25 novembre 1967. Disparition d’Ossip Zadkine, un des plus grands maîtres de la sculpture cubiste.

Il naît Osip Tsadkin, en 1890, à Vitebsk, cette ville blanche où Chagall voit flotter des vaches bleues et des amoureux en apesanteur. Mais pour Zadkine, l’enfance n’a rien de fantastique : elle se déroule dans un milieu cultivé, à la lisière du monde juif et de l’intelligentsia russe. Son père est professeur de langues classiques ; sa mère, née en Écosse, lui apporte une sensibilité autre, tournée vers les brumes, la mer, le bois. Ce mélange improbable — la Russie intérieure et l’Écosse pluvieuse — imprime en lui un certain sens du tragique et de la matière brute.
En 1905, envoyé à Londres en pleine tourmente révolutionnaire, il découvre l’artisanat, les docks, l’odeur du bois taillé. Le bois : ce sera son premier langage. À dix-huit ans, il arrive à Paris, la grande chambre d’écho du modernisme. À La Ruche, il côtoie Soutine, Chagall, Modigliani, tous enfants du même exil. Zadkine, plus silencieux que les autres, taille déjà des formes anguleuses, primitives, habitées.
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Entre 1911 et 1914, il s’approche du cubisme, mais sans jamais s’y enfermer : pour lui, ce n’est pas un système, mais une nécessité. Le monde se fissure, et la sculpture doit montrer ces fissures. Le bois devient architecture ; la pierre, un souffle.
Puis vient 1914. Zadkine s’engage volontairement comme infirmier dans une ambulance. Il voit les corps brisés, les troncs humains arrachés, la chair défigurée par les gaz. Il en gardera une blessure physique — il est intoxiqué — et une blessure plus profonde : la destruction de l’homme, il l’a vue de près. Toute son œuvre en sera imprégnée.
Après la guerre, il retrouve Paris meurtri. Les artistes juifs de Montparnasse s’éteignent les uns après les autres : Modigliani meurt en 1920, Soutine s’enfonce dans l’autodestruction. Zadkine, lui, poursuit sa recherche d’un langage propre : un mélange de cubisme, d’archaïsme et d’expression intérieure. Ses figures sont tendues, creusées, poignardées par le vide. Elles ressemblent à des survivants de civilisations perdues.
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Le succès arrive : expositions, voyages, ateliers. Zadkine enseigne, influence, mais demeure un solitaire. Il travaille lentement, du centre vers l’extérieur, cherchant ce qu’il appelle « le souffle caché ». La figure humaine est chez lui un organisme creux, fragile, construit comme un temple fissuré. On sent déjà, dans certaines pièces, l’image d’un torse ouvert, d’un corps déchiré — une préfiguration de son futur chef-d’œuvre.
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L’Occupation le contraint à fuir en Amérique. Ce nouvel exil réveille tous les autres : son départ de Vitebsk, sa jeunesse londonienne, sa condition de juif errant à travers un siècle de frontières mouvantes. Quand il revient après la guerre, Paris a perdu une partie de ses artistes, de ses amis, de ses voix. Zadkine marche dans une Europe où les villes elles-mêmes semblent amputées.
C’est alors que se prépare l’œuvre qui va absorber toutes ses blessures.
« La Ville détruite » (1953) : le cœur arraché de l’Europe
Rotterdam, 14 mai 1940. En quinze minutes, un bombardement pulvérise le centre historique. La ville est un cratère brûlant. Lorsqu’après la guerre, Zadkine voit pour la première fois l’espace vide qui marque encore l’emplacement du quartier disparu, il est frappé par une évidence douloureuse : le vide extérieur correspond exactement au vide intérieur qu’il porte depuis des années.
Selon le témoignage de Valentine Prax, sa femme, il esquisse d’abord un geste : deux bras levés vers le ciel, un torse ouvert, un être déchiré. Le geste précède la sculpture. Dans son atelier de la rue d’Assas, il commence par creuser — littéralement — le cœur de la figure : l’absence est le point de départ, non la finition.
La sculpture, installée en 1953 à Rotterdam, représente un homme colossal, douze mètres avec le socle, mais privé de toute majesté héroïque. Son corps est tordu, ses jambes vacillent, ses bras sont lancés vers un ciel muet, non pour implorer, mais pour désigner ce qui n’existe plus.
Au centre, le vide.
Zadkine disait :
« C’est une ville à qui l’on a arraché l’âme. »
Ce vide fait de la sculpture un monument unique : non une statue commémorative, mais un corps en deuil, une métaphore organique de la destruction. Le vocabulaire cubiste, encore présent dans les plans anguleux, se met au service de l’émotion. L’archaïsme se mêle au moderne : la figure évoque à la fois un dieu mésopotamien blessé et un survivant de l’apocalypse.
« La Ville détruite » devient rapidement un symbole universel. Les Rotterdamois d’abord, puis les Européens, puis le monde entier reconnaissent dans cette silhouette creusée une image de toutes les villes brisées : Guernica, Varsovie, Hiroshima, Oradour.
L’œuvre inaugure même une tendance majeure de la sculpture du XXᵉ siècle : la sculpture du vide, où le manque est plus expressif que la matière.
Lorsque certains habitants de Rotterdam, en 1953, trouvent la statue trop violente, trop douloureuse, l’émotion finit par l’emporter. On donne à la figure un surnom : l’homme sans cœur. Mais elle devient moins un rappel morbide qu’une conscience vigilante, un organe de mémoire dressé dans l’espace public.
Zadkine touche là à une vérité profonde : au sortir de la guerre, l’Europe entière est semblable à cet homme de bronze, debout mais creusé, vivant mais amputée.
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Après « La Ville détruite », Zadkine est reconnu comme l’une des grandes voix de la sculpture moderne. Il continue pourtant à travailler avec la même humilité, dans la poussière de son atelier parisien, entouré de bois, de pierres, de silhouettes inachevées. Valentine Prax veille à son isolement fécond.
Il poursuit des variations sur le thème du corps fissuré, des figures ouvertes, des survivants. Mais rien ne dépassera la force de la silhouette de Rotterdam : c’est son testament artistique, sa confession, son cri le plus pur.
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Zadkine meurt en 1967. L’année précédente, une grande rétrospective avait célébré son œuvre. Mais le monument de Rotterdam reste son emblème : une sculpture qui n’est pas seulement un objet, mais une expérience morale, une méditation sur la fragilité humaine.
Dans l’histoire de l’art du XXᵉ siècle, Zadkine occupe une place singulière : celle du sculpteur qui a donné une forme au vide, un corps au traumatisme, un visage au siècle déchiré.
« La Ville détruite » demeure son cœur — un cœur absent, et pourtant plus parlant que tous les bronzes du monde.