10 octobre 1944. Arrestation des « passeuses de poudre » de Birkenau

Dans l’immensité de Birkenau, à l’automne 1944, alors que les fours du complexe d’Auschwitz avalent encore des milliers de vies chaque jour, quelques femmes accomplissent un acte de défi invisible. Dans l’usine Weichsel-Union-Metallwerke, qu’on appelle simplement « Union », elles fabriquent des munitions pour l’armée allemande. Et au cœur de ce travail imposé, entre la poussière d’acier et l’odeur de poudre, elles détournent chaque jour un peu de matière explosive, grain par grain, pour en faire la substance d’une révolte.
Ester Wajcblum, vingt ans, travaille dans le « Pulverraum », la salle de la poudre. Sa sœur aînée Anna est affectée à un autre atelier. Toutes deux sont originaires de Varsovie. Leur famille a été déportée au cours de l’été 1943 ; leurs parents ont disparu dans le ghetto. À leurs côtés, d’autres jeunes femmes juives polonaises : Ala Gertner, née à Będzin en 1912, instruite, parlant plusieurs langues ; et Regina Safirsztajn, plus âgée, employée expérimentée, contremaîtresse à l’atelier des détonateurs. Ensemble, elles vont former le cœur d’un réseau minuscule et héroïque.
Elles grattent de la poudre dans les goulots des machines, la recueillent avec des cuillères de fortune, l’enveloppent dans des morceaux de tissu ou de papier, parfois la cachent dans des coins de leurs vêtements. Chaque soir, quelques grammes sortent clandestinement de l’usine. La poudre passe de main en main, transmise à d’autres femmes du camp. Le dernier relais s’appelle Róża Robota, militante sioniste du mouvement Hashomer Hatzair, assignée au dépôt des vêtements à Birkenau. C’est elle qui remet les petites doses d’explosif aux hommes du Sonderkommando, ces prisonniers juifs contraints de travailler dans les crématoires, qui préparent depuis des mois un soulèvement voué à l’impossible.
Les gestes sont minuscules, les risques absolus. Si l’une d’entre elles est surprise, la mort est immédiate. Pourtant, elles continuent. Cette poudre, transportée dans des mouchoirs, cousue dans des ourlets, représente l’unique arme de ceux qui brûlent les morts et veulent venger les vivants.
Le samedi 7 octobre 1944, à la mi-journée, l’explosion retentit. Les hommes du Sonderkommando, conduits par Zalman Gradowski et des résistants polonais, se soulèvent. Ils tuent plusieurs SS, brûlent les documents du crématoire et incendient le bâtiment IV, qui s’effondre dans un vacarme de pierre et de ferraille. L’insurrection est brève. Elle est écrasée en quelques heures. Les Allemands fusillent des centaines de prisonniers, d’autres sont abattus sur place. Mais l’inconcevable s’est produit: un crématoire de Birkenau a été détruit de l’intérieur.
Dans les jours qui suivent, la terreur retombe sur le camp. Les SS cherchent les complices. Le service politique d’Auschwitz, épaulé par la Gestapo de Katowice, lance des interrogatoires sans relâche. On fouille l’usine, on interroge les ouvrières, on croise les dénonciations. Les Allemands ont compris : la poudre venait de l’« Union ».
Le 10 octobre 1944, trois femmes sont arrêtées : Ala Gertner, Ester Wajcblum et Regina Safirsztajn. Les SS les extraient brutalement de l’usine. Les témoins se souviendront de la scène : les cris, les coups, la stupeur glacée qui saisit les autres ouvrières. Selon plusieurs récits, la dénonciation serait venue d’une détenue effrayée ou battue à mort, contrainte à parler. Dans les heures qui suivent, Róża Robota est à son tour arrêtée dans le secteur de Birkenau. Les quatre femmes sont transférées à la prison du camp principal, le Bloc 11, la « prison de la mort ».
Commencent alors les interrogatoires. Les SS veulent savoir comment la poudre est sortie, qui a participé, combien de temps, qui a donné les ordres. Les tortures sont d’une cruauté extrême : coups, suspension par les bras, brûlures, humiliations. Aucun nom ne sort. Pas un. Les femmes se soutiennent par des regards, par le silence. Elles savent que parler condamnerait d’autres détenues, d’autres réseaux, peut-être même leurs sœurs. Leur mutisme est un dernier acte de résistance.
Pendant près de trois mois, les quatre femmes sont enfermées, battues, interrogées, affamées. Leurs visages se creusent, mais elles ne cèdent pas. Dehors, le front soviétique s’approche ; l’évacuation du camp est déjà envisagée. Les SS veulent en finir avant de fuir. À la fin de décembre 1944, un simulacre de jugement est prononcé. Les quatre passeuses de poudre sont condamnées à mort.
Au matin du 5 ou du 6 janvier 1945 — les témoignages varient selon les survivants —, elles sont ramenées à Birkenau. Le camp des femmes est rassemblé sur la place d’appel. Les SS dressent les potences. Devant les prisonnières alignées, les quatre femmes sont hissées sur l’estrade. Avant que les cordes ne se tendent, l’une d’elles — peut-être Ester, peut-être Róża — crie :
« Courage, mes sœurs ! »
Une autre lance en hébreu : « חזק ואמץ ! (Hazak ve’amatz !) » — « Sois forte et courageuse ! »
Et d’autres voix, mêlées dans la foule, répondent en polonais :
« Niech żyje Polska ! » — « Vive la Pologne ! »
Puis le silence tombe, suivi du craquement du bois.
Elles sont pendues lentement, pour l’exemple. Les SS veulent que tout le camp voie ce qu’il en coûte de se révolter. Mais le message se retourne : cette exécution devient la dernière victoire morale des détenues. À Birkenau, on murmure leurs prénoms, on cache des bouts de tissu à leur mémoire, on transmet leurs histoires à voix basse.
Quelques jours plus tard, le 27 janvier 1945, les troupes soviétiques entrent dans Auschwitz. Les cadavres des quatre femmes ont été brûlés. Rien n’en reste, sinon leurs noms, que des survivantes ont inscrits dans des cahiers. Le crématoire IV, lui, n’a jamais été reconstruit. Il demeure, sous les décombres, comme la trace matérielle de leur geste.
Ces jeunes femmes n’étaient ni soldats ni héroïnes armées. Elles étaient des ouvrières réduites en esclavage, des filles de familles polonaises juives, condamnées à fabriquer des armes pour leurs bourreaux. Elles ont transformé ce lieu de travail forcé en foyer de résistance, et leur mort en acte de défi.
Le 10 octobre 1944 reste la date de leur arrestation, mais aussi le moment où l’ennemi comprit qu’à l’intérieur même d’Auschwitz, dans la fabrique de la mort, des femmes avaient osé fabriquer la possibilité de la liberté — quelques poignées de poudre suffisant à fissurer un empire de cendres.
Aujourd’hui, à Birkenau, sur les ruines du Crématoire IV, une plaque rappelle leur nom. Leurs visages se sont effacés, mais leurs gestes demeurent. Dans les musées et les manuels, on les appelle « les passeuses de poudre ». C’est une expression presque douce pour dire un acte de feu.
Ester Wajcblum, Ala Gertner, Regina Safirsztajn et Rosa Robota ont fait passer la poudre, mais aussi la flamme — celle de l’insoumission — d’une main à l’autre, jusqu’à ce qu’elle éclaire le monde entier.