglaise plutôt que de langue allemande. Les problèmes des femmes se retrouvaient de plus en plus dans « The American Israelite ». Ce passage de « Die Deborah » à « The American Israelite » reflètait non seulement l’intégration des Juifs dans la société et la culture américaines, mais montrait aussi comment les femmes juives allemandes avaient trouvé leur place dans le monde des clubs de femmes, de la philanthropie et du féminisme de la classe moyenne.
Le féminisme américain, lié à l’évangélisation, à la tempérance et à l’abolitionnisme chrétien, était peu attrayant pour les femmes juives. Les schémas culturels allemands, la mobilité ascendante et l’accent mis sur l’importance des femmes dans un judaïsme modernisé façonnèrent la trajectoire des idéaux éclairés de la féminité juive des années 1850 à la « nouvelle femme juive » du début du siècle.
(Source: Benjamin Maria Baader, Jewish Women’s Archive)
