Il naquit un matin de novembre 1873 à Constantinople, dans une famille juive russifiée de la diaspora. Son grand-père, Alexander Zederbaum, fondateur de Ha-Melitz, écrivit un jour :
« La plume est parfois la seule défense laissée au Juif dans ce monde. »
Cette phrase, le jeune Iouli Tsederbaum — futur Julius Martov — la garda toujours en mémoire.
La famille vécut à Odessa, ville des imprimeurs juifs et des grandes colères populaires, où le pogrom de 1881 demeurait comme un bruit de fond dans la mémoire familiale. À Saint-Pétersbourg, où ils s’installèrent ensuite, Martov entra dans l’adolescence au contact de cercles étudiants où l’on rêvait de justice, de peuple, de révolution.
Étudiant, il glissa du populisme vers le marxisme. Dans une lettre de 1893, il note :
« Le populisme est une émotion. Le marxisme est une méthode. Si je choisis le second, c’est pour comprendre, non pour croire. »
En 1895, il cofonde avec Lénine l’Union de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière. Entre les deux hommes, la proximité est d’abord totale. Lénine écrira, quelques années plus tard, en évoquant Martov :
« Martov possède un esprit pénétrant, une plume incomparable, et une honnêteté que je n’ai jamais vue démentie. »
(Lénine, “Lettre à Potressov”, 1901)
Puis vient l’arrestation de 1896 et l’exil en Sibérie. Martov, depuis Touroukhansk, écrit à Axelrod :
« Je ne crains pas la solitude. Ce que je crains, c’est que nous perdions la clarté de notre but sous le poids des nécessités. »
Cette phrase résume déjà tout le personnage : un homme qui ne se laisse pas modeler par les circonstances.
À son retour, il rejoint l’équipe d’Iskra. Trotski, alors jeune journaliste, décrit Martov ainsi :
« Martov était l’homme le plus brillant d’Iskra. Ses articles avaient la précision du scalpel et la sensibilité d’un violon. Il était né pour éclairer, non pour commander. »
(Trotski, Ma vie*)
Dans ces années-là, Martov écrit des dizaines d’articles. Dans l’un des plus célèbres, il lance cette phrase, devenue programmatique :
« Le socialisme n’a besoin que d’une chose : la vérité. »
Mais déjà, la tempête approche.
Au IIᵉ Congrès du POSDR, à Londres en 1903, Martov et Lénine se séparent sur ce qui peut sembler un détail : la définition du membre du parti. Ce détail fera l’histoire.
Martov défend la conception large :
« Le parti doit être le mouvement conscient de la classe ouvrière, non son avant-garde séparée. »
(Discours au IIᵉ Congrès, 1903)
Lénine réplique sèchement :
« Un parti sans discipline de fer n’est pas un parti. C’est un cercle de discussion. »
(Que faire?)
La scission éclate. Martov — dont l’idée avait pourtant d’abord recueilli la majorité — voit avec effroi le parti se diviser en deux blocs irréconciliables. Il écrit alors une phrase poignante dans une lettre privée :
« Ce n’est pas une divergence théorique ; c’est l’esprit même de la révolution qui se brise sous nos yeux. »
Vient la révolution de 1905. Martov refuse l’illusion romantique du « grand soir ». Il insiste :
« Sans liberté politique, pas de socialisme. La dictature d’un parti ne peut remplacer la démocratie ouvrière. »
Ses camarades mencheviks oscillent entre radicalité et légalisme. Martov tente de maintenir une ligne ferme, mais nuancée. Axelrod dira plus tard :
« Martov était notre conscience. Mais nul n’écoute la conscience lorsque les baïonnettes brillent. »
La guerre de 1914 confirme sa fidélité à cet internationalisme radical. À Zimmerwald, il prononce une phrase qui fera le tour de l’Europe socialiste :
« Que les travailleurs refusent de tuer pour des frontières dont ils ne possèdent pas un seul centimètre. »
Et, dans un échange célèbre, il répond à ceux qui veulent transformer la guerre en insurrection immédiate :
« On ne saute pas au-dessus de son époque. On la transforme. »
En 1917, Martov rentre à Petrograd. Les mencheviks participent au gouvernement provisoire : lui s’y refuse.
« Nous ne pouvons administrer une guerre impérialiste sans trahir ce que nous sommes. »
En octobre, il s’oppose au coup de force bolchevik. Au IIᵉ Congrès des Soviets, il s’avance, pâle, fatigué, mais d’une clarté incroyable, et déclare :
« Le pouvoir soviétique ne peut être l’œuvre d’un seul parti. Nous appelons à un gouvernement unifié de tous les socialistes. »
On raconte qu’un ouvrier, ému mais ferme, lui répondit plus tard :
« Camarade Martov, vous avez raison. Mais aujourd’hui, la raison n’a pas de fusils. »
Dès lors, Martov devient l’opposant socialiste le plus cohérent du régime bolchevik. Il dénonce la Tchéka, la dissolution de l’Assemblée constituante, le communisme de guerre.
Dans son texte de 1918 Marx et la dictature du prolétariat, il écrit la phrase qui condense toute sa pensée :
« La dictature du prolétariat selon Marx est la plus large démocratie que l’histoire ait connue. Ce que vous construisez est son contraire. »
La rupture est totale.
En 1920, affaibli, il quitte la Russie. À Halle, devant les socialistes allemands, il prononce l’un de ses plus beaux discours :
« La IIIᵉ Internationale ne vous demande pas de penser. Elle vous demande d’obéir. Le socialisme n’est pas une armée : c’est un peuple. »
À Berlin, il fonde le Sotsialistitcheski Vestnik, et tente de maintenir vivante une tradition menchevique déjà condamnée par l’histoire.
Axelrod écrira après sa mort :
« Martov n’a pas été vaincu. Il a été sacrifié par un siècle qui n’avait pas besoin de sa droiture. »
Martov meurt le 4 avril 1923, dans un sanatorium de Schömberg, consumé par la tuberculose.
Le lendemain, un camarade écrivit :
« Il n’était pas un chef. Il était une lumière. Et les lumières meurent plus vite que les puissants. »
Quant à Lénine, dont la santé déclinait, il aurait murmuré — selon un témoignage incertain mais profondément juste :
« Martov était le meilleur d’entre nous. Peut-être le seul que nous aurions dû écouter. »
Aujourd’hui, Martov apparaît comme la flamme éclairante de la révolution russe : l’homme qui avait tout compris, tout prévu, tout annoncé, et que personne, dans le tumulte des armes, ne voulut entendre.
