1er novembre 1880. Naissance de Sholem Asch, le prophète de la littérature yiddish

Né à Kutno, petite ville de Pologne sous domination russe, Sholem Asch grandit dans une maison pauvre mais savante, où les prières s’élevaient entre les sacs de farine et les livres saints. Son père, marchand respecté, rêvait d’en faire un rabbin ; mais le jeune Sholem, curieux des âmes, découvrit en cachette la prose russe et française.
Un jour, surpris avec un roman de Tolstoï, il confia à sa mère :
« Ikh vil oykh shraybn vegn mentshn. »
Je veux, moi aussi, écrire sur les êtres humains.
Cette phrase, simple et obstinée, contient toute sa vocation : faire parler le monde juif comme une humanité entière, et le faire dans la langue du peuple, le yiddish, non comme dialecte honteux mais comme loshn koydesh fun mentshlekhkayt« langue sacrée de l’humanité ».
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Vers 1900, Asch s’installe à Varsovie, alors capitale du renouveau yiddish. Il y rencontre I. L. Peretz, qui le bénit comme un fils spirituel.
Ses premiers récits, réunis dans « אַ שטעטל » (A shtetl, Un shtetl, 1903), peignent la Pologne juive, ses ruelles boueuses, ses justes et ses fous, ses mères pieuses et ses rêveurs.
Il écrit :
« Dos shtetl shloft unter a tunklen himl, un Got geyt iber im, vi a roykh fun gebet. »
Le shtetl dort sous un ciel obscur, et Dieu passe au-dessus de lui comme une fumée de prière.
Ce ton — biblique et charnel, tendre et métaphysique — deviendra sa signature.
Le recueil fit sensation : Peretz y vit la naissance d’un véritable poète épique du peuple.
En 1908, Asch triomphe avec sa pièce « יושה קאַלב » (Yoshe Kalb, Joseph Kalb), drame d’un rabbin errant soupçonné d’adultère, victime de la justice des hommes. Au moment de son exil, le héros déclare :
« Ikh bin geven a mentsh, un Got hot mikh gemakht a novi fun mayne shrekens. »
J’étais un homme, et Dieu a fait de mes terreurs un prophète.
Certains rabbins crièrent au blasphème ; le public pleura. Asch venait de transformer la piété du shtetl en tragédie universelle.
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En 1909, il quitte la Pologne pour New York, qu’il découvre comme un nouveau Babel de voix juives. Il écrit pour Forverts (The Forward), et devient l’un des écrivains les plus lus du monde yiddish.
Son roman « מאָטקע גנב » (Motke ganef, Motke le voleur, 1916), inspiré de la pègre de Varsovie, raconte l’histoire d’un orphelin devenu bandit. À la fin, Motke confesse :
« Der ganef hot gezogt tsu Got: ikh hob gezen dayn ponem in mayn shand. »
Le voleur dit à Dieu : j’ai vu ton visage dans ma honte.
Cette phrase, célèbre dans toute la littérature yiddish, incarne la théologie paradoxale d’Asch : Dieu se révèle jusque dans la faute.
Les critiques parlent d’un « Dostoïevski juif » ; les lecteurs, eux, reconnaissent leur propre combat pour la dignité.
Deux ans plus tard, Asch publie « אונקל משה » (Onkel Moyshe, Oncle Moses, 1918), fresque new-yorkaise sur un patriarche des fabriques de vêtement, symbole du pouvoir et du remords.
Quand ses ouvriers l’abandonnent, il s’écrie :
« Mir hobn derfriert undzer neshome in gold. »
Nous avons gelé notre âme dans l’or.
C’est la prophétie du capitalisme sans foi — un thème que les critiques américains salueront comme visionnaire.
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Dans les années 1920, Asch parcourt l’Europe, vit à Berlin, Paris, Londres. Il commence sa trilogie « דרײַ שטעט » (Dray shtet, Trois villes, 1933) : Warshe, Petrokov, Moskve — Varsovie, Saint-Pétersbourg, Moscou.
C’est une fresque de la modernité juive, de la révolution et de la perte de Dieu.
Un jeune idéaliste y prononce la phrase devenue emblématique :
« Der yid iz der velt mit a shtekn in hant — a vanderer. »
Le Juif, c’est le monde en marche un bâton à la main — un errant.
Asch érige ici la figure du vanderer, l’homme errant : celle de l’artiste, du prophète, du peuple juif tout entier.
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En 1939 paraît « דער מאַן פֿון נצרת » (Der man fun Natseres, L’homme de Nazareth), premier volet de son « cycle chrétien ».
Asch, sans renier sa foi, veut montrer Jésus comme un Juif parmi les Juifs : un fils d’Israël parlant aux pauvres du shtetl.
« Er hot geredt vi a khaver in beys-medresh, nor mit a brenendik harts. »
Il parlait comme un camarade dans la maison d’étude, mais avec un cœur en feu.
Le succès est mondial (un million d’exemplaires vendus), mais le monde yiddish s’enflamme contre lui. Le Forverts le boycotte, des rabbins l’accusent d’apostasie.
Asch répond dans une lettre ouverte :
« Ikh hob nit gezukht tsu makhn di yidishkeyt klener, nor der mentsh greser. »
Je n’ai pas voulu rapetisser le judaïsme, mais agrandir l’homme.
Il poursuit pourtant son œuvre mystique : « דער שליח » (Der shliakh, L’Apôtre, 1943), sur Paul de Tarse, et « מרים » (Miryam, Marie, 1949).
Exilé mais libre, il écrit désormais dans le yiddish des prophètes.
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Pendant la Shoah, Asch vit en Californie, puis à Londres.
Dans une lettre de 1942, il note :
« Mir hobn nisht mer keyn shtetl, nor a kol in luft. »
Nous n’avons plus de ville, seulement une voix dans l’air.
Ce cri dit tout : la disparition du monde d’où venait sa langue.
Son roman « איסט ריווער » (East River, 1946), situé à New York, en est la réponse : un chant d’espérance dans la pluralité.
Une ouvrière juive y lance à sa voisine catholique :
« Mir zaynen nisht andersh, mir redn nor andere shprakhn. »
Nous ne sommes pas différents, nous parlons seulement d’autres langues.
Le roman, publié d’abord en anglais, séduit les lecteurs américains et lui rend une part de la reconnaissance perdue.
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En 1951, Asch publie son dernier grand roman, « מֹשֶׁה » (Moyshe, Moïse).
C’est une méditation sur la solitude du chef et la fatigue du croyant.
Avant sa mort, Moïse déclare :
« Men ken nemen fun mir di oygn, nor nisht dos likht vos zey hobn gezen. »
On peut m’enlever les yeux, mais non la lumière qu’ils ont vue.
Cette phrase, Asch aurait pu la dire lui-même. Elle résume son œuvre entière : la vision demeure, même quand la foi chancelle.
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Sholem Asch meurt à Londres le 10 juillet 1957. Il est enterré à Bat Yam, près de Tel-Aviv.
Sur sa tombe, on lit :
Shalom ben Moshe Asch – Ish emunah — « Homme de foi ».
Son œuvre, traduite dans plus de trente langues, réunit les pôles de sa vie : le shtetl et la Bible, la Pologne et l’Amérique, la faute et la lumière.
Elle a connu la gloire, la condamnation, l’oubli — mais jamais la fadeur.
Dans une lettre tardive, il écrit encore :
« Yidish iz mayn heym. In yedn vort brent a likht fun shtub. »
Le yiddish est ma maison. Dans chaque mot brûle une lumière du foyer.
Et dans une autre :
« Ikh bin geven a yidisher shrayber, un dos meynt: a mentshlekher. »
J’ai été un écrivain juif ; cela veut dire : un écrivain humain.
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On a reproché à Sholem Asch d’avoir voulu « convertir » le judaïsme ; en vérité, il voulut l’agrandir, lui rendre sa voix prophétique et fraternelle.
Il fut à la fois réaliste et mystique, poète du shtetl et voyageur des Évangiles.
De Kutno à New York, de Jérusalem à Londres, il marcha entre les mondes, tenant dans sa main le bâton de l’errant et dans son cœur la lampe du Verbe.
« Der yid iz der velt mit a shtekn in hant — a vanderer. »
Le Juif, c’est le monde un baton à la main : un errant.
(Illustration: portrait de Sholem Asch par Gail Campbell)