La guerre livonienne (1558-1583) forme l’arrière-plan lourd et souvent oublié de la seconde moitié du XVIᵉ siècle en Europe orientale. Elle éclate lorsque la Moscovie d’Ivan IV le Terrible se lance dans une vaste offensive vers l’ouest, cherchant un accès durable à la Baltique. La Livonie — cet espace composite de villes marchandes, de principautés ecclésiastiques et d’anciens ordres militaires — devient l’enjeu central d’un affrontement qui dépasse rapidement ses frontières.
Ce qui commence comme une guerre régionale se transforme en conflit européen éclaté. Face à Moscou se dressent successivement puis simultanément le royaume de Suède, le Danemark, et surtout la République des Deux Nations, née de l’union polono-lituanienne. Les armées ravagent villes et campagnes, déplacent des populations entières, interrompent les circuits commerciaux reliant la Baltique aux plaines ruthènes (ukrainiennes). Les territoires orientaux de la Lituanie, puis de la Couronne polonaise, vivent pendant plus de vingt ans dans l’ombre de la guerre : réquisitions, fiscalité exceptionnelle, insécurité chronique.
Pour les Juifs, cette période est ambiguë et dangereuse. La guerre accroît leur rôle économique — ravitaillement, fermes fiscales, crédit — tout en renforçant leur exposition. Ils sont à la fois nécessaires à l’effort de guerre et soupçonnés dans les moments de crise. Certaines communautés proches des zones de combat connaissent des déplacements forcés ou un appauvrissement brutal. Mais paradoxalement, cette longue guerre renforce aussi la conscience, chez les élites polono-lituaniennes, de la nécessité d’un État organisé, capable de lever l’impôt, d’assurer l’ordre intérieur et de maintenir la loyauté de ses groupes protégés.
L’arrivée sur le trône de Étienne Bathory marque un tournant. Chef de guerre énergique, il réforme l’armée, mène plusieurs campagnes victorieuses contre Moscou et impose finalement la trêve de Yam Zapolski en 1582. Moscou renonce à ses conquêtes occidentales ; la République des Deux Nations sort épuisée mais renforcée dans son prestige et dans la stabilité de ses frontières orientales.
Cette fin de guerre n’est pas seulement un événement diplomatique. Elle ouvre un temps de consolidation. Les routes se rouvrent, les foires reprennent leur importance, l’autorité centrale se réaffirme. Pour les communautés juives, c’est le passage d’un monde sous tension permanente à un monde administrable, pensable, transmissible. La paix livonienne n’efface ni les inégalités ni les haines latentes, mais elle crée l’espace dans lequel le judaïsme polono-lituanien peut atteindre sa pleine densité institutionnelle, intellectuelle et démographique.
La trêve de Yam Zapolski agit ainsi comme un seuil. Elle n’explique pas à elle seule l’essor juif du XVIᵉ siècle, mais elle en éclaire la dernière phase : celle d’un monde organisé, confiant, encore intact — juste avant que le siècle suivant ne vienne en révéler la fragilité.
Ainsi, au XVIᵉ siècle, la terre de Pologne et de Lituanie devient, presque sans l’avoir voulu, le centre de gravité du monde juif européen. Tandis que l’Ouest se ferme — expulsions, conversions forcées, ghettos — l’Est reste entrouvert. Non par humanisme abstrait, mais par calcul politique, par pragmatisme économique, par une tradition de coexistence confessionnelle héritée du Moyen Âge.
Des familles juives arrivent depuis les villes allemandes, la Bohême, parfois plus loin encore. Elles trouvent ici une monarchie faible mais protectrice, une noblesse puissante mais intéressée, des villes en expansion. Sous les règnes de Sigismond 1er le Vieux, puis de Sigismond II Auguste, les Juifs sont placés sous la protection directe du souverain. Ils ne sont pas des citoyens, mais ils ne sont pas non plus des parias errants : leur présence est reconnue, organisée, fiscalement utile.
Peu à peu, les communautés se structurent. Dans chaque ville, chaque bourg, s’installe un kahal, conseil juif chargé de tout : lever l’impôt dû au roi, aider les pauvres, surveiller les marchés, arbitrer les conflits, faire vivre l’école et la synagogue. Cette autonomie quotidienne façonne un monde presque complet, à l’intérieur du monde chrétien. Les Juifs vivent à part, mais pas en marge : ils sont intégrés à l’économie, visibles dans l’espace social, indispensables au fonctionnement de la seigneurie.
Au milieu du siècle, cette organisation locale se dote d’un sommet inédit : le Conseil des Quatre Pays. Des délégués venus de Grande et Petite Pologne, de Ruthénie et de Volhynie se réunissent lors des grandes foires. Ils discutent impôts, lois religieuses, conflits internes. Rare moment dans l’histoire de la diaspora : les Juifs parlent ici au nom d’eux-mêmes, comme un corps collectif reconnu par l’État. Ce n’est pas une souveraineté, mais c’en est l’ombre.
Dans les villes et les campagnes, leur rôle économique est central. Ils louent des moulins, des tavernes, des salines ; ils collectent des taxes, gèrent des domaines pour le compte des nobles. Ils servent d’intermédiaires entre seigneurs et paysans. Cette position les protège autant qu’elle les expose. Car lorsque la misère augmente ou que la colère gronde, c’est souvent vers eux que se tourne la haine : le fermier visible plutôt que le maître lointain.
Pourtant, la vie juive ne se résume pas à la fiscalité et au danger latent. Le XVIᵉ siècle est aussi un âge de ferveur intellectuelle. À Cracovie, à Lublin, à Brest-Litovsk, les maisons d’étude bourdonnent. On discute le Talmud, on tranche des questions de droit, on écrit des responsa qui circulent dans toute l’Europe ashkénaze. Le grand rabbin Moïse Isserles, le Rema, adapte la loi juive aux usages de ces terres nouvelles, fixant une norme qui durera des siècles.
Dans les rues, on parle de plus en plus yiddish, c’est-à-dire la langue des yids, des Juifs, car selon certaines estimations, les 3/4 des Juifs du monde vivent dans la région et pratiquent cette langue de l’exi devenue langue du quotidien. Elle lie les communautés entre elles, porte les récits, les sermons, les chansons, et prépare une culture populaire foisonnante. Une civilisation prend forme, dense, enracinée, confiante dans sa continuité.
Mais cette confiance reste fragile. La Contre-Réforme catholique durcit les discours. Les corporations urbaines jalousent la concurrence juive. Des rumeurs anciennes — profanations, crimes rituels — resurgissent parfois. Rien encore de systématique, rien qui brise l’édifice, mais des fissures apparaissent. L’équilibre dépend trop de la protection des puissants, trop peu d’un droit universel.
Ainsi, au XVIᵉ siècle, les Juifs de Pologne et de Lituanie vivent dans un monde ni idyllique ni tragique, mais intensément vivant. Un monde d’étude, de commerce, de prière et de crainte contenue. Un monde qui croit avoir trouvé sa place dans l’histoire — sans savoir qu’au siècle suivant, les guerres, les révoltes et les massacres viendront le balayer.
Ce siècle reste pourtant fondateur : c’est là que se forge le cœur du judaïsme d’Europe orientale, celui dont l’écho portera jusqu’aux shtetls, aux révolutions, aux migrations et à la mémoire moderne.
