16 novembre 1903. Naissance de Casimir Oberfeld, un autre talent venu du yiddishland pour servir la chanson française.
Exceptionnellement, un éphéméride publié avec quelques jours d’avance sur la date anniversaire pour vous signaler le prochain « concert de la semaine » sur Radio Yiddish Pour Tous.
(lundi 9h, mardi 11h, mercredi 13h, jeudi 15h, vendredi 17h, samedi 19h, dimanche 21h)
Il naît à Lemberg, en Galicie, le 16 novembre 1903, dans une ville où les langues et les prières se croisent comme des routes anciennes. La maison est juive, et l’héritage sonore de la ville est fait de mélodies qui voyagent sans passeport : la lamentation synagogale, la chanson polonaise, la valse austro-hongroise. La musique n’était pas un choix. Elle était l’air que l’on respire.
Il part très jeune vers Paris, au début des années 1920, comme tant de musiciens d’Europe centrale qui cherchent une scène où leur langue ne sera pas un obstacle. Paris est alors une ville qui réapprend à vivre. Les théâtres rouvrent, les cafés débordent de chansons, les pianos des cabarets n’ont jamais le temps de refroidir. Dans ce monde où l’on crée vite, Kazimierz devient Casimir, non pour se travestir, mais pour entrer dans la musique française de l’intérieur.
Il commence par le music-hall, là où l’on compose pour les voix qui portent la rue.
Avec Georges Milton, chanteur populaire au rire clair, il écrit successivement :
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« C’est pour mon papa » (1930, paroles René Pujol & Charles-Louis Pothier),
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« C’est pa… pa…, c’est parisien » (1931, Willemetz & Pujol),
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et « Émilienne (C’est-y toi ?) » (1931, Willemetz & Pothier).
Trois chansons qui s’inscrivent dans la vie quotidienne, dans la démarche des trottoirs, dans l’élan du Paris populaire. Ce sont des œuvres de légèreté sérieuse : derrière leur gaieté, on perçoit la main précise, le sens du rythme, l’art de laisser la chanson respirer.
Puis vient Mistinguett, souveraine du Casino de Paris, qui reconnaît immédiatement les mélodies qui savent tenir debout sous les lumières. Oberfeld écrit pour elle :
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« C’est vrai » (1933, paroles Albert Willemetz),
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puis « Pour être heureux… chantez ! » (1936, Bayle & de Lima, avec Paul Fontaine)
Là encore, il ne cherche pas à briller. Il accompagne. Il donne à la grande figure de scène un souffle, une souplesse, une ligne stable sur laquelle elle peut se tenir.
Puis le cinéma appelle, et avec lui Fernandel, dont la voix porte la bonté derrière le rire.
Dans Le Schpountz (1937), paroles de Jean Manse, Oberfeld compose « L’amour incompris », chanson d’humanité simple.
Dans Barnabé (1938), encore Manse, il écrit « Ne me dis plus : tu… », et l’on entend dans la voix de Fernandel une fragilité sans défense.
Puis vient le moment que l’histoire retient : 1939.
Cette année-là, Oberfeld compose « Félicie aussi », paroles de Charles Pothier et Albert Willemetz.
La chanson devient immédiatement un refrain de la nation entière. Elle circule dans les rues, entre les tables, dans les ateliers, sur les marchés.
La France la reprend, comme si elle lui appartenait depuis toujours.
La même année, il écrit un autre hymne, d’apparence légère mais d’une profonde résonance :
« Paris sera toujours Paris », interprété par Maurice Chevalier au Casino de Paris.
La phrase semble prononcer une certitude morale au moment même où le monde se trouble.
Pour Fernandel, il écrit encore :
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« Un dur, un vrai, un tatoué » (1938),
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« Francine » (1939, Théâtre aux Armées),
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puis, lorsque déjà son nom n’a plus le droit d’être imprimé, « Les jours sans » (1941).
Et avec Ray Ventura et ses Collégiens, orchestre de joie tenue et d’élégance claire, il compose « Ramon (Il s’appelait Ramon) » (1941, paroles Raymond Vincy), l’un de ses derniers éclats de lumière avant l’ombre.
Car l’ombre arrive.
1940 : les lois antisémites.
Son nom disparaît des affiches.
Ses chansons continuent d’être jouées, mais sans auteur.
La musique reste, l’homme est effacé.
Il trouve refuge à Nice, sous occupation italienne, puis, après septembre 1943, la ville tombe aux mains allemandes. La Gestapo s’installe à l’hôtel Excelsior. Les listes sont établies. Les portes s’ouvrent sans sommation.
Casimir Oberfeld est arrêté, transféré à Drancy, puis déporté à Auschwitz.
Il meurt en janvier 1945, au moment où les camps se vident dans la neige.
On dit qu’il chanta, la nuit avant le départ, un air simple et lent.
Non pour être entendu, mais pour demeurer vivant une dernière fois.
Et pourtant, il demeure.
Car les chansons reviennent.
Elles étaient restées dans les voix, dans les disques usés, dans les refrains transmis sans attribution.
Elles ont résisté à la disparition du nom.
Aujourd’hui, lorsque quelqu’un fredonne Félicie aussi, ou prononce, avec un sourire, Paris sera toujours Paris, c’est Casimir Oberfeld qui revient.
Non comme une gloire retrouvée, mais comme une présence rendue à sa place dans la lumière.
