Elles sont nées dans le Bronx, à une époque où les enfants d’immigrés jouaient dans des rues bruyantes où l’on changeait de langue à chaque palier. Clara et Minnie Bagelman — qui deviendraient plus tard Claire et Merna Barry — grandissent dans un appartement ordinaire, tenu avec constance par leurs parents, Herman et Ester, tous deux venus d’Europe orientale. La maison n’a rien d’extraordinaire : un père qui travaille dans l’alimentation, une mère attentive, quatre filles, un mélange de rigueur américaine et de souvenirs yiddish. Les deux aînées chantent naturellement, et leur voix attire bientôt l’attention des petites stations de radio de Brooklyn. Elles deviennent “The Bagelman Sisters” presque sans y penser, comme d’autres filles de leur âge deviennent secrétaires ou couturières : par nécessité, par habitude, par simple disponibilité.
Elles apprennent le métier en direct. Les studios mal insonorisés, les micros à ruban, les répétitions rapides, les animateurs qui cherchent des voix stables : c’est là qu’elles se forment. Pas de conservatoire, pas d’enseignement savant. Leur force vient du travail quotidien, du réglage minutieux entre deux voix, de la discipline d’un duo qui sait instinctivement se répartir les rôles. Elles enregistrent quelques 78 tours pour Victor dans les années 1930, encore sous leur nom d’origine, des chansons yiddish traditionnelles qu’elles interprètent avec une sobriété toute américaine. Rien encore ne laisse deviner que leur style deviendra un pont entre un héritage linguistique minoritaire et la musique populaire du pays.
Le changement arrive lorsqu’elles adoptent le nom de Barry Sisters. Le geste n’a rien de dramatique : il répond simplement aux besoins du spectacle américain, où un nom court et neutre circulait mieux. Leur intégration à l’émission “Yiddish Melodies in Swing” donne la véritable impulsion. Sam Medoff, qui dirige l’orchestre, cherche à moderniser le répertoire yiddish avec des arrangements jazz. Les Barry Sisters conviennent parfaitement à ce programme : elles possèdent la précision des “sister acts” américains, mais chantent un yiddish qu’elles n’ont jamais stylisé ni folklorisé. Elles apportent une clarté vocale qui évite la surcharge sentimentale alors fréquente dans la chanson yiddish. Leur présence dans l’émission devient rapidement une constante, puis une signature.
La relation entre les deux sœurs, selon les proches, est simple : efficace, régulière, sans tension visible. Claire, l’aînée, s’occupe la plupart du temps des questions pratiques, des contrats, des répétitions, des détails de mise en scène ; elle a un tempérament plus assuré. Merna, plus discrète, se concentre sur le chant, sur la justesse, sur la tenue musicale. Les témoignages convergent : elles ne se disputent pas, ne débordent pas non plus d’affection manifeste. Elles travaillent. Elles répètent. Elles sont ponctuelles. Leur duo fonctionne comme un dispositif parfaitement huilé, animé par une loyauté silencieuse plutôt que par une expressivité fraternelle. Elles se comprennent sans difficulté, mais chacune reste “dans son couloir”, comme le disait un musicien qui les accompagna longtemps.
Leurs vies personnelles suivent des parcours sans éclat. Claire se marie une première fois jeune, puis une seconde fois avec Marvin Swecker, producteur de télévision ; elle aura une fille, Joy. Merna épouse Billy Vincent, musicien de jazz. Elles vivent à New York, dans des appartements confortables mais sans ostentation. Elles ne fréquentent ni la haute société, ni les cercles intellectuels du judaïsme new-yorkais, ni le monde glamour hollywoodien : elles appartiennent à la couche solide des artistes professionnelles de l’après-guerre, qui vivent de leur métier sans chercher la mise en scène de leur vie.
Les années 1950 et 1960 constituent leur période la plus active. Elles enregistrent pour plusieurs labels, passent à la télévision et tournent à l’étranger. C’est aussi à ce moment que se constitue l’essentiel de leur discographie, aujourd’hui rééditée de façon inégale. Leur album “The Barry Sisters Sing” (1957) présente bien leur style de maturité : arrangements nets, tempos modérés, et un usage du yiddish jamais forcé. On y trouve des titres traditionnels comme “Abi Gezunt” côtoyant des chansons américaines revisitées. L’ancien matériau n’est pas “folklorisé” ; il est traité avec les outils du cabaret et du jazz vocal de l’époque.
Le disque “Side by Side” (1961) est souvent considéré comme un point d’équilibre. Les arrangements y sont plus ambitieux, les harmonies plus serrées, et leur interprétation se rapproche davantage des standards vocaux américains. Certains titres, comme “Oyfn Pripetshik” ou “Tum Balalaika”, montrent leur capacité à éviter toute sentimentalité excessive — un trait constant chez elles. Elles chantent avec exactitude plus qu’avec emphase, ce qui donne à ces chansons une clarté inhabituelle.
Leur album “Their Greatest Yiddish Hits”, compilation souvent rééditée, n’est pas un disque conçu comme tel mais donne une bonne idée de leur répertoire en tournée : un mélange d’airs classiques et de pièces contemporaines adaptées en yiddish. Cette manière de traduire des succès américains pour un public juif fait partie de leur travail régulier, et explique leur popularité dans les hôtels des Catskills, où la clientèle attendait des artistes la capacité d’être à la fois “d’ici” et “de là-bas”.
L’un de leurs derniers projets marquants est “Our Way” (1973), un disque tardif où elles reprennent des standards américains récents dans un style plus léger, parfois proche de la variété de l’époque. L’album témoigne de leur volonté de rester en phase avec le goût du public, mais aussi de l’évolution du paysage musical : la pop, la soul, puis la musique amplifiée ont déplacé l’attention vers d’autres registres. Elles restent professionnelles, précises, mais leur place dans la culture américaine est désormais moins centrale.
Elles voyagent beaucoup, notamment en Israël et en URSS. Ce dernier voyage, en 1959, est souvent souligné dans leur biographie : il ne s’y produit rien de spectaculaire, mais l’accueil montre l’existence d’un public juif soviétique sous-représenté, heureux d’entendre une langue qu’il n’a guère l’occasion d’écouter publiquement. Les Barry Sisters ne s’inscrivent pas dans un geste politique ; elles se contentent de chanter, avec la même discipline que partout ailleurs.
C’est à cette époque que la santé de Merna commence à décliner. Les sources sont discrètes : on sait qu’elle souffre d’une tumeur au cerveau, qu’elle est hospitalisée de manière prolongée à Manhattan, et que la maladie progresse rapidement. Rien, dans les documents publics, n’indique une rupture ou un conflit entre les deux sœurs. Au contraire : Claire suspend ses engagements, l’accompagne, gère les aspects pratiques. Il n’y a aucune interview où elle s’étende sur la maladie ; aucune mise en scène de douleur.
La seule trace concrète est que Claire ne reprend pas sa carrière après 1976. La mort de Merna met fin au duo, et Claire ne cherche jamais à chanter seule, ni à reformer une paire avec une autre chanteuse. Elle continue de parler de leur carrière en disant « nous », jamais « je ». Tout indique une forme de loyauté discrète, mais ferme, dont elle ne s’est jamais départie.
Dans les années qui suivent, Claire mène une existence tranquille en Floride, proche de sa fille. Elle conserve les archives familiales, reste ponctuellement sollicitée pour évoquer la musique yiddish, mais ne revient pas sur scène. Elle meurt en 2014, à quatre-vingt-quatorze ans.
Aujourd’hui, leur œuvre apparaît pour ce qu’elle fut réellement : un travail professionnel, stable, sans fioritures, qui a donné à la langue yiddish un espace dans la musique populaire américaine d’après-guerre. Les Barry Sisters n’ont pas cherché à représenter une tradition ; elles n’ont pas cherché non plus à l’effacer. Elles ont chanté, avec exactitude, pendant quarante ans. Et cette exactitude, plus que tout discours, est devenue leur signature.
