Bal-Makhshoves, pseudonyme d’Isidore (Yitskhok) Eliashev, n’est pas seulement un nom de la critique yiddish : il en est l’acte de naissance. Avant lui, on écrivait en yiddish ; avec lui, on commence à penser la littérature yiddish comme littérature, c’est-à-dire comme forme, style, vision du monde, et non comme simple expression communautaire.
Né en 1878 dans l’Empire russe, Eliashev grandit dans une famille traditionaliste où l’étude religieuse forge l’intelligence et la discipline du texte. Mais, comme beaucoup d’esprits de sa génération, il traverse la frontière invisible entre le monde du kheyder et celui de la culture européenne. Il lit la philosophie, la critique littéraire, les romanciers russes et occidentaux. Cette double formation — talmudique par la rigueur, européenne par la méthode — deviendra sa marque.
Il ne choisit ni la fiction ni la poésie. Son terrain sera plus rare : le regard critique. Le pseudonyme qu’il adopte, Bal-Makhshoves (« le maître des pensées »), n’a rien d’un ornement : il annonce une vocation. Penser, non raconter. Évaluer, non célébrer.
Fonder une tradition : Mendele
Lorsque Bal-Makhshoves se tourne vers l’œuvre de Mendele Moykher-Sforim, il accomplit un geste décisif. Jusqu’alors, Mendele était lu comme un chroniqueur du shtetl, un satiriste lucide mais enraciné dans le local. Bal-Makhshoves renverse la perspective : il montre que Mendele est un fondateur de formes, un écrivain qui invente une distance narrative, une ironie structurante, une voix capable de regarder le monde juif comme un tout problématique.
Chez Mendele, le rire n’est pas folklorique : il est tragique. Il révèle une crise de civilisation. En le lisant ainsi, Bal-Makhshoves inscrit la littérature yiddish dans une histoire universelle du roman moderne. Le yiddish cesse d’être un dialecte du vécu ; il devient une langue de pensée.
La modernité intérieure : Peretz
Avec I.L. Peretz, la critique de Bal-Makhshoves change de focale. Là où Mendele observe la société, Peretz explore l’âme. Bal-Makhshoves voit en lui l’écrivain le plus intensément moderne de la littérature yiddish : celui qui introduit le doute, la fracture intérieure, l’ambiguïté morale.
Il insiste sur la dimension symbolique et presque métaphysique de ses récits. Peretz n’écrit pas pour édifier, mais pour mettre en tension : tradition et révolte, mystique et scepticisme, héritage et solitude. Bal-Makhshoves le lit sans le sanctifier, le situant implicitement dans le grand mouvement de la modernité européenne, aux côtés des écrivains de la crise fin-de-siècle.
Le génie et ses limites : Sholem Aleichem
Les pages consacrées à Sholem Aleichem sont les plus délicates — et les plus courageuses. Bal-Makhshoves reconnaît sans réserve son génie : l’oreille absolue pour le dialogue, l’invention linguistique, la puissance comique. Mais il refuse l’hagiographie.
Il note une tendance au pathos, une recherche parfois trop visible de l’empathie, un rire qui, à force de consolation, peut neutraliser la tragédie. Ce jugement, à l’époque, choque. Mais il révèle la méthode de Bal-Makhshoves : aucun écrivain n’est au-dessus de la critique, pas même le plus aimé.
Penser le yiddish comme littérature
Installé à Varsovie, cœur battant du monde yiddish entre les deux guerres, Bal-Makhshoves publie des essais qui vont bien au-delà des portraits d’écrivains. Il y affirme des principes qui structurent toute son œuvre :
– le yiddish est une langue littéraire complète ;
– la littérature n’a pas à servir d’alibi moral ou politique ;
– l’écrivain n’est ni éducateur par défaut ni porte-parole communautaire, mais créateur autonome.
Il combat à la fois la condescendance folklorisante et l’instrumentalisation idéologique. Pour lui, la littérature yiddish ne doit pas être défendue — elle doit être jugée, avec la même exigence que toute grande littérature.
Une méthode, un héritage
Sans fonder d’école dogmatique, Bal-Makhshoves introduit une révolution silencieuse : l’analyse du style, la distinction entre auteur et narrateur, l’attention à la construction formelle. Cette éthique de la lecture influencera durablement la critique yiddish, notamment chez Shmuel Niger et, plus largement, dans la pensée culturelle de Max Weinreich.
Il meurt en 1924. Son œuvre, dispersée dans les journaux, reste en grande partie non traduite, parfois oubliée.
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Bal-Makhshoves n’a pas écrit de romans. Il a fait plus rare : il a donné à la littérature yiddish la conscience d’elle-même.
Il a appris au yiddish à se regarder avec fidélité, mais sans complaisance.
