La famille Günzburg (Cyrillique : Гинзбург ; yiddish : גינזבורג) est originaire de la ville de Günzburg, en Bavière. On pense que la famille s’y est rendue depuis la ville d’Ulm, dans le Wurtenberg, et que pour cette raison l’ancêtre le plus connu de la famille et certains de ses descendants immédiats, ainsi que certains autres, se sont appelés « Ulma-Günzburg ».
C’est aussi un patronyme juif ashkénaze. Au début de la période d’émancipation, lorsque les Juifs de Russie et d’Autriche reçurent l’ordre de leurs gouvernements d’adopter des noms de famille, il était naturel que beaucoup d’entre eux choisissent un nom aussi respecté et agréable que celui de Günzburg. On dispose des archives d’un procès intenté par Baer Günzburg de Grodno contre une famille juive de cette ville qui avait adopté le même nom en vertu du décret de 1804. Le tribunal a défendu le droit des familles juives d’adopter le nom de leur choix et le nombre de familles de Günzburg a augmenté en conséquence.
Le nom est composé de deux éléments allemands. Burg signifie « château » ou « citadelle ». Ce terme était également couramment utilisé pour décrire une colonie ou une ville fortifiée, d’où l’usage courant dans les noms de villes tels que Hambourg (du vieil allemand : Hammaburg, lit. « château au-dessus du coude de la rivière »). Le nom de la rivière Günz est finalement dérivé de la racine indo-européenne *gheu-, qui signifie « verser ». Ainsi, Günzburg fait référence à une « ville fortifiée au bord de la rivière Günz ». De nombreux noms juifs ashkénazes, orthographiés de diverses manières, dérivent de cette origine, dont celui de Serge et Charlotte Gainsbourg.
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Horace Günzburg naît le 8 février 1833 dans l’Empire russe, à Zvenigorodka, loin des salons de Saint-Pétersbourg où son nom sera plus tard prononcé avec respect. Il appartient à cette génération de Juifs pour qui l’ascension sociale ne fut jamais une délivrance, mais une épreuve supplémentaire : celle d’être admis individuellement dans un ordre qui demeurait structurellement hostile au collectif.
Son père, Joseph (Yossel) Günzburg, fournisseur de l’armée pendant la guerre de Crimée, banquier de l’État, est l’un des très rares Juifs à franchir les barrières de la haute société impériale. Lorsque la famille s’installe à Saint-Pétersbourg, Horace grandit dans un monde de langues, de chiffres et d’obligations publiques. Il reçoit une éducation privée soignée, européenne par ses méthodes, juive par sa conscience. Rien chez lui ne relève de l’illusion assimilationniste : il sait trop tôt que le privilège est révocable.
C’est en 1863 qu’il entre véritablement dans la vie publique, en participant à la fondation de la Société pour la diffusion de la culture parmi les Juifs de Russie. L’institution est unique dans l’Empire : légale, durable, surveillée, mais résolument orientée vers l’élévation intellectuelle des Juifs. À la mort de son père, en 1878, Horace Günzburg en devient le président effectif et le principal mécène. La même année, le 12 janvier, un décret impérial confirme personnellement son titre de baron : reconnaissance juridique indispensable pour exercer une influence réelle. À partir de là, son action prend une ampleur nouvelle.
Pendant plus de quarante ans, la Société finance des écoles juives modernes dans toute la zone de résidence. Ces écoles conservent l’enseignement biblique et l’hébreu, mais y ajoutent systématiquement le russe, les mathématiques, l’histoire générale, la géographie et les sciences. Le but est clair : ouvrir l’accès aux études secondaires et universitaires.
Entre 1863 et 1905, plus de vingt-cinq mille élèves bénéficient directement ou indirectement de ce dispositif. Des centaines de bourses universitaires sont accordées, et plus de quatre-vingts bibliothèques juives publiques voient le jour, devenant des foyers de formation intellectuelle autonome.
Günzburg n’agit pas seulement comme administrateur. Il est consulté par le pouvoir. En 1870, il est appelé comme expert devant une commission ministérielle sur la « question juive ». En 1882, il préside le congrès juif de Saint-Pétersbourg, autorisé par le gouvernement, au lendemain des pogroms. En 1887, il participe aux travaux de la grande commission présidée par le comte Pahlen. À chaque fois, il plaide pour l’amélioration du statut légal des Juifs, par des voies réformistes, sans jamais croire à une conversion morale soudaine de l’État.
Son œuvre la plus durable reste pourtant celle qu’il mène dans l’ombre, au service du savoir. Convaincu qu’un peuple qui ne produit pas sa propre histoire est condamné à être raconté par d’autres, il soutient les études juives scientifiques : histoire, philologie, critique des textes.
Le cas de Simon Dubnow en est l’illustration la plus frappante. Historien sans chaire universitaire, Dubnow peut mener à bien son œuvre grâce au soutien financier de la Société dirigée par Günzburg. Il rédige en yiddish ses grandes synthèses, notamment וועלט־געשיכטע פֿון ייִדישן פֿאָלק (Velt-geshikhte fun yidishn folk), conçue comme une histoire scientifique écrite pour le peuple juif lui-même.
Günzburg, issu d’une élite germanophone et russophone, ne partage pas ce choix linguistique, mais il n’y fait aucun obstacle : il juge l’œuvre sur sa rigueur, non sur sa langue. Ce soutien rend possible l’un des fondements de l’historiographie juive moderne.
Son activité dépasse largement le cadre strictement juif. Il est consul général de Hesse-Darmstadt entre 1868 et 1872, reçoit officiellement le titre de baron avec l’autorisation impériale, siège dans des institutions non confessionnelles, participe à des œuvres de bienfaisance générales, est élu échevin de Saint-Pétersbourg avant qu’une loi n’exclue les Juifs de cette fonction. Il préside des sociétés d’hygiène et de logement, soutient des écoles agricoles juives, dirige la grande synagogue de Saint-Pétersbourg, et contribue à des projets de formation professionnelle qui préfigurent ce qui deviendra plus tard le réseau ORT.
Dans les années 1880 et 1890, alors que l’antisémitisme d’État se durcit, Günzburg continue d’agir par mémorandums, pétitions, interventions personnelles. Il correspond avec des figures européennes influentes, tente d’alerter, d’atténuer, de préserver ce qui peut l’être. Il n’est ni révolutionnaire ni prophète. Il agit dans les interstices du pouvoir, avec une lucidité sans illusion.
Lorsque son soixante-dixième anniversaire est célébré, en même temps que quarante années de vie publique, les hommages viennent de toute l’Europe et des États-Unis. À New York, un fonds portant son nom est créé pour récompenser des travaux d’histoire et de littérature juives. La Russie impériale elle-même lui décerne la médaille de Sainte-Anne, première classe — distinction qui n’efface aucune injustice, mais reconnaît un parcours exceptionnel.
Horace Günzburg meurt le 2 mars 1909 à Saint-Pétersbourg. Il disparaît à la veille de l’effondrement de l’Empire et de la destruction du monde qu’il a tenté de renforcer par la culture. Une grande partie de ce qu’il a bâti sera balayée. Mais son œuvre essentielle demeure : avoir transformé un privilège fragile en responsabilité durable, et avoir cru, jusqu’au bout, que la transmission du savoir était la forme la plus digne de résistance juive à l’histoire.
