5 janvier 1846. Naissance à Château-Salins d’Arsène Darmetester, érudit du judaïsme et philologue français

Arsène Darmesteter naît dans une famille juive installée à Château-Salins en Lorraine depuis le milieu du 18ème siècle. Quand, en 1791, les juifs de France avaient été invités à choisir eux-mêmes des noms de famille, l’arrière-grand-père d’Arsène et de James avait choisi le nom de « Darmstädter », en souvenir du ghetto de Darmstadt d’où ses parents avaient émigré en Lorraine. L’officier de l’état civil français avait traduit le nom dans sa propre langue : « Darmesteter ».
Calmann, le grand-père, et Cerf, le père, sont relieurs et libraires. Un des grands oncles Darmesteter était médecin à la cour du tsar de Russie. La mère, Rosalie née Brandeis, fille d’un officier de Napoléon, est issue d’une famille juive polonaise qui compte des soldats, des médecins et des rabbins depuis plusieurs générations.
La famille comprend trois fils : Achille (qui meurt en bas âge), Arsène, et James.
En 1852, la mort de Calmann Darmesteter à Paris, qui laisse une veuve totalement démunie, donne à Cerf et à sa femme une raison de venir dans la capitale ; et avec la grand-mère ils s’installent dans le quartier populeux du Marais. Le travail manque et bien des privations se font sentir. Une sœur, Sarah, meurt apparemment peu après sa naissance.
Malgré leur pauvreté, le relieur et sa femme ne ménagent aucun sacrifice pour offrir à leurs enfants une éducation de premier ordre. Tous deux sont élèves à l’école primaire de la rue des Hospitalières Saint-Gervais, et lorsqu’ils atteignent leur dixième ou douzième année, ils passent au Talmud Torah, l’école du Consistoire juif, qui les destinent au Collège rabbinique. En plus des matières religieuses, Arsène apprend le français, le latin et le grec. C’est dans cette école qu’il prend la décision de résoudre le problème des mots de l’ancien français dans le texte de Rachi. Brillant élève, il obtient son baccalauréat à seize ans.
Selon le vœu de son père, il entreprend des études rabbiniques. Pendant un an, il est élève au Séminaire Israélite dirigé par Zadoc Kahn ; l’année suivante, il travaille au Collège Sainte-Barbe en vue de sa licence, qu’il obtient en 1864, à l’âge à dix-huit ans.
Mais il est séduit par le scientisme alors triomphant : la critique du Nouveau Testament, qui le mène à la critique biblique en général. Il renonce donc à la voie rabbinique. Son orthodoxie religieuse est ébranlée, et bien qu’il poursuive ses études d’hébreu, sa foi religieuse a cédé la place aux intérêts scientifiques. La science est destinée, pense-t-il, à transformer et à unir l’humanité.
Darmesteter suit quelque temps les cours de philologie française à l’École impériale des Chartes à partir de 1865, puis rejoint la toute nouvelle École pratique des Hautes Etudes en 1868.
Il étudie l’épigraphie latine auprès de Léon Renier. En 1865-1866, il commence à étudier l’ancien français à l’Ecole des Chartes. C’est vers cette époque qu’il écrit son remarquable essai sur le Talmud.
En 1867, il devient l’élève de Gaston Paris, le grand érudit en langues romanes, qui reconnaît rapidement ses capacités.
En 1869, à la demande de G. Paris, le ministre de l’Instruction publique l’envoie étudier les gloses françaises des manuscrits de Rachi à Oxford et à Cambridge, ainsi qu’au British Museum. En six semaines, travaillant de douze à quatorze heures par jour, il parcourt cinquante-neuf manuscrits. Il cherche à élucider la phonétique et la structure de l’ancien français au moyen des formes conservées dans les caractères hébreux. Les premiers résultats de ses recherches sont publiés dans Roumanie en 1872, année où il est nommé « répétiteur » de langues romanes à l’Ecole des Hautes-Etudes. Il termine la même année son premier grand ouvrage, Traité sur les Mots Composés (publié en 1874).
Pour Darmesteter, une langue est essentiellement vivante ; il ne se contente pas d’une maîtrise des faits bruts de phonétique et de morphologie ; le problème qui l’attire surtout est celui de la création de nouveaux mots, et du développement de nouveaux sens à partir de mots anciens. Les Mots Composés, qui traitent de quelque 12 000 mots, sont devenus un classique.
En 1871, Darmesteter avait déjà commencé, conjointement avec Adolphe Hatzfeld, un dictionnaire de la langue française, s’attendant à le terminer en trois ans. Sa publication, cependant, ne commencera qu’après sa mort. Hatzfeld, homme aux perceptions logiques et littéraires singulièrement fines, frappé par le manque d’ordre dans la classification des sens des mots donnée dans le grand ouvrage de Littré, propose de les réduire dans chaque cas à un ou deux sens fondamentaux. Darmesteter a vu que le problème de chaque mot ne pouvait être résolu que par l’histoire du mot.
Hatzfeld et Darmesteter travailleront ensemble pendant dix-sept ans. À la mort de Darmesteter, la première ébauche du manuscrit est terminée et l’impression a commencé. La révision de la partie étymologique, et le grand traité sur la formation des mots qu’il avait prévu et en partie écrit, en guise de préface, ont été complétés par ses anciens élèves A. Thomas et L. Sudre. L’œuvre reçoit un grand prix à l’Exposition universelle de Paris de 1900, et le prix Jean Reynaud, de 10 000 francs, par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, la plus haute distinction dans ce domaine. À la mort de Darmesteter, la première ébauche du manuscrit était terminée et l’impression a commencé.
Mais le dictionnaire est loin d’absorber les énergies de Darmesteter. En 1874, il déchiffre la difficile et belle élégie française, conservée au Vatican, sur l’incendie des treize martyrs juifs à Troyes en 1288. La même année, il examine à Parme et à Turin cinquante-cinq autres manuscrits de Rachi. En 1876, il découvre l’importante loi phonétique de la protonique, connue depuis sous le nom de « loi de Darmesteter ».
Il obtient en 1877 son doctorat à la Sorbonne, présentant deux mémoires : De Floovante et De la Création Actuelle des Mots Nouveaux dans la Langue Française.
Le 16 juin 1877, il est nommé maître des conférences de français médiéval à la Faculté des Lettres de Paris.
En 1878 Arsène Darmesteter publie, en collaboration avec Hatzfeld, Le Seizième Siècle, un livre sur la langue et la littérature du 16ème siècle en France, qui servira de manuel dans les universités de France, d’Allemagne et d’Angleterre.
En 1880, il consacre une grande partie de son temps à la fondation de la Société des Études Juives, et surtout à la Revue publiée par celle-ci, dans laquelle il fait paraître un certain nombre d’articles traitant de l’histoire juive ancienne et médiévale. Il est aussi, pendant quelque temps, professeur de français au Séminaire rabbinique de Paris.
En 1881, il devient chargé de cours à l’Ecole Normale Supérieure des Filles de Sèvres. Ses conférences, prononcées devant un public d’étudiantes en formation d’enseignantes dans les lycées, deviendront le Cours de Grammaire Française (4 vol.), publié à titre posthume, et traduit en anglais par son beau-père Alphonse Hartog.
En 1883, il est nommé à la Sorbonne professeur titulaire de littérature française médiévale et d’histoire de la langue française.
Il reçoit le prix Archon-Despérouses de l’Académie française en 1878 et en 1884.
En 1886, il publie La vie des mots, qui paraît d’abord dans une traduction anglaise, puis dans l’original français : il s’agit d’une série de conférences sur les changements de sens dans les mots, dans lesquelles certaines de ses théories, initialement publiées en 1876 dans la Revue Philosophique, ont été élargies et développées.
La Vie des mots fonctionne comme une Guemara linguistique.
Le mot y joue le rôle du verset.
L’étymologie correspond au pshat : indispensable, mais insuffisant.
Les glissements de sens sont des gestes midrashiques collectifs.
Darmesteter le montre par des exemples précis :
  • Chef (de caput, la tête) passe du corps à l’autorité : analogie imagée, non raisonnement abstrait — exactement comme le midrash tire une norme du concret.
  • Passion, d’abord souffrance subie (passio), devient amour intense sans perdre sa charge douloureuse : coexistence de sens opposés, selon une logique proche du elu ve-elu.
  • Méchant glisse du malheur à la faute morale : le mot conserve la trace d’un déplacement éthique, comme un verset relu sous une norme nouvelle.
  • Révolution, rotation astrale devenue rupture historique après 1789, illustre comment l’événement reconfigure le sens sans effacer la mémoire antérieure — exactement comme l’histoire reconfigure la lecture des textes.
Dans tous ces cas, Darmesteter refuse la pureté et la clôture. La langue est un palimpseste, comme le Talmud est un empilement de voix. Les contradictions ne sont pas des erreurs : elles sont la preuve que le texte vit.
Ses autres ouvrages — De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française (1877), le Cours de grammaire historique de la langue française (posthume) — obéissent à la même éthique. La langue crée, transmet, transforme ; le savant observe, relie, transmet à son tour.
En 1885, une cardiopathie, insoupçonnée mais ancienne, probablement aggravée par la mort accidentelle de sa mère et par des périodes d’efforts intellectuels presque surhumains, se déclare. Le 7 novembre 1888, il exerce les fonctions d’examinateur à la Sorbonne dans une chambre sans feu ; le froid a provoqué une endocardite et il décède le 16 novembre 1888, à l’âge de 42 ans.
(Source pour la partie biographique: Barbara Weil in « Le judaïsme d’Alsace et de Lorraine »)