Abraham (Avrom) Goldfaden naît le 24 juillet 1840 à Starokonstantinov, en Volhynie, alors dans l’Empire russe. Il meurt le 9 janvier 1908 à New York. Poète, dramaturge, directeur de troupe, metteur en scène et journaliste, il est considéré comme le fondateur du théâtre yiddish moderne et professionnel.
Il grandit dans une famille juive traditionnelle, mais ouverte aux idées de la Haskala, les Lumières juives. Il reçoit une solide formation religieuse — Bible, Talmud, tradition rabbinique — tout en étant initié aux savoirs profanes, à l’hébreu moderne, au russe et à la littérature européenne. Cette double appartenance, entre fidélité à la tradition et aspiration à la modernité, marque durablement son œuvre.
Il étudie au séminaire rabbinique de Jytomyr, l’un des centres intellectuels les plus importants du judaïsme russe du XIXᵉ siècle. C’est là qu’il commence à écrire des poèmes, en hébreu et en yiddish. Très tôt, il comprend que l’hébreu est la langue du livre et des élites, tandis que le yiddish est celle du peuple. Ce constat oriente toute sa trajectoire : Goldfaden veut s’adresser aux masses juives, à celles et ceux qui vivent, travaillent, souffrent et espèrent en yiddish.
Dans les années 1860, il publie poèmes, chansons et articles dans la presse juive. Ses textes rencontrent un large écho : ils sont chantés, mémorisés, transmis oralement. Ils mêlent satire sociale, critique de l’ignorance, compassion pour les pauvres, nostalgie biblique et idéaux de progrès. Pourtant, l’écrit lui paraît insuffisant. Il cherche une forme d’expression collective, vivante, capable de toucher directement le public : le théâtre.
L’événement fondateur a lieu en 1876, à Iași, en Roumanie. Goldfaden y fonde la première troupe professionnelle de théâtre yiddish. Pour la première fois, des pièces écrites sont jouées en yiddish par des acteurs identifiés, devant un public payant, dans un cadre organisé. Il ne s’agit plus de spectacles improvisés ou de traditions festives, mais d’un théâtre moderne, structuré, reproductible. Goldfaden en est à la fois l’auteur, le metteur en scène, le directeur et souvent le compositeur des chansons.
Entre 1876 et la fin des années 1880, il écrit plus de cinquante pièces. Son répertoire mêle comédies musicales, drames sociaux et pièces historiques ou bibliques. Parmi les plus célèbres figurent Shulamis, drame biblique lyrique d’un immense succès, Di kishefmakherin (La Sorcière), satire de la superstition et de l’oppression féminine, Bar Kokhba, exaltation héroïque de l’histoire juive, Doctor Almasado, critique du charlatanisme, et Breindele Cossack, portrait d’une héroïne féminine audacieuse.
Les personnages de Goldfaden deviennent des figures familières du monde juif : pères autoritaires, filles sacrifiées par les mariages arrangés, étudiants idéalistes, faux savants, mères rusées. Le rire y côtoie la douleur, la chanson accompagne la critique sociale. Pour la première fois, le public juif se voit lui-même sur scène, avec ses conflits, ses contradictions et ses aspirations.
Le théâtre de Goldfaden provoque une véritable révolution culturelle. Il légitime le yiddish comme langue artistique, crée un espace public juif moderne et introduit sur scène des thèmes jusque-là absents : l’amour individuel, la liberté de choix, la remise en cause de l’autorité traditionnelle figée, l’émancipation des femmes. Les milieux rabbiniques conservateurs l’attaquent violemment, et certaines autorités interdisent ses représentations. Mais le public est au rendez-vous.
Après 1881, les pogroms et les nouvelles mesures antijuives de l’Empire russe bouleversent la vie juive. Le théâtre yiddish est périodiquement interdit. Goldfaden devient un artiste errant, parcourant la Roumanie, la Russie, l’Allemagne, la France et l’Angleterre, tentant sans cesse de recréer une troupe. Mauvais gestionnaire, souvent trahi, il perd le contrôle de ses œuvres, s’endette et vit dans une précarité croissante.
Dans les années 1890, une nouvelle génération d’artistes yiddish, plus réaliste et plus influencée par le théâtre européen moderne, émerge. Goldfaden est critiqué pour son mélodrame et son style populaire. Il en souffre profondément, bien que tous ses successeurs soient ses héritiers directs.
À la fin du siècle, il émigre aux États-Unis et s’installe à New York. Le théâtre yiddish américain est alors florissant, mais déjà industrialisé. Goldfaden n’y joue plus qu’un rôle symbolique, celui du patriarche. Malade, pauvre et souvent isolé, il continue néanmoins à écrire et à donner des conférences.
Il meurt le 9 janvier 1908. Sa mort provoque une reconnaissance tardive : ses funérailles rassemblent des dizaines de milliers de personnes. Le monde juif rend hommage à celui qui lui a donné une scène, une langue théâtrale et une conscience culturelle moderne.
Abraham Goldfaden reste le fondateur incontesté du théâtre yiddish. Par son œuvre, il a transformé une langue méprisée en langue artistique, créé une institution durable et ouvert la voie à toute la culture théâtrale juive moderne, en Europe comme en Amérique.
