27 octobre 1863. Naissance de Shloyme Zanvil Rappoport, dit S. An-Ski, auteur de l’oeuvre sans doute la plus célèbre du théâtre yiddish, le Dibbouk.

Shloyme Zanvil Rappoport naît le 27 octobre 1863 (15 octobre selon le calendrier julien) à Tchashnik, dans le gouvernement de Vitebsk, au cœur d’une famille hassidique pauvre mais fervente. Son père, ouvrier artisan, et sa mère, couturière, vivent de peine et de prière. L’enfant reçoit une éducation traditionnelle dans un kheder, où il apprend la Bible, le Talmud et la ferveur des contes pieux. Mais il grandit à l’époque des bouleversements : dans la Russie tsariste, les ghettos s’ouvrent à peine, les idées nouvelles circulent clandestinement, et la jeunesse juive découvre les vents de la modernité.
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Adolescent, Rappoport quitte la maison pour gagner sa vie comme apprenti et instituteur itinérant. Il lit en cachette des livres russes, découvre Herzen, Tchernychevski, Bakounine, et se rallie à la cause du peuple. Vers 1882, il s’installe à Vitebsk, où il rejoint des cercles de jeunes révolutionnaires. Il abandonne le monde religieux et, sous le pseudonyme de Semyon Akimovitch, milite parmi les ouvriers. Comme beaucoup de jeunes Juifs de son temps, il croit que la délivrance viendra de la justice sociale plus que du Messie.
En 1888, il s’exile en Suisse, refuge des exilés russes. À Genève puis à Paris, il fréquente les milieux populistes, participe à la diffusion clandestine de tracts pour les ouvriers et les paysans russes. Il écrit en russe des poèmes et des articles sur la misère du peuple, l’injustice du tsarisme, la fraternité des opprimés. C’est dans ces années qu’il adopte son nom de plume : S. An-sky — une forme symbolique de “An-ski”, « de l’homme », « du peuple ».
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Mais la grande découverte de Rappoport est celle qu’il fera en revenant à lui-même. Après avoir voulu sauver le monde, il comprend que le monde qu’il doit sauver est celui de son propre peuple. Les pogroms de 1903-1905, les humiliations infligées aux Juifs russes, la crise morale des intellectuels révolutionnaires l’amènent à repenser son engagement. Il revient au yiddish, la langue des siens, et entreprend de renouer avec les racines vivantes de la tradition populaire.
Entre 1911 et 1914, grâce au soutien du baron Vladimir Guenzburg et de la Société impériale d’histoire et d’ethnographie juives, An-sky dirige une expédition ethnographique monumentale dans les villages juifs de Volhynie et de Podolie. Avec une équipe de jeunes folkloristes, il parcourt des centaines de shtetlekh, interroge rabbins, conteurs, chantres, artisans, recueille des milliers de récits, chansons, proverbes, légendes, formules magiques, prières et amulettes.
An-sky voyait dans cette entreprise une mission sacrée : préserver l’âme d’un peuple menacé de disparition.
Il écrivait :
« איך הער אין יעדן אויסרייד פון דעם פֿאָלק, די נשמה פון טויזנט יאָר »
(Ikh her in yedn oysrayd fun dem folk, di neshome fun toyznt yor.)
« J’entends dans chaque parole du peuple, l’âme de mille ans. »
Son journal de route, ses notes ethnographiques et ses lettres respirent cette ferveur recueillie d’un homme qui sentait le vent de l’Histoire souffler sur les dernières chandelles du shtetl.
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La Première Guerre mondiale interrompt l’expédition. Dès 1914, An-sky s’engage dans les œuvres de secours pour les populations juives du front oriental. Il fonde un Comité d’aide aux victimes de guerre, parcourt la Galicie dévastée, recueille des témoignages d’atrocités et rédige des rapports bouleversants. Il devient la voix de la souffrance juive, dénonçant la barbarie des armées et l’abandon des communautés errantes.
Dans une lettre de 1916, il note :
« מיר זענען אַ פֿאָלק פֿון פּליטים — אָבער אין אונדזערע טויטע לאַגערט זיך די כּבֿוד פֿון לעבן »
(Mir zenen a folk fun pleytim — ober in undzere toyte lagert zikh di koved fun lebn.)
« Nous sommes un peuple de réfugiés — mais en nos morts repose la dignité de la vie. »
Après la Révolution de 1917, il accueille avec espoir la chute du tsarisme, mais bientôt la guerre civile l’oblige à fuir. Il gagne Vilna, puis Varsovie, où il meurt le 8 novembre 1920, épuisé, pauvre, mais entouré de respect et d’admiration.
Sur sa tombe, on grava les mots :
« Il a recueilli les âmes dispersées de son peuple. »
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L’œuvre la plus célèbre d’An-sky, écrite entre 1912 et 1919, est le drame mystique « Le Dibbouk ou entre deux mondes » (Der Dibbuk oder Tsvishn tsvey veltn). Inspirée de récits populaires recueillis lors de ses expéditions, la pièce raconte l’histoire d’une jeune fille, Léa, possédée par l’esprit (le dibbouk) de son fiancé mort, Khonen, étudiant cabaliste qui avait voulu unir leurs âmes au-delà des lois humaines.
Dans la bouche de Khonen, An-sky met cette phrase vibrante :
« איך ליב דיר מיט דער נשמה וואָס איז נישט מײַן »
(Ikh lib dir mit der neshome vos iz nisht mayn.)
« Je t’aime avec une âme qui n’est pas la mienne. »
Cette déclaration, à la fois mystique et charnelle, résume le drame entier : la fusion interdite des âmes et le refus de la séparation.
Dans un décor de shtetl et une atmosphère de mysticisme hassidique, An-sky mêle folklore, amour, métaphysique et tragédie sociale. La pièce exprime la tension entre le monde des vivants et celui des âmes errantes, entre la Loi et la Passion, entre la tradition et la révolte. Elle est souvent interprétée comme une allégorie du destin juif : un peuple habité par les âmes des morts, errant entre les mondes de l’exil et de la rédemption.
Le Dibbouk fut créé à Varsovie en 1920, peu après la mort d’An-sky, dans une mise en scène d’Ephraïm Loeb Peretz et de Nahum Tsemakh pour le Habima, futur Théâtre national hébraïque. Le succès fut immense : la pièce devint un classique du théâtre yiddish et hébreu, traduite dans de nombreuses langues, jouée sur toutes les scènes juives du monde, de Moscou à New York.
« L’amour que la mort ne peut séparer, la mémoire que le temps ne peut effacer — tel est le dibbouk du peuple juif. »
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Outre Le Dibbouk, An-sky a laissé des récits, des essais et des poèmes en russe et en yiddish : Destruction d’une communauté, De la Russie obscure, Contes du peuple juif, Chansons de l’errance. Ses Archives ethnographiques (publiées partiellement après sa mort) constituent un trésor de la culture ashkénaze, redécouvert après la Shoah par des chercheurs tels que Shmuel Niger et Beatrice Silverman Weinreich.
An-sky fut le chaînon vivant entre les révolutionnaires russes et les mystiques hassidiques, entre le socialisme et le sacré. Il incarna cette génération qui voulut sauver la mémoire du shtetl tout en l’ouvrant à la modernité. Comme Le Dibbouk, son œuvre hante encore la conscience juive : elle parle d’un monde disparu, mais aussi d’une présence indestructible.
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Shloyme Zanvil Rappoport — S. An-sky — fut à la fois prophète, ethnographe et poète du peuple juif d’Europe orientale. Sa vie incarne la quête d’un sens entre foi et révolte, passé et avenir. Il voulut donner une voix à ceux qui n’en avaient pas, recueillir leurs légendes avant que la cendre ne les recouvre.
Dans ses carnets retrouvés, on lit cette phrase, presque testamentaire :
« דער ייִדישער פֿאָלק לעבט אין צוויי וועלטן — אין דער וואָס ער אָטעמט, און אין דער וואָס ער געדענקט »
(Der yidisher folk lebt in tsvey veltn — in der vos er otemt, un in der vos er gedenkt.)
« Le peuple juif vit dans deux mondes : celui où il respire, et celui dont il se souvient. »
C’est entre ces deux mondes que vécut et écrivit An-sky — et c’est là qu’il demeure.