18 novembre 1931. Décès de Nahum Gergel, une conscience statistique du monde juif.

Nahum Gergel naît en 1874 à Rohatyn, en Galicie. Il grandit dans un milieu juif traditionnel, mais sensible aux courants de la Haskala et à l’éveil national juif. Cette double appartenance — à la vie du shtetl et à la modernité intellectuelle — marque toute son œuvre future : observer le réel, le comprendre, et le transmettre sans embellissement.
Après des études à Lemberg, il s’installe à Kiev, alors l’un des centres les plus dynamiques du judaïsme d’Europe orientale. Il y participe aux organisations de secours, aux sociétés d’éducation juive, et se fait connaître par sa capacité à transformer des situations confuses en données claires. Son approche est simple : recueillir les faits, les recouper, les classer. Rien de spectaculaire, mais une discipline tenace qui en fera une figure singulière dans l’histoire juive moderne.
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La Première Guerre mondiale bouleverse les communautés juives de l’Empire russe : expulsions, soupçons de connivence avec l’ennemi, pillages, déplacements de masse. Gergel travaille au sein du Comité d’aide aux victimes juives de la guerre (YEKOPO). Il coordonne l’assistance, organise des cantines, recense les réfugiés et rassemble une quantité croissante de rapports. Il n’a pas encore de méthode formalisée, mais il comprend déjà que la précision des faits est un moyen de protéger une population fragile : ce qui est documenté ne peut pas être nié.
Avec la révolution de 1917 et la guerre civile, l’Ukraine devient le théâtre d’une violence diffuse et répétée. Entre 1918 et 1921, des centaines de pogroms frappent les communautés juives. Dans ce chaos, Gergel commence un travail de longue haleine : collecter les témoignages, vérifier les chiffres, identifier les responsables, cartographier les événements.
Il ne cherche pas à produire une thèse ; il veut établir une base solide de faits. Son étude de 1928 sur les pogroms ukrainiens deviendra l’un des documents essentiels de l’historiographie juive du XXᵉ siècle, parce qu’elle repose précisément sur cette obstination méthodique.
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L’arrivée au pouvoir des bolcheviks rend son travail impossible. Gergel gagne Berlin en 1921. Il y devient l’un des responsables du Joint Distribution Committee pour l’Europe orientale, qu’il aide à structurer de manière rationnelle : inspection des écoles, soutien aux orphelinats, financement des coopératives artisanales, suivi régulier des communautés ruinées.
L’exil lui donne une certaine liberté intellectuelle, mais aussi une conscience plus aiguë encore de l’urgence de documenter la destruction d’un monde. Les rapports se succèdent, précis, sobres, destinés à ceux qui doivent prendre des décisions très concrètes : combien d’enfants à nourrir, combien de familles à reloger, combien de villages à reconstruire.
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Une partie essentielle de son travail passe par le yiddish.
Ce n’est pas un choix sentimental : c’est la langue de la population qu’il décrit, et la langue dans laquelle les institutions juives d’Europe orientale réfléchissent, débattent et s’organisent.
Gergel publie ainsi des études en yiddish sur les pogroms, sur la situation des Juifs de Russie, et sur les évolutions politiques qui affectent la vie juive. En choisissant le yiddish pour des travaux sociologiques et statistiques, il contribue à faire de cette langue un instrument de recherche moderne, et pas seulement de littérature ou de presse.
Ce rôle se renforce lorsqu’il rejoint le YIVO (Institut scientifique juif) fondé à Berlin en 1925, avant de s’installer à Vilno – aujourd’hui Vilnius – jusqu’à l’invasion allemande). Il y participe comme membre de la section économie-statistique, où l’on tente précisément de créer une science sociale juive, écrite en yiddish et pensée pour la société juive elle-même.
Gergel apporte ses archives, ses méthodes de collecte, sa rigueur. Le YIVO, de son côté, lui offre un cadre institutionnel où la recherche en yiddish n’est plus marginale mais centrale : une langue capable de porter l’histoire, la sociologie, la statistique et la théorie sociale.
Ce lien entre Gergel et le YIVO n’est pas qu’académique. Il s’inscrit dans une idée simple : le peuple dont on écrit l’histoire doit pouvoir la lire. Le yiddish permet cet accès direct. Il transforme un travail scientifique en outil de compréhension collective.
L’influence de Gergel s’étend bien au-delà de son époque.
  • Dans les études juives modernes, il est l’un des premiers à utiliser systématiquement les chiffres pour comprendre une société. Sa démarche quantitative deviendra la norme du YIVO, puis des centres de recherche aux États-Unis et en Israël.
  • Pour l’histoire des violences, ses données sur les pogroms de 1918-1921 servent toujours de base aux travaux contemporains : elles restent parmi les seules sources fiables pour certaines régions.
  • Dans la conscience juive moderne, il incarne l’idée que la mémoire collective doit s’appuyer sur des faits établis, pas uniquement sur la transmission orale. Ce principe sera repris, après 1945, par les commissions de survivants, puis par Yad Vashem.
Gergel meurt en 1931, à Berlin, à 57 ans. Le monde sur lequel il avait travaillé toute sa vie — le judaïsme d’Europe orientale — sera bientôt détruit.
Mais son travail, fondé sur une approche simple et tenace, a permis de conserver une part essentielle de cette réalité : des chiffres fiables, des descriptions exactes, une vision claire de ce qui a été vécu.
Il n’a pas seulement documenté une tragédie : il a montré comment l’étudier, et comment la transmettre.