Le vent d’automne souffle sur le port d’Odessa, charriant la rumeur du sang et du manifeste. Depuis le 17 [30] octobre, l’Empire russe vacille. Nicolas II promet la liberté, la Douma (Parlement), la fin de l’arbitraire ; la foule croit entendre la naissance d’un monde. Dans les rues pavoisées, les drapeaux rouges se mêlent aux icônes ; on chante la Marseillaise et l’hymne impérial. Mais au soir du 18 [31] octobre, un coup de feu éclate près de la rue Richelieu. Un inconnu tire depuis un balcon sur un cortège loyaliste. L’instant d’après, la rumeur court : « Les Juifs ont tiré ! » En quelques heures, la ville bascule.
Odessa compte alors près de deux cent mille Juifs : dockers, tailleurs, imprimeurs, marchands de livres, violonistes des cafés du port. Un tiers de la population. Depuis la mutinerie du Potemkine, le nom « Juif » s’est mêlé à celui de « révolutionnaire ». Dans les tavernes, on parle de vengeance. Les Cent-Noirs, ligues monarchistes et antisémites, attendaient leur heure. Elle vient.
Le 19 [1ᵉʳ novembre], au matin, ils descendent dans la rue : bannières, portraits du tsar, crosses et bâtons. Ils chantent Bozhe Tsaria Khrani – « Dieu protège le tsar » – en frappant les volets des boutiques juives. Un ouvrier du Bund écrira plus tard :
Zey hobn gezungen “Got hit dem tsar” un gehoybn di shtekns af di kinder.
« Ils chantaient “Dieu protège le tsar” en levant les bâtons sur les enfants. »
Les policiers regardent sans bouger. Certains participent. D’autres vendent leur protection. L’armée, postée près du port, attend des ordres.
Dans les quartiers juifs, la résistance s’organise. Depuis des mois, le Bund – l’Union générale des travailleurs juifs – prépare des groupes d’autodéfense. Le 20 [2 novembre], ces jeunes ouvriers sortent leurs vieux revolvers, dressent des barricades de charrettes et de meubles. Un témoin écrira :
Mir zaynen geblibn tsu zibetsn mentshn, un yeder hot gehaltn a shteyn vi a biks.
« Nous étions dix-sept hommes, et chacun tenait une pierre comme un fusil. »
Les combats durent des heures. Par les ruelles de la Moldavanka, on entend le martèlement des pas, le fracas des vitres. Des flammes montent de la rue Juive, de la place Grecque. Les synagogues brûlent, les maisons s’effondrent. Des enfants fuient pieds nus vers la mer. Les défenseurs tombent un à un.
Isaac Babel, alors adolescent, se cache avec sa famille. Des années plus tard, il écrira :
« Le pogrom passa comme un incendie. Le soleil du matin brillait sur les éclats de verre, et la ville était morte. »
Et encore :
« Ils sont venus avec leurs croix et leurs chants. Ils ont laissé des cadavres dans les caves, et les chats rôdaient autour. »
Pendant quatre jours, du 18 au 22 [31 octobre – 4 novembre], Odessa devient un abîme.
Les quais sentent la cendre et la peur. Des grappes d’hommes traquent les fuyards jusque dans les entrepôts. Un témoin note :
Di yam hot getrogn plankes un hitlekh fun toyte.
« La mer portait des planches et des chapeaux d’hommes morts.»
Un autre, blessé, écrit :
Di luft hot gebrent vi tsu yom-kiper, un keyn tshuve iz nit geven.
« L’air brûlait comme à Yom Kippour, et nul repentir ne venait. »
Le 22 [4 novembre], l’armée finit par rétablir un simulacre d’ordre. Mais l’ordre, c’est le silence des morts. Les chiffres officiels parlent de trois cents victimes ; le Bund en recense plus d’un millier. Les ruelles fument encore, et les synagogues sont noires de suie.
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Odessa, jadis « la perle de la mer Noire », devient une nécropole. Le Bund publie ses rapports à Vilna : noms, âges, professions, familles entières rayées. Un titre revient souvent :
Fun di teg fun khurbn Odes –
« Des jours de la destruction d’Odessa ».
Fun di teg fun khurbn Odes –
« Des jours de la destruction d’Odessa ».
Le tsar évoque de simples « désordres regrettables ». Dans les quartiers juifs, personne n’y croit. On sait que la police a laissé faire, que certains officiers ont prêté des armes aux Cent-Noirs. On dit :
“Der tsar hot zey gebentst zey mitn pogrom.”
“Der tsar hot zey gebentst zey mitn pogrom.”
« Le tsar les a bénis avec le pogrom. »
L’exode commence. Des trains entiers quittent la ville vers la Galicie, la Roumanie, les ports d’Europe. Les rescapés traversent la mer, vers Marseille, Trieste, New York.
Babel se souviendra :
Babel se souviendra :
« Odessa, c’était la lumière, et ils l’ont changée en sang. »
Les pogroms de 1905, à Odessa, Kiev, Ekaterinoslav, ne sont pas de simples éruptions de haine ; ils sont la signature d’un empire en décomposition. La Russie a préféré sauver le trône en sacrifiant ses citoyens.
Dans les ruelles reconstruites, les survivants murmurent encore la phrase du Bund :
Mir zaynen do!
« Nous sommes toujours là! »
(Illustration: groupe d’autodéfense du Bund autour de victimes du pogrom)
