4 janvier 1786. Disparition à Berlin de Moïse Mendelssohn, le père du mouvement des « Lumières » juives.

Moïse Mendelssohn naît le 6 septembre 1729 à Dessau, dans une famille juive pauvre et pieuse, au cœur de l’espace ashkénaze germanique. Il vient au monde dans un univers où la condition juive est d’emblée marquée par la précarité juridique et la séparation sociale. Les Juifs du royaume de Prusse ne sont pas citoyens : ils sont tolérés, soumis à des privilèges révocables, dépendants du bon vouloir de l’État. Leur vie quotidienne est structurée par une diglossie stable : le yiddish, langue vernaculaire du foyer, de la rue et du commerce ; l’hébreu, langue de la prière et de l’étude ; l’allemand, langue extérieure, administrative et chrétienne, rarement maîtrisée avec aisance.
Tout indique que Mendelsohn a grandi en yiddish, dans sa forme occidentale alors parlée par les Juifs d’Allemagne. Rien ne permet de l’attester directement, mais rien non plus ne permet d’en douter. Le yiddish est la langue de l’évidence : celle qu’on parle sans la nommer, qu’on n’érige pas en objet de pensée. Elle appartient à la vie, non encore à la culture réfléchie.
À quatorze ans, Mendelsohn suit son maître, le rabbin David Fränkel, à Berlin. Il entre dans la capitale prussienne comme dans un espace juridiquement hostile. Seuls les Schutzjuden, les « Juifs protégés », ont le droit légal de résidence, transmissible de façon limitée. Le mariage est contrôlé, l’accès aux métiers, à l’université et à la fonction publique interdit. On vit dans l’État, mais hors de la nation. Berlin, toutefois, constitue une exception relative : ville en plein essor intellectuel, elle tolère certains Juifs utiles à l’économie ou à la culture. Mendelsohn, lui, arrive sans fortune ni statut. Il n’existe légalement que par tolérance.
Il gagne sa vie comme copiste puis comme comptable. Il apprend seul l’allemand, le latin, le grec. Cette conquête linguistique est une ascèse. L’allemand n’est pas sa langue héritée : c’est une langue acquise, conquise de haute lutte, investie d’un sens décisif. Tandis que le yiddish demeure très probablement la langue du foyer et de la vie domestique — y compris à l’âge adulte avec son épouse Fromet Guggenheim — l’allemand devient la langue de la pensée, de l’écriture, de l’espace public. C’est par elle qu’il accède à Leibniz, Locke, Spinoza, et à la philosophie européenne.
Peu à peu, Mendelsohn s’impose dans les cercles intellectuels berlinois. Sa rencontre avec Gotthold Ephraim Lessing est décisive. Une amitié rare se noue, fondée sur l’estime morale et philosophique. À travers Nathan le Sage, Lessing offre à l’Europe le visage d’un Juif sage, rationnel, universel — directement inspiré de Mendelsohn. Pour la première fois, un Juif est reconnu publiquement comme philosophe à part entière, alors même qu’il demeure juridiquement inférieur à ses lecteurs. Ce paradoxe résume toute l’ambiguïté de la Prusse des Lumières.
Le souverain, Frédéric II de Prusse, protège les philosophes, admire Voltaire, mais méprise ouvertement les Juifs. Sa politique est utilitaire : tolérance sans égalité, présence acceptée tant qu’elle reste économiquement profitable et démographiquement contenue. Aucune émancipation générale n’est envisagée. C’est dans cet espace étroit que Mendelsohn devient la figure centrale de la Haskala, les Lumières juives. Son projet est audacieux : ouvrir les Juifs à la culture moderne — sciences, philosophie, langue allemande — tout en démontrant que le judaïsme n’est ni une superstition archaïque ni un obstacle à la raison.
Dans Jérusalem, il affirme que le judaïsme n’impose pas de dogme métaphysique contraignant, mais une loi et une éthique, laissant la conscience libre. Il plaide pour la séparation du pouvoir politique et de l’autorité religieuse, et pour l’émancipation civile des Juifs sans conversion ni reniement. Lui-même demeure observant, fidèle à la halakha, incarnant une position de crête : philosophe moderne et Juif pratiquant, citoyen en devenir et homme juridiquement subalterne.
Cette position l’expose à des controverses épuisantes. En 1769, le théologien Johann Kaspar Lavater l’interpelle publiquement : qu’il réfute le christianisme ou qu’il se convertisse, au nom de la raison. Mendelsohn refuse le piège confessionnel et affirme que la vérité religieuse ne se démontre pas par la contrainte rationnelle. Mais l’affaire révèle la fragilité de sa reconnaissance : il reste, aux yeux de beaucoup, le Juif qu’on met à l’épreuve. Plus tard, après la mort de Lessing, la querelle du spinozisme l’entraîne dans une lutte acharnée pour défendre la mémoire de son ami et la possibilité d’une raison qui ne détruit pas la foi. Il y laisse sa santé.
C’est dans ce contexte social, politique et polémique qu’il faut comprendre son attitude envers le yiddish. Mendelsohn ne l’attaque pas ; il ne le théorise pas ; il le laisse hors champ. Le yiddish est pour lui la langue de l’évidence domestique, non celle de l’émancipation. Aux yeux de l’administration prussienne et des élites chrétiennes, cette langue est perçue comme un jargon communautaire, signe d’enfermement et d’altérité.
L’allemand, au contraire, devient la clé de la respectabilité et, peut-être un jour, de l’égalité. Son geste le plus emblématique est la traduction de la Bible en allemand, imprimée en caractères hébraïques (Bi’ur) : enseigner la langue du pays sans rompre brutalement avec la tradition. Le yiddish apparaît alors comme une langue de transition, appelée à s’effacer avec l’éducation.
L’ironie de l’histoire est profonde. En Europe occidentale, le yiddish disparaîtra au nom de l’intégration ; en Europe orientale, il deviendra au XIXᵉ siècle une grande langue littéraire. La modernité juive se construira en deux temps : Mendelsohn ouvrant la voie de la raison et de la citoyenneté ; les écrivains yiddish sauvant la voix intérieure du peuple.
La descendance de Mendelsohn constitue enfin l’un des épilogues les plus troublants de son destin. De ses six enfants parvenus à l’âge adulte, la plupart se convertiront au christianisme, parfois pour accéder à des carrières interdites aux Juifs, parfois par adhésion sincère à la culture allemande dominante. Le cas le plus célèbre est celui de son petit-fils, le compositeur Felix Mendelssohn Bartholdy, baptisé et devenu l’une des grandes figures de la musique romantique allemande. Cette évolution n’est ni une trahison consciente du père, ni un simple opportunisme : elle révèle les ambiguïtés profondes de l’émancipation telle que Mendelsohn l’avait pensée. En ouvrant la porte de la culture universelle sans disposer encore d’un cadre politique garantissant l’égalité, il a rendu possible une intégration dont le prix fut, pour sa propre lignée, l’effacement progressif de l’identité juive visible.
Mendelsohn meurt à Berlin en 1786, épuisé par des controverses qui furent moins des disputes académiques que des épreuves existentielles. Il demeure pourtant une figure fondatrice : le premier philosophe juif moderne, celui qui a tenté, depuis une position juridiquement inférieure, linguistiquement dédoublée et moralement exposée, de prouver que le judaïsme pouvait parler le langage des Lumières — même si ce langage n’était pas celui de la langue qu’il parlait, très probablement, chez lui.