Ephéméride| Edit de tolérance des Juifs de Bohème [19 octobre)

19 octobre 1781

Edit de tolérance des Juifs de Bohème.

L’avènement de l’empereur du Saint-Empire romain Joseph II (1741-1790) comme souverain des possessions des Habsbourg en 1780 marqua le début d’une décennie de changements tumultueux. L’empereur absolutiste éclairé intervint dans les affaires de ses sujets juifs à une échelle sans précédent, avec l’intention de modifier les contours de la culture et de la société juives.

La mère de Joseph II, Marie-Thérèse, avait, au cours de ses quarante ans de règne (1740-1780), déjà engagé des réformes majeures visant à renforcer ses possessions vulnérables. Souveraine absolutiste, l’impératrice avait cherché à concentrer le pouvoir entre ses mains et à obtenir une certaine uniformité dans ses territoires excentrés.

Joseph II était déterminé à poursuivre la politique absolutiste de sa mère, mais abandonna sa prudence et ses demi-mesures et fut clairement influencé par les Lumières. La mère et le fils s’opposaient radicalement sur la tolérance religieuse. Dans une correspondance tendue lors de sa visite en France, en juin et juillet 1777, Joseph mit en cause la sagesse de la politique de discrimination en vigueur et plaida pour une complète liberté de culte.

Sa mère était consternée, considérant sa tolérance religieuse comme un signe d’indifférence qui serait désastreux pour son royaume. Ce n’est probablement pas par hasard si c’est au cours de cette période qu’elle rédigea son jugement cinglant souvent cité sur les Juifs: « Je ne connais pas de pire fléau public que cette nation; avec leur fraude, leur usure et leurs transactions financières, ils réduisent les gens à la mendicité, pratiquant toutes sortes de transactions perverses qi feraient horreur à un honnête homme. En conséquence, ils doivent être tenus à l’écart et [leur nombre] réduit autant que possible. »

Alors que son fils partageait beaucoup de ces sentiments: « je n’ai jamais considéré le si grand nombre de Juifs sur mes terres héréditaires comme la meilleure sorte de gens », écrivit-il en 1788 – il essaya néanmoins de surmonter son aversion et d’améliorer leur sort. Son règne inaugura la politique tutélaire moderne de « qui aime bien châtie bien » à l’égard de ses sujets juifs.

Moins d’un an après avoir succédé à sa mère sur le trône, Joseph engagea un flot de réformes radicales, parmi lesquelles l’Édit de Tolérance des protestants, autorisant le culte privé et l’accès aux fonctions publiques. Puis il promulga également des édits de tolérance pour ses sujets juifs, des Lettres patentes distinctes pour chacune des possessions où les Juifs avaient été autorisés à résider en grand nombre: Bohême, 19 octobre 1781; Lombardie, Goricia, Gradisca et Trieste, entre septembre et décembre 1781; Silésie autrichienne, 15 décembre 1781; Basse-Autriche (Vienne), 2 janvier 1782; Moravie, 13 février 1782; Hongrie, 31 mars 1783; Galicie, 27 mai 1785 et 7 mai 1789.

Préalablement, le 13 mai 1781, Joseph avait fait part de ses intentions au chancelier suprême, le comte Blümegen, et au chancelier hongrois, le comte Pálffy, en décrivant une série de mesures qui rendraient « les nombreux membres de la nation juive plus utiles à l’État ». L’utilité était mesurée à l’aune des normes tirées des idées du temps en matière d’économie politique, idées fortement influencées parles thèses parfois dépassées des physiocrates et des populationnistes, qui jugeaient les Juifs comme « improductifs », terme qui comportait des connotations morales et pas seulement économiques.

Les moyens pour rendre les populations juives utiles et « productives » impliquaient une double transformation: économique et culturelle. Les langues pratiquées par les Juifs entretenaient la méfiance, l’incompréhension et les pratiques corrompues; par conséquent, l’hébreu et le yiddish devaient être strictement confinés à la sphère religieuse. Dans un délai de deux ou trois ans, tous les documents devaient être rédigés dans l’une des langues vernaculaires locales. L’éducation était le moyen d’accomplir ce changement linguistique; Les Juifs devaient ouvrir leurs propres écoles sous la surveillance de l’État ou envoyer leurs enfants dans des écoles chrétiennes sans que cela porte moindrement atteinte à leurs convictions religieuses.

Les universités et autres établissements d’enseignement supérieur devaient maintenant être ouverts aux Juifs. La transformation économique devait être accomplie en supprimant les contraintes existantes, en élargissant la palette des moyens de subsistance autorisés afin de détourner les Juifs de leur « usure caractéristique et de leur commerce trompeur » vers des activités productives telles que l’agriculture, les transports, l’artisanat et les arts. Les Juifs devaient être rétablis dans leur dignité: leurs notables pouvaient porter l’épée; ils n’étaient plus obligés de payer l’humiliant impôt corporel ni d’afficher des signes discriminatoires tels que des brassards jaunes ou des barbes.

Dans les mois qui suivirent, des discussions intensives eurent lieu à tous les niveaux de l’administration dans les différentes possessions des Habsbourg où vivaient les Juifs. Il y avait des objections, en particulier aux niveaux inférieurs de la bureaucratie. L’empereur se sentit obligé de prendre, le 30 septembre, une résolution impériale, incorporée plus tard dans l’Édit de Silésie, afin de clarifier le projet de loi. Les nouvelles lois, déclara-t-il, ne visaient pas à augmenter le nombre de Juifs dans le royaume, mais plutôt à ce que, à travers les lumières et des opportunités économiques, les Juifs ne soient plus nuisibles à la société. Avec le temps, soit ils deviendraient de bons chrétiens, soit ils amélioreraient leur caractère moral et deviendraient des citoyens utiles.
Il convient de noter que les décrets de Joseph n’abolirent pas les « lois sur les familles » qui limitaient la population juive sur les terres de Bohême, ni les restrictions imposées aux Juifs à Vienne, ni l’impôt sur la tolérance.

À la suite de l’édit, des « Normalschulen » (écoles « normales ») juives furent mises en place au cours de la décennie du règne de Joseph: un à Trieste, une à Görz, 25 en Bohême, 42 en Moravie, 23 en Hongrie, et 93 (et au final plus de 120) en Galicie et en Bucovine. Ces écoles, souvent situées dans des zones très arriérées, fournirent à des milliers de garçons et de filles juifs des compétences modestes en lecture, en écriture et en calcul. (Même si l’allemand n’était pas obligatoire, il devint la langue d’enseignement dans tout l’empire, sauf en Italie.) Il s’agissait d’un programme utilitaire, que l’establishment juif traditionnel pouvait prudemment accepter. Des célébrations accompagnèrent l’inauguration de ces écoles à Trieste, Prague, Pressburg, Lemberg et Brody.

Il n’y a aucune raison de supposer qu’il y ait eu une opposition de principe à ces écoles. C’est le fardeau financier qui posa problème.
Cependant, une nouvelle phase commença lorsque Herz Homberg fut nommé inspecteur des écoles normales juives de Galicie en 1787, puis un peu plus tard également inspecteur de l’enseignement religieux. Son autonomie sans précédent vis-à-vis des communautés juives; contrôle de ressources, de fonds et de personnels relativement importants; supervision non seulement du réseau laïc mais également du réseau éducatif religieux; et une vision du monde influencée par la Haskala qui ne rechignait pas à user de la contrainte, suscitèrent la suspicion et l’opposition.

Dans les années qui suivirent les édits initiaux, un certain nombre de décrets supplémentaires, de réglementations (plus systématiques) et de lettres patentes furent promulgués afin d’aligner le statut juridique juif sur les réformes générales. Parmi ceux-ci, plusieurs furent perçus par les Juifs comme une intervention injustifiée dans leurs affaires religieuses internes.
En général, à partir de 1785, la période fut caractérisée par un tournant plus systématique et radical, plus libéral à certains égards, mais tendant également à une ingénierie sociale irréfléchie. La promulgation de la Lettre Patente générale sur la Justice conduisit à limiter l’autorité des tribunaux rabbiniques à l’arbitrage, à interdire l’excommunication et à limiter l’autonomie communautaire aux questions purement religieuses (Lettre Patente de Galicie du 27 mai 1785).

La Lettre Patente sur le Mariage de 1786 portait également atteinte à des lois et coutumes juives telles que le divorce (17 janvier 1788), tout comme la période d’attente prescrite de 48 heures avant que les morts puissent être enterrés (3 juillet 1786). La certification de l’enseignement normal devint de plus en plus utilisée comme condition préalable à de nombreuses tâches: exercice de certaines professions (déjà dans l’Édit hongrois du 31 mars 1783); mariage (15 avril 1786); qualification pour les « Behelfers », c’est-à-dire les assistants des professeurs de religion (20 décembre 1787); le rabbinat et le talmud-torah pour les enfants (Édit de 1789 en Galicie).

Les règlements proposés par l’empereur sur les activités économiques juives étaient potentiellement plus dommageables. Déjà dans les premières années de son règne, Joseph ordonna l’expulsion brutale de plusieurs milliers de Juifs indigents et vagabonds de Galicie. Bien que ces mesures draconiennes n’aient touché qu’environ 1% des Juifs de Galicie, elles donnaient une indication de ce dont l’empereur était capable. Joseph, comme beaucoup de ses fonctionnaires, percevait une présence juive à la campagne comme préjudiciable à la paysannerie. Seuls les Juifs qui travaillaient personnellement la terre devaient être tolérés, voire encouragés, dans les zones rurales. Au début, les premiers édits de tolérance ne parlaient que de la possibilité de louer, mais la lettre patente galicienne de 1785 autorisait déjà expressément les Juifs à acheter de telles terres. Des ordonnances similaires furent passées pour les autres domaines de l’empire.

Deux mois plus tard (16 juillet 1785), Joseph alla plus loin et proposa que des colonies de peuplement agricoles juives s’installent dans l’esprit des colonies allemandes en cours d’établissement en Galicie. Des groupes de Juifs demandèrent à s’installer dans de telles colonies: la première, Dombrówka près de Sandz (Nowy Sącz), fut fondée au printemps 1786; la plus connue était Neu-Babylon près de Bolechów. La Lettre Patente de 1789 stipulait que chaque communauté juive devait désigner un certain nombre de familles pour la colonisation agricole; un quota de 1 410 familles fut fixé pour la Galice. Inexpérimentées, manquant de fonds et s’étant vues allouer des terres agricoles pauvres, ces colonies avaient peu de chance de réussir.

L’exclusion des Juifs de la concession de divers monopoles fut l’objet d’une série d’ordonnances entre 1784 et 1787. Ces mesures auraient eu un effet désastreux pour environ un tiers des Juifs de Galice qui procédaient à la location à bail d’une manière ou d’une autre. L’interdiction du colportage en Galice aurait également eu un effet défavorable pour un tiers de la population juive bien que l’achat de produits auprès des paysans fût toujours autorisé (Lettre Patente de Galicie du 27 mai 1785).

Jusqu’à quel point ces décrets furent mis en œuvre n’est pas clair. Parfois, ils ne s’appliquaient pas aux baux en cours, mais aux nouveaux, et parfois, un délai de grâce de plusieurs années était autorisé. L’empereur n’était pas non plus très cohérent lorsqu’il s’agissait des domaines autres que la Galice. En mai 1786, Joseph proposa d’interdire aux Juifs de louer des auberges après la fin des baux en Hongrie. Ici aussi, environ un tiers de la population juive aurait été touché si l’empereur n’avait pas été dissuadé de ce geste téméraire par son vice-chancelier hongrois, Pálffy. De même, le colportage en Hongrie fut explicitement autorisé (7 avril 1788), tout comme en Bohême (4 juin 1787).

Ces différents décrets et leurs inversions furent résumés dans la Lettre Patente de Galicie du 7 mai 1789, qui devait également être mise en œuvre dans le reste de l’empire. Toutes les restrictions sur le choix des moyens de subsistance furent levées, mais l’interdiction de louer à bail des exploitations agricoles, des moulins, des dîmes, des droits de marché et des auberges de paysans fut maintenue. La location de domaines entiers et de monopoles associés était cependant autorisée pour la première fois. Le colportage était également autorisé dans les zones urbaines et rurales. Après la mort de l’empereur, la plupart de ces mesures furent été inversées ou observées en infraction.

Un décret qui eut de lourdes conséquences ordonna aux Juifs d’adopter un prénom personnel et un nom de famille (23 juillet 1787). C’était là une autre expression de la normalisation bureaucratique liée à l’obligation faite aux rabbins de tenir des registres paroissiaux (Matrikel) des naissances, des mariages et des décès.
Il était expressément ordonnés que les prénoms soient allemands et choisis parmi une liste préparée de noms ostensiblement bibliques, mais souvent bizarres tels que Abdenago, Achitophel, Nabuchadonosor et Semiramith.
En même temps, les noms postbibliques typiques tels que Meir et Akiba étaient manquants. Ces choix furent rapidement corrigés. Les Juifs furent généralement libres de choisir le nom de leur famille (il existe peu de preuves tangibles des abus dont auraient été victimes les Juifs de Galicie de la part de fonctionnaires mal intentionnés); la plupart, à l’exception des Italiens, choisirent des noms allemands, mais quelques-uns optèrent pour des noms slaves ou hongrois.

La conscription militaire des Juifs débuta en Galice en février 1788 et s’étendit aux terres de Bohême et de Hongrie dans les mois qui suivirent. C’était la première fois que les Juifs servaient comme soldats à l’époque moderne. Alors que le conseil de guerre s’opposait systématiquement à la participation des Juifs à l’armée et recommandait d’autoriser les Juifs à engager des substituts mercenaires, l’empereur tenait absolument à ce que les Juifs effectuent personnellement le service militaire. Les pétitions répétées et les délégations auprès de l’empereur s’avérèrent inutiles. Au début, les Juifs n’étaient affectés qu’au transport et au tractage d’artillerie, mais ils furent bientôt autorisés à se porter volontaires pour combattre et servir dans l’infanterie. On estime que 35 000 Juifs servirent dans les armées des Habsbourg pendant le quart de siècle des guerres avec la France. .

L’Édit de Tolérance du 7 mai 1789 pour la Galicie fut le plus ambitieux promulgué à ce jour. IL tentait de résoudre la question suivante: les Juifs devaient-ils continuer d’exister au sein de l’État en tant qu’entité distincte dotée de privilèges et d’obligations spéciales, ou devaient-ils être mis sur un pied d’égalité avec les autres citoyens et tout ce que cela impliquait en termes de droits et de devoirs?
Il réitérait ce que la Lettre Patente de 1785 avait décrété, à savoir que la communauté traditionnelle était maintenant abolie et que les Juifs devaient être pleinement incorporés dans leurs collectivités locales, sous l’autorité des autorités judiciaires et administratives locales.
La communauté juive devait dès lors être conçue comme une association destinée uniquement à répondre à des besoins strictement religieux.
L’édit de 1789 ajoutait une nouvelle dimension: les Juifs se voyaient désormais accorder l’égalité des droits civils dans leurs lieux de résidence, ainsi que le droit de vote passif et actif lors des élections municipales. Mais que signifiait que les Juifs devaient être traités sur un pied d’égalité dans une société où l’inégalité des états était toujours présente?

L’Édit de 1789 avait laissé entrevoir sa vision dans un sous-paragraphe indiquant que si les Juifs travaillaient la terre dans un territoire soumis à des obligations de corvée d’un serf -, ils devaient alors les remplir. Mais si les Juifs pouvaient être considérés comme des serfs, y avait-il une possibilité qu’ils puissent aussi devenir nobles? Quelques mois plus tard, un décret permit aux Juifs d’acheter des domaines entiers avec tous les privilèges féodaux. Israël Hönig demanda immédiatement à acquérir le domaine de Velm et demanda en conséquence à être anobli. Le 2 septembre 1789, il devint le premier Juif de la monarchie des Habsbourg à être élevé à la noblesse.

L’Édit de 1789 fut probablement le texte le plus influent de la législation juive en Europe centrale et orientale, puisque, tronqué – c’est-à-dire privé de toutes ses clauses véritablement libérales -, il devint le modèle du « Judensystemalpatent » de Bohême de 1797, de la législation prussienne pour les terres polonaises nouvellement acquises, le General-Juden-Reglement pour la Prusse du Sud et la Nouvelle Prusse de l’Est, ainsi que pour la loi russe de 1804 et la législation russe ultérieure. Même auparavant, les premiers édits de tolérance de Joseph II eurent un impact notable sur de nombreuses principautés allemandes et même sur la France révolutionnaire.

Les contemporains reconnurent bien l’importance de l’édit de 1789. Les historiens cependant ont négligé la référence explicite a la Lettre Patente de Joseph II de 1789 contenue dans ce qui devint la déclaration classique en faveur de l’égalité des Juifs, le discours du comte Stanislas de Clermont-Tonnère du 23 décembre 1789 devant l’Assemblée nationale. « Tout doit être refusé aux Juifs en tant que nation; tout doit leur être accordé en tant qu’individus.” L’autonomie judiciaire, législative et communautaire juive doit être abolie, poursuivit-il. Ils ne doivent pas constituer dans l’État un corps politique. Ils doivent être des citoyens à part entière et s’ils ne le souhaitent pas, ils doivent être bannis. « Il ne peut y avoir une nation à l’intérieur d’une nation. »

Qu’était-ce sinon une répétition des caractéristiques principales du Judenpatent de Galicie? Le comte libéral poursuivait et présentait l’argument décisif suivant en faveur de l’égalité des Juifs: « Les Juifs dans les états de l’empereur jouissent non seulement des droits des citoyens, mais aussi de la possibilité d’atteindre des distinctions honorifiques [une allusion à l’ennoblissement de Hönig] que nous avons détruites. et qui y survivent toujours dans toute leur force. »

La législation de Joseph II de 1789 représentait ainsi le point le plus extrême où un absolutisme éclairé pouvait progresser vers l’égalité juive dans le contexte d’une société féodale d’ordres juridiquement différenciés.

(Source: Michael K. Silber, « The YIVO Encyclopedia of Jews in Eastern Europe »)