Victor Basch naît le 18 août 1863 à Budapest, dans l’Empire austro-hongrois, au sein d’une famille juive cultivée. Lorsque son père, médecin, s’installe en France, le jeune Victor ne se contente pas d’un changement de pays : il adopte une patrie morale. La France devient pour lui un idéal exigeant, fondé sur la raison, le droit et l’universalisme républicain, qu’il servira sans concession.
Normalien, philosophe, professeur à Rennes puis à la Sorbonne, il se spécialise dans la pensée morale et l’esthétique allemande, notamment Kant. Cette rigueur intellectuelle structure toute sa vie : chez Basch, penser implique répondre. L’intellectuel ne peut se réfugier dans l’abstraction quand la justice est menacée.
L’Affaire Dreyfus constitue le point de non-retour. Basch y reconnaît aussitôt la mécanique du mensonge d’État et l’antisémitisme comme poison politique. Il s’engage, écrit, parle, et comprend que la République peut trahir ses propres principes si personne ne les défend. Après l’Affaire, il devient l’une des grandes figures de la Ligue des droits de l’homme, qu’il préside de 1926 à 1944. Il y incarne une vigilance républicaine constante : défense des libertés publiques, des étrangers, des minorités, et dénonciation précoce du fascisme et du nazisme, bien avant que le danger ne soit admis.
Juif sans ostentation, Basch n’ignore rien : il sait que le sort réservé aux Juifs est toujours un test de la sincérité universelle. Après la défaite de 1940, Vichy le révoque et le désigne. Il se cache avec son épouse Ilona Basch à Neyron, près de Lyon. Il est âgé, malade, presque immobile, mais son nom suffit à faire de lui une cible.
C’est dans ce contexte qu’intervient la Milice française, créée en 1943 comme bras armé idéologique du régime de Vichy. La Milice n’est pas une simple force d’appoint : elle est une institution de guerre civile, violemment antirépublicaine et antisémite, qui recrute des hommes jeunes, souvent déclassés ou radicalisés par la défaite, et leur offre un uniforme, une mission et l’impunité. À Lyon, elle devient un pouvoir autonome, pratiquant arrestations, tortures et exécutions sommaires. La violence n’y est pas un accident : elle est une doctrine.
Le 10 janvier 1944, des miliciens lyonnais arrêtent Victor et Ilona Basch. Il ne s’agit pas d’un interrogatoire mais d’une mise à mort différée. Dans la nuit ou à l’aube du 11 janvier, le couple est conduit sur une route isolée. Victor Basch est abattu de plusieurs balles ; Ilona est assassinée à son tour. Les corps sont abandonnés au bord de la route. Une pancarte est posée : «Terreur contre terreur. Le juif paye toujours. »
Le crime est revendiqué, antisémite et politique.
Les auteurs directs ne sont ni anonymes ni improvisés. Les dossiers de l’épuration identifient plusieurs miliciens lyonnais : Georges Deval, souvent cité comme l’un des tireurs, incarne le praticien de la violence, habitué aux opérations nocturnes, pour qui tuer devient un geste banalisé ; Charles Deschamps, plus idéologisé, adhère pleinement au discours antisémite et antirépublicain et se perçoit comme le soldat d’une guerre intérieure fantasmée ; Pierre Bouillot, enfin, représente le participant fonctionnel, chargé de la logistique et de la surveillance, qui se retranchera après-guerre derrière la dilution des responsabilités. Aucun ne manifeste de repentir : tous invoquent l’obéissance, le contexte, la guerre.
Jugés à Lyon en 1946-1947, les condamnations sont sévères : Deval est condamné à mort, peine commuée en travaux forcés à perpétuité ; Deschamps reçoit les travaux forcés à perpétuité ; Bouillot est condamné à des travaux forcés à temps. Mais les commutations, les remises de peine et les lois d’amnistie de 1951 et 1953 entraînent des libérations anticipées. Aucun de ces exécutants n’est encore incarcéré à la fin des années 1950. Tous reprennent une vie civile anonyme, sans poursuites ultérieures.
Au sommet de la chaîne se trouve Paul Touvier, chef du service de renseignement de la Milice lyonnaise, organisateur méthodique de la répression antisémite. Condamné à mort par contumace en 1946, il disparaît, bénéficie de soutiens et, en 1971, d’une grâce présidentielle qui scandalise durablement. Ce n’est qu’avec la reconnaissance du crime contre l’humanité, imprescriptible, que la justice peut le rattraper. Arrêté en 1989, jugé à Lyon en 1994, il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité et meurt en prison en 1996.
Ainsi se clôt — tardivement et imparfaitement — l’histoire judiciaire de l’assassinat de Victor Basch. Les exécutants ont vécu libres après quelques années de détention ; le chef a été rattrapé à la fin d’une longue cavale. Basch, lui, assassiné à quatre-vingts ans par une milice française, demeure une question posée à la République : que valent les principes quand un État arme la haine, et que vaut la justice quand elle laisse s’éteindre la responsabilité des tueurs ordinaires ?
